Élection au Congo-Brazzaville : Denis Sassou Nguesso se maintiendra-t-il encore au pouvoir ?

L’élection présidentielle du 20 mars 2016 marque un tournant à la fois pour le Congo, l’Afrique centrale et la communauté internationale.

Par Edrich Nathanael Tsotsa

Denis Sassou Nguesso, President of the Republic of the Congo, addresses the general debate of the sixty-fourth session of the General Assembly. 25/Sep/2009. United Nations, New York. UN Photo/Marco Castro. www.unmultimedia.org/photo/
Denis Sassou Nguesso

Après avoir changé la constitution de 2002 qui ne lui permettait pas d’être candidat à sa propre succession, Denis Sassou Nguesso qui cumule déjà un peu plus de 30 ans au pouvoir, essayera de s’y maintenir. Pour cela, il devra affronter huit candidats parmi lesquels le désormais très populaire Général Jean-Marie Michel Mokoko qui est donné favori, malgré de nombreuses manœuvres politico-judiciaires pour déstabiliser sa campagne électorale. En raison des clivages engendrés par les contestations populaires en cours au Congo et dans plusieurs pays de la sous-région, cette élection du 20 mars est cruciale pour la refondation de la démocratie et la promotion des libertés politiques au niveau local (1) et dans la sous-région d’Afrique centrale (2).

Au Congo, refonder ou s’enliser ?

Au Congo, l’issue de cette élection déterminera vraisemblablement la nature de la nouvelle société tout en dessinant de nouveaux types de rapports de force politiques. Au cours de ces derniers mois, notamment avec le processus chaotique de changement de la constitution, le régime de Brazzaville a envoyé des signaux inquiétants concernant la place de l’opposition dans le jeu politique local, tout comme celle du pluralisme idéologique au sein du parti au pouvoir. Tout semble fait de sorte à taire les postures dissonantes, en consacrant un certain contrôle de la gouvernance publique et économique par le noyau familial du chef de l’État.

Partant de ces recompositions et des observations qui en découlent, on peut avancer une hypothèse simple : si Denis Sassou Nguesso se maintient après le 20 mars, le Congo risque de basculer douloureusement dans une zone de turbulence caractérisée par un verrouillage du système politique, un usage politique excessif du droit et une confiscation de tous les leviers économiques non pas par le PCT mais par le noyau familial du chef de l’État. Dans ce contexte, l’opposition sera encore plus muselée qu’elle ne l’est aujourd’hui avec, à court terme, un processus inévitable de règlement de comptes individuels. Par contre, si l’opposition venait à l’emporter, le pays pourra se reconstruire dans la lutte contre la corruption et le favoritisme, la réconciliation et la refondation de la démocratie suivant l’intuition de la conférence nationale de 1992.

Les partisans de Denis Sassou Nguesso agitent souvent la peur et le spectre de la violence ethno-régionale pour accompagner, par nécessité ex-cathedra, le désir de leur champion de se maintenir au pouvoir y compris en changeant la constitution sous la contrainte et au prix des clivages paradoxalement mortels. Cette logique instrumentale se fonde sur les traumatismes encore flagrants des conflits armés de ces dernières années. Mais, avec l’entrée en scène du Général Mokoko, cette rhétorique se retourne progressivement contre Denis Sassou Nguesso. Le Général Mokoko a contribué au maintien de la sécurité et de la paix au Congo à un moment trouble où le pays réalisait sa première transition démocratique, à l’occasion de la célèbre conférence nationale de 1992. Ce Saint-Cyrien était alors le chef d’état-major général des armées congolaises ; ce qui lui a valu de diriger plus tard différentes missions de maintien de la paix en Afrique, dont le poste qu’il vient de quitter de représentant spécial de la Présidente de la Commission de l’Union Africaine pour la Paix et la Sécurité en Centrafrique et en Afrique centrale. C’est donc un domaine qu’il maitrise mieux que son challenger qui s’en sert visiblement comme d’une pirouette paradoxale : Denis Sassou Nguesso semble offrir les garanties de la paix à condition qu’il soit accepté. Mais il menace cette même paix dès lors qu’il se sent rejeté par le peuple.

Vers une culture de coups de force constitutionnels en Afrique centrale ?

L’Afrique centrale est mise à mal par les réformes constitutionnelles voulues par les chefs d’État voulant se maintenir au pouvoir : en RDC, Joseph Kabila est soupçonné de manœuvres lui permettant de se maintenir au-delà de la limitation constitutionnelle ; au Rwanda, Paul Kagamé a réussi la première manche en changeant la constitution pour avoir la possibilité d’être candidat à sa propre succession ; au Burundi, Pierre Nkurunziza s’est maintenu grâce à un coup de force constitutionnel ; au Tchad, la contestation est en train de monter avec une première opération ville morte très suivie ; au Cameroun et au Gabon, on constate également les germes de la contestation à venir. Or, Denis Sassou Nguesso a un poids et des capacités de réseautage très importants auprès de ses homologues de la sous-région. Il est même soupçonné par certains observateurs d’avoir influencé ses pairs, tout au moins symboliquement, dans leur démarche de réformes constitutionnelles. À l’évidence, Joseph Kabila est très attentif à l’évolution de la situation au Congo-Brazzaville dont l’issue pourra dicter sa stratégie personnelle de respecter ou non la constitution. Une certaine presse a également soupçonné Denis Sassou Nguesso d’avoir joué le rôle de pompier-pyromane en RCA dans le but d’attirer le soutien de la communauté internationale, à la faveur de son engagement pour la Paix et la Sécurité sous-régionales.

Aujourd’hui, le respect de la norme constitutionnelle en Afrique centrale est très certainement tributaire des capacités de Denis Sassou Nguesso à se maintenir ou non. Si il se maintient, malgré la pression de l’opposition locale et de la communauté internationale, il créera un précédent lourd de sens pour la sous-région qui, sans nul doute, renforcera symboliquement son voisin Joseph Kabila dans son entêtement à se maintenir au-delà de la limitation constitutionnelle. Il donnera également des ailes à Paul Kagamé, Pierre Nkurunziza, Ali Bongo, Paul Biya et Idriss Deby, tous aussi concernés par la contestation populaire pour l’alternance démocratique. La sous-région d’Afrique centrale risque ainsi de s’enliser dans une zone d’incertitude normative. En revanche, si les forces de l’opposition congolaise réussissent à le faire partir, avec la pression de la communauté internationale, la sous-région pourrait bénéficier de la stabilité institutionnelle. Les chefs d’État des pays voisins auront moins de marge de manœuvre et ouvriront des espaces de dialogue avec leurs oppositions locales.

L’élection présidentielle du 20 mars 2016 marque de ce fait un tournant important à la fois pour le Congo, l’Afrique centrale et même la communauté internationale qui fera la preuve de sa capacité ou non à se faire encore entendre. Les paris sont lancés !