Abattoir du Vigan : la négligence de l’État

Lovis_Corinth-Dépouille d'un bovin dans un abattoir 1893

L’État est resté sourd aux rapports et aux avertissements lancés par les vétérinaires et les associations.

Par Phoebe Ann Moses.

Lovis_Corinth-Dépouille d'un bovin dans un abattoir 1893-Domaine public
Lovis_Corinth-Dépouille d’un bovin dans un abattoir 1893-Domaine public

L’association L214 a encore dévoilé l’horreur de la réalité d’un abattoir, cette fois situé au Vigan, dans le Gard, même département que le précédent cas à Alès.

Ne nous leurrons pas : L214 est une association qui milite pour la fermeture des abattoirs et « encourage chacun à éviter les produits issus de l’exploitation des animaux et à adopter un mode de vie vegan. » Le ton est donné dès la page d’accueil.

Pour autant, on peut être un consommateur de viande respectueux du bien-être animal. Et reconnaître que parmi certains excès, L214 a mis le doigt sur un problème qui va au-delà de la dénonciation d’individus sadiques.

L’incurie de l’État

L’OABA, Oeuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoir, a dénoncé immédiatement l’incurie de l’État dans ce domaine. En effet, lors du scandale de l’abattoir d’Alès en octobre 2015, nombre d’associations avaient signé d’une seule plume une lettre au Ministre de l’agriculture, Stéphane le Foll, lui demandant de prendre les mesures nécessaires pour faire respecter le règlement en matière de protection des animaux à l’abattage. Et demandant notamment le renforcement en urgence des procédures d’inspections dans les abattoirs.

Signataires de la lettre au Ministre, 26 octobre 2015
Signataires de la lettre au Ministre, 26 octobre 2015

Quelle a été la réponse du Ministre au Président de l’OABA ? Peut-être occupé à gérer d’autres problèmes, il a fait répondre par son Directeur de Cabinet :

«Quant à l’opportunité de généraliser les inspections des établissements d’abattage […], cette hypothèse n’a pas été retenue. »1

Et aujourd’hui, Stéphane Le Foll

« condamne avec la plus grande fermeté ces pratiques intolérables et a immédiatement diligenté une enquête de la Brigade nationale d’enquête vétérinaire et phytosanitaire ».

Belle gesticulation médiatique. C’est lui-même qui a entériné le fait qu’il n’y avait pas besoin d’enquêter davantage depuis la médiatisation du scandale d’Alès.

Où se situe le problème ?

Frédéric Freund, Directeur de l’OEuvre d’Assistance aux Bêtes d’Abattoir, évoque plusieurs pistes :

  • Les individus

Au niveau des individus, d’abord, il y a un problème de comportement du personnel qui n’a visiblement pas la pleine conscience de manipuler des êtres vivants. Oui, ce sera de la viande à consommer, mais plus tard. Là ce sont des animaux vivants. Même si on n’attend pas d’un professionnel travaillant dans un abattoir qu’il ait été touché par l’esprit de Brigitte Bardot, il est quand même supposé respecter les règles élémentaires d’abattage. On n’entrera pas dans les détails pour les âmes sensibles.

  • La formation

Au niveau de leur formation ensuite : il y a une formation théorique pour travailler dans un abattoir. Un certificat de compétence est délivré après quelques demi-journées. Cette formation qui n’est que théorique doit enseigner la manière adéquate de se servir du matériel. Cette formation est-elle insuffisante ? Ou, dans le cas des individus mis en cause par les vidéos diffusées, inexistante ?

  • Un lieu fermé

Enfin, l’abattoir est un lieu qui n’est pas ouvert au public. Derrière les murs on ne sait pas toujours ce qui se passe.

  • Des inspecteurs vétérinaires en voie d’extinction

C’est l’État qui réglemente le nombre de vétérinaires inspecteurs. Frédéric Freund fait remarquer que le contrôle devant être pratiqué par un vétérinaire est en réalité très difficile à réaliser désormais. Et pour cause : l’État a fait en sorte de décimer les vétérinaires inspecteurs (même l’Italie et le Portugal ont proportionnellement plus d’inspecteurs que la France) : entre 2006 et 2012, ce sont pas moins de 1000 postes qui n’ont pas été renouvelés (non-remplacement des départs à la retraite).

Ce sont même parfois des vétérinaires installés en exercice libéral qui se déplacent pour les contrôles : c’est-à-dire qu’en plus de leur travail en clinique ou au domicile d’agriculteurs, ils font des vacations dans les abattoirs. Mais une urgence peut les retenir et comme ils ne peuvent être partout à la fois, ils donnent priorité à celle-ci. Résultat : aucun vétérinaire sur place à l’abattoir pour examiner les bêtes et faire une inspection.

Bref, il n’y a plus le personnel nécessaire pour effectuer les contrôles. Et les politiciens proclamant aujourd’hui qu’ils vont résoudre le problème l’ont en fait créé ! Encore une fois, l’État s’attribue des tâches qu’il n’arrive pas à gérer. La surveillance de l’abattoir du Vigan, dont le financement est public, n’a pas été convenablement effectuée malgré les avertissements répétés. Et il n’est pas impossible que ce triste scandale concernant pour l’heure des abattoirs de petite taille ne soit pas un cas isolé.

Au passage, les Français, via leurs impôts, contribuent au financement de l’abattoir, achètent leur viande en payant une TVA, viande qui par ailleurs a reçu quantité de subventions versées aux agriculteurs. L’État est décidément présent depuis le pré jusqu’à votre assiette, et on s’étonne que ça ne fonctionne pas.

Mais ce n’est pas fini : nous allons bientôt participer financièrement à un projet où des personnes réfléchiront à ce problème qui a pourtant été déjà identifié : le ministre Stéphane Le Foll va prochainement lancer une « Stratégie nationale 2016-2020 pour le bien-être animal ». Quand on voit le peu de préoccupation témoignée à cette cause, on se doute que la stratégie est davantage politique. Et il ne faudrait pas prendre les Français pour des moutons…

  1. Courrier datant du 9 février 2016, en réponse au courrier de l’OABA du 26 octobre 2015.