L’orthographe et le dirigisme français

Publié Par Gaspard Koenig, le dans École & éducation

Par Gaspard Koenig.
Un article de Génération Libre

Ecole-Musée national de l'Education(CC BY-NC-ND 2.0)

Ecole-Musée national de l’Education(CC BY-NC-ND 2.0)

Antoine Blondin comparait la coupole de l’Académie française à un bonnet de nuit. Aujourd’hui, elle me ferait plutôt penser à un casque à pointe. La réforme de l’orthographe, et les passions qu’elle déclenche, reflètent notre pire travers : le dirigisme.

Alors que les twittos avides de raccourcis en langage texto semblent soudain se découvrir une passion pour les accents circonflexes, j’avoue céder à l’envie d’ôter ces couvre-chefs encombrants ; si la langue est notre maison, laissons notre chapeau à l’entrée. Mais comment accepter que leur sort soit décidé dans le « Bulletin officiel de l’Éducation nationale », s’appuyant sur le rapport du Conseil supérieur de la langue française (sic), lui-même fondé sur les travaux d’une Académie française ? Pourquoi l’État devrait-il contrôler la manière dont on écrit ? La langue n’appartient-elle pas d’abord au peuple qui l’invente et la fait vivre ? Montaigne, qui torturait les adjectifs au gré de ses humeurs, aurait bien ri à l’idée que le français pût se soumettre au « Journal officiel ». Et les poètes baroques du XVIIe siècle, qui écrivaient indifféremment « hirondelle », « arondelle » ou « erondelle », auraient pleuré de voir leurs mots en cage.

Car l’Académie française, malgré son indépendance de façade, est bien une structure d’État – en l’occurrence, une personne morale de droit public. Depuis les lettres patentes par lesquelles Louis XIII lui assigna sa mission en 1635, elle se trouve liée au pouvoir central. Ce n’est pas un hasard si, quelques décennies après sa fondation, Colbert s’attela à la mettre au pas en la déménageant au Louvre, en lui imposant son homme de main (Charles Perrault) et en faisant du roi le « protecteur de l’Académie » (lui-même devenant « vice-protecteur » !). Pour satisfaire notre nostalgie monarchiste, ce rôle de « protecteur de l’Académie » est désormais dévolu au président de la République, qui n’hésite pas à trancher certaines affaires internes. L’Académie est l’asile du verbe d’État, où l’on rêve, selon l’article 24 de ses statuts, de rendre la langue « pure », affranchie de ceux qui la parlent. Nulle surprise que l’on y trouve Xavier Darcos quand Molière, Beaumarchais, Stendhal, Zola ou Proust n’y mirent pas les pieds. Le colbertisme, non content d’avoir imprégné notre économie de sa marque, continue à phagocyter notre langue.

Il nous faudra un jour rompre avec notre passion de la verticalité et accepter dans notre société les surprises de l’Histoire, la contingence des situations, la spontanéité des collaborations, toutes ces manifestations de ce que Hayek appelait « l’ordre spontané », surgi sans dessein ni finalité. Jean d’Ormesson le reconnaissait ces derniers jours, en déclarant : « L’orthographe, c’est comme l’économie, ne multiplions pas les règlements inutiles. Laissons faire le temps qui impose de nouveaux mots, de nouvelles orthographes sans règlement. »

De même que les innovations industrielles ne naissent jamais dans les commissions du Plan, le génie de notre langue ne doit rien à l’Académie. La croissance ne se décrète pas, l’orthographe non plus. Ne comptons ni sur les technocrates, ni sur les Immortels pour dicter notre modernité. Seul le cours long et imprévisible de la liberté, empruntant mille ruisseaux insoupçonnés, nous permettra de renouveler les mots français. Le jour où nous écrirons tous « nénufar », parce qu’un romancier ou un rappeur l’auront popularisé, parce que l’usage l’aura consacré, la nouvelle orthographe s’imposera d’elle-même. Mais à quel besoin « nénufar » répondrait-il aujourd’hui ? Quelle pratique sanctionnerait-il ? Ne cherchons pas à imaginer des formes logiques ex nihilo, détachée du terreau vivant, et heureusement irrationnel, de la langue en mouvement. S’il faut néanmoins transmettre à nos écoliers des règles uniformes, que l’Académie se contente, ce qui était d’ailleurs l’esprit originel de son Dictionnaire, de recenser et de mettre en lumière les transformations opérées par les praticiens du français – nous tous. Pour conserver notre considération, l’État doit être un simple greffier. S’il outrepasse ce rôle, nous nous occuperons nous-mêmes de notre langue. Les technologies collaboratives nous donnent ce pouvoir. Le Dictionnaire de l’Académie bientôt détrôné par le Wiktionnaire ?

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Sur le web

  1. Quelle surprise, un socialiste qui cite Hayek!
    Mais pour une fois Gaspard Koenig ne se perd pas dans son RU, idéal communiste, et parle enfin de vraies libertés.

    1. Tu connais quoi de ce qu’il dit ? Car les 3,4 dernières interventions que j’ai vu de lui, il parlait de son livre pour une fois, des impots sur BFM Business, du libéralisme une autre fois… et une fois du RU…
      Autant je ne suis pas forcément un fan absolu du RU, je ne pense pas que cela soit une bonne solution, autant il n’en fait pas non plus son seul combat…

      1. Je suivais pendant un certain temps ses interventions et propositions, et étonnamment pour un soit disant libéral, il défendait toujours son RU, ou bien quelque mesure contraire au libéralisme (école publique, maintien de la sécu). C’est pourquoi j’ai arrêté de le suivre, donc oui peut-être qu’il s’est rendu compte qu’il disait beaucoup de bêtises.

        1. Ce « soi-disant » ( sans t) libéral défend la langue française qui s’enorgueillit de sa logique interne.
          Une langue ne s’épanouit que dans la liberté, comme toute action humaine. GK diagnostique ce « Mal français » (dirigisme centralisateur, colbertisme, jacobinisme) qui interdit l’évolution naturelle des mentalités pour les enfermer dans le carcan d’un prêt-à-penser. Belcassine, la Marocaine inculte qui détient le maroquin de l’Education nationale, veut achever l’école de la transmission, parce qu’elle a échoué deux fois à l’ENA. Ce Savonarole au sourire carnassier pourfend les « pseudo-z-intellectuels »(sic) mais, pour relever ce cuir, encore faut-il soi-même ( sans t non plus… pour la même raison) être moins ignard qu’elle.

          1. Que répondre à quelqu’un qui par sa grande prétention s’arrête sur une seule faute dans un texte (là où de nombreux commentaires en regorgent)? Que répondre à cette même personne qui prétend défendre les libertés mais dans la même phrase déforme le nom d’une ministre et se moque de ses origines marocaines signe de son infériorité intellectuelle? Que répondre enfin à une personne qui du haut de son arrogance se permet le mépris d’insulter ses interlocuteurs?
            Sachez enfin que Gaspard Koenig ne défend pas la langue française. Il défend un peu les libertés dans cet article certes, ce qui est rare pour lui, mais en s’attaquant à l’Académie Française il n’honore ni notre langue ni notre culture.

          2. La langue Française, son respect et sa pratique… c’est comme la confiture, moins on en a, plus on l’étale.
            Votre phrase sur la ministre de l’éducation, me l’a rend tout de suite sympathique… tout comme, quand notre ami Besancenot nous parle des entreprises, me font conforter que j’aime le business….
            Si vous pensez que l’ENA est « LA » réussite, alors en effet, je n’ai pas grand chose a dire d’autre que Hollande est Enarque… je suis sur que de votre hauteur supérieure vous allez comprendre.
            Pour la partie Savonarole, je n’ai pas fait l’ENA ni une autre grande école, donc désolé je ne comprends pas… (histoire de la confiture tout çà)….

  2. Tout à fait d’accord sur le fonds.
    Ceci étant dit, l’auteur rend bien peu justice à l’académie française qui par un communiqué s’insurge contre « toute imposition impérative de ses recommandations » et s’en remet à l’usage – c’est à dire à vous et moi – pour décider ce qu’il en sera à terme.
    http://www.lefigaro.fr/livres/2016/02/08/03005-20160208ARTFIG00248-reforme-de-l-orthographe-l-academie-francaise-reagit.php
    Tout n’est peut-être pas complément foutu finalement.

  3. Un peu rude, la condamnation unilatérale du dirigisme de l’Académie et consorts : Druon fait de gros efforts pour broder sur le thème de « ce sont uniquement des recommandations, pas question d’imposer une unique nouvelle version des règles de l’orthographe, l’ancienne et la nouvelle façon cohabitent », etc.
    Au moins venant de l’Académie, il ne s’agit pas d’une réforme (l’orthographe n’a à ma connaissance jamais été fixée par décret, loi ou autre) mais bien de recommandations ou propositions, toutes basées sur l’usage actuel.

    Après, ce que les gouvernements successifs ont fait de ces recommandations/propositions, je n’ai pas suivi…

  4. Cette réforme de l’orthographe était gravée dans le marbre du dirigisme d’Etat dès le début car si mes souvenirs sont justes, c’est Rocard qui a lancé l’idée de la simplifier, l’Académie française s’étant contentée de mettre un tampon aux conclusions de la Commission créée pour ça.

    Maintenant, et pour être concret :
    – Si les Français n’ont pas adopté le « nénufar » ou « l’ognon » 26 ans après la réforme de l’orthographe, c’est que celle-ci ne correspond pas à l’évolution naturelle de notre langue, contrairement à ce qu’on essaye de nous dire dans les médias.
    – Si deux langues françaises devaient cohabiter, n’importe quel recruteur saurait immédiatement de quelle classe sociale est issue chaque candidat, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose.

  5. @DCS Quand on pointe les fautes des autres, il serait mieux de ne pas en faire : ignare et non ignard.
    Par ailleurs, GQ écrit comme il a été élevé, c’est-à-dire bien, bonne éducation, toutes les chances de son côté pour réussir dans la vie.
    Il sait sans doute, lui, que le « ph » ou l’accent circonflexe permettent de connaître l’origine d’un nom, sa filiation avec le latin ou le grec. Quand on ne mettra plus d’accent circonflexe et qu’on écrira des « f » à la place de « ph », seules les personnes cultivées pourront savoir.
    Mais qu’importe, n’est-ce pas, puisque c’est l’égalitarisme (par le bas) qui prévaut avec cette Ministr(icule).

    1. Si vous voulez faire des études de littératures, et si vous voulez que vos enfants face du grec ou de l’histoire de la langue francaise, libre à vous… moi je veux juste que mes enfants sachent parler et écrire, qu’ils sachent que ognon s’écrivait oignon mais se prononcait ognon…. bref Gaspard Koenig se trompe il ne s’agit pas d’une obligation du haut pour le bas, mais d’une possibilité pour chaque élève d’écrire oignon par ognon…. ce qui outre que cela ne soit pas un sujet important pour 99% de la population, à part les étaleurs de confitures, est plus libéral que de laisser une forme et forcer les citoyens a s’y conforter…

      (ps : je sais je fais un paquet de fautes, et je rajouterais, encore plus quand il s’agit d’un article sur ce sujet, un certain esprit de contradiction)

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