Contre le conformisme éducatif, l’école de la liberté !

Salle de classe (Crédits Enac, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

La politisation de l’éducation sacrifie systématiquement l’objectif de l’autonomie à l’imposition d’une vision du monde partisane.

Par Ferghane Azihari et Guillaume Thomas.

Salle de classe (Crédits Enac, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Salle de classe (Crédits Enac, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

« Tous les monopoles sont détestables, mais le pire de tous c’est celui de l’enseignement »

On ne peut s’empêcher de sourire et de désespérer en même temps lorsque l’on entame la lecture de l’ouvrage Baccalauréat et Socialisme (1850) de Frédéric Bastiat. Sourire car l’économiste cerne brillamment les impasses du système éducatif français. En fonctionnant selon la logique de monopole, l’éducation nationale uniformise les esprits. Elle neutralise les singularités individuelles. Sa structure entrave l’expression des multiples aspirations qui cherchent à coexister dans le corps social et ne parvient pas à faire coïncider les formations avec les besoins des populations. Selon l’économiste et député des Landes, le monopole éducatif ne régénère pas les esprits comme le voudrait la tradition jacobine, mais ne fait que renforcer la mainmise du gouvernement sur l’accès aux carrières et aux professions quand sa légitimité à désigner les méritants est parfaitement discutable pour ne pas dire nulle.

Centralisation de l’enseignement et inefficacité

Cette concentration entre les mains du pouvoir de cette noble mission de l’enseignement entraîne nécessairement sa politisation et des luttes de pouvoir permanentes pour la conquête des esprits afin d’imprimer dans les masses les vues des personnes en charge des questions éducatives. Indépendamment des étiquettes politiques, est-il prudent de concentrer autant d’influence autour de ceux qui détiennent le monopole de la violence légale ? Certes l’éducation nationale s’est officiellement toujours donnée l’ambition de former de « bons citoyens » dotés d’un esprit critique. Mais derrière cette formule se cache une réalité moins séduisante et inhérente au centralisme. La politisation de l’éducation sacrifie systématiquement l’objectif de l’autonomie à l’imposition d’une vision du monde qui fait l’objet d’un affrontement constant.

Ce monopole éducatif frappe les populations d’une inertie d’autant plus insidieuse que le discours officiel tenu par l’éducation nationale, bastille du conservatisme, entretient l’illusion que seul un système centralisé garantit un bon apprentissage et l’égalité des chances. Or, les rapports de la Commission européenne pointent une faible attractivité du métier d’enseignant en France en raison notamment de sa faible rémunération, tandis que le dernier rapport PISA fait ressortir le caractère à la fois inefficace et injuste du système éducatif français : la tendance est à la baisse du résultat des élèves tant en compréhension écrite et qu’en mathématiques, tandis que la France est nettement en dessous de la moyenne en matière d’égalité des chances.

Hormis l’augmentation des moyens et la (fausse) idée qu’on manquerait de personnel, aucune réflexion globale est menée en France autour d’une refonte globale du système qui donnerait plus d’autonomie aux établissements, de liberté pédagogique aux enseignants et de choix aux parents et aux étudiants. Face à ce constat, la plupart des revendications syndicales ou des propositions politiques se contentent de demander « plus de moyens » à l’Éducation Nationale. Or, on constate que la France se situe dans la moyenne européenne pour les dépenses d’éducation et que depuis 20 ans, le nombre d’élèves a baissé de 560 000 dans les écoles tandis que, sur la même période, le nombre d’enseignants a augmenté de 35 0001.

Éducation et enjeux de pouvoir

Bien que les rapports PISA de l’OCDE prônent une décentralisation plus grande des systèmes éducatifs et une plus grande autonomie des enseignants, cette question n’est pas à l‘agenda du gouvernement français pour des raisons évidentes que l’école des Choix Publics et parmi eux le prix Nobel James Buchanan avaient bien comprises. Alors que les résultats d’une réforme sont diffus pour l’ensemble de la population qui a peu d’intérêt à se mobiliser en sa faveur, si celle-ci remet en cause des intérêts corporatistes, elle suscitera une mobilisation immédiate de groupes organisés dépendant d’argent public qui obligeront les acteurs politiques, soit de renoncer à la réforme, soit de consoler très largement les perdants avec davantage de subventions.

C’est ainsi que l’Éducation nationale nous semble irréformable aujourd’hui, car entre les mains de syndicats au pouvoir de nuisance considérable et dont la base sociologique (les enseignants, les fonctionnaires d’administration) constituent une clientèle électorale importante. La société civile a perdu son contre-pouvoir le plus précieux à l’égard de la puissance gouvernementale : son indépendance intellectuelle. Elle ne peut qu’être perplexe sur la possibilité d’une prise de conscience des autorités hélas peu disposées à remettre en question l’édifice qu’elles se plaisent à choyer en vantant les vertus prétendument émancipatrices d’un environnement en réalité aliénant et qui profite à une minorité.

Dès lors les voies politiques et électorales semblent sans issues. Il convient d’envisager une plus grande implication de la société civile dans l’élaboration d’un nouveau modèle en phase avec les réalités du monde contemporain, et avec la liberté de choix des acteurs éducatifs. C’est tout l’intérêt du projet que nous portons : l’École de la Liberté.

Proposer des alternatives décentralisées

Puisque le changement ne viendra pas d’en haut, mais par en bas, nous proposons de mobiliser les forces vives de la société civile pour pallier l’immobilisme qui caractérise les milieux de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur. Cette alternative passe par l’élaboration d’une pédagogie libre et interactive émancipée des intérêts politiques. Une pédagogie qui s’affranchit des rigidités administratives à l’aide des technologies numériques. Une pédagogie plus horizontale et donc plus respectueuse des parcours et aspirations de chacun. L’École de la Liberté se fixe comme objectif de refonder les bases de l’éducation dans le monde francophone. Elle aspire, avec d’autres associations respectueuses des libertés individuelles à se doter d’une plate-forme numérique de référence sur les sciences politiques, économiques et sociales.

En plus de produire des cours en ligne, elle s’efforce de mener un travail de référencement pour mettre à disposition du public tous les contenus multimédias (livres, podcasts audios ou vidéos) pour susciter chez chacun, de l’étudiant, au retraité en passant par le jeune actif, la passion des sciences sociales dans une perspective radicalement nouvelle, c’est-à-dire respectueuse de l’individu et de ses aspirations. Elle fait le pari de rompre avec le biais idéologique qui caractérise l’enseignement secondaire et supérieur et qui peut se résumer à l’idée que le comportement individuel devrait faire l’objet d’un contrôle social, tandis que les individus et leurs représentations sont systématiquement balayés dans les études des phénomènes sociaux

La nécessité de décentraliser les reconnaissances académiques et professionnelles implique de développer à moyen terme un système de certification qui sanctionne le mérite et le talent indépendamment des barrières gouvernementales. Ce projet doit s’inscrire dans une tendance globale afin de renforcer le pluralisme et la concurrence académiques et pédagogiques à tous les niveaux de la société. Ce n’est que par l’émulation qui en résultera qu’il sera possible d’innover afin de tendre de plus en plus vers des offres performantes qui répondent véritablement aux besoins des individus dans un monde qui évolue vite et dans lequel apparaissent de nouvelles carrières et de nouveaux métiers que l’on ne pouvait entrevoir quelques années plus tôt. Un tel chantier étant impossible à réaliser seul, l’École de la Liberté aura besoin de toutes les solidarités possibles pour se développer indépendamment de tout soutien institutionnel.

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  • Ferghane Azihari est étudiant en droit et chargé de mission de l’école de la liberté. Guillaume Thomas est doctorant, enseignant en sciences sociales, et coordinateur de l’école de la liberté.
  1. Lecaussin N., L’obsession antilibérale française. Ses causes et ses conséquences, Libre Échange, 2014.