Donald Trump : outrancier et dangereux

Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore, licence CC BY-SA 2.0), via Flickr.

Donald Trump pourrait-il devenir Président des États-Unis ? Et ce que cela révèle des craintes des « petits blancs » américains.

Par Guy Sorman.

Donald Trump credits Gage Skidmore via Flickr ( (CC BY-SA 2.0)
Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore via Flickr (licence CC BY-SA 2.0)

Pour les Européens, depuis plusieurs générations, il n’y avait pas d’autre Donald que le canard de Walt Disney, assez sot, de mauvaise humeur mais au grand cœur. Un Donald chasse l’autre. Aux États-Unis, Le Donald, The Donald comme on dit là-bas, est évidemment Donald Trump, promoteur immobilier avec des faillites à répétition, collectionneur d’épouses et qui atteint une notoriété nationale en animant un « reality show » dans lequel il recrutait et surtout licenciait (« You are fired »), avec jubilation. Sa candidature à l’élection présidentielle de novembre prochain apparut comme une énorme plaisanterie, boursouflée, à la dimension du personnage. D’autant plus improbable que sa première déclaration fut une diatribe contre les immigrants mexicains, tous soupçonnés d’être des « violeurs » et des « assassins », à l’exception d’une poignée d’entre eux, « des gens très bien », qui travaillent pour l’entreprise Trump. La classe politique et tous les commentateurs estimèrent que la mauvaise plaisanterie en resterait là.

Mais, à la surprise des Américains éclairés, l’outrance de Trump a suscité autour de sa personne un véritable enthousiasme. Plus il en ajoute dans la provocation, plus sa popularité augmente dans une section de l’électorat, Blanc, modeste, frustré, xénophobe, en guerre contre Obama, contre les immigrés et contre les non Blancs en général. Le programme de Trump est absurde, illégal et contredit toutes les valeurs fondamentales des États-Unis : il propose de construire un mur infranchissable au long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique qu’il obligerait le gouvernement mexicain à financer ; les importations chinoises seraient interdites ; les musulmans n’auraient plus accès au territoire américain ; l’armée américaine s’emparerait du puits de pétrole du Proche-Orient ; quelque dix millions de sans-papiers seraient expulsés, etc. Par-dessus tout, les électeurs sont appelés à faire confiance à Trump qui, comme Mussolini, parle de lui-même à la troisième personne : parce que Trump sait négocier, en position de force, comme il l’a démontré en construisant des casinos, et que dans la négociation, il l’emporte toujours. Les dirigeants russes et chinois verront à qui ils auront affaire : ils en tremblent déjà…

La question, insensée il y a six mois, doit maintenant être posée : « Trump pourrait-il devenir Président des États-Unis ? » On n’ose plus répondre par la négative tant, comme les autres, je n’ai cessé de me tromper. Pourrait-il devenir le candidat du Parti Républicain ? Ce n’est plus impossible. Je doute tout de même d’une victoire de Trump, parce que les sondages mesurent sa visibilité, sa popularité plus que des intentions de vote. Mais allez savoir. D’autant que Trump est servi par une candidature Démocrate, moins outrancière mais aussi exotique pour les États-Unis, celle de Bernie Sanders, sénateur du Vermont qui se déclare socialiste. Selon Trump, l’étranger, surtout s’il n’est pas Blanc, est la cause de tous les malheurs de l’Amérique ; pour Bernie Sanders, les États-Unis sont également au plus bas (selon quels critères ? on ne sait pas), parce qu’elle est dominée par les financiers de Wall Street, en particulier Goldman Sachs, Satan dans les discours enflammés de Bernie Sanders. Il est douteux que « Oncle Bernie » (il a 74 ans) ravisse à Hillary Clinton la « nomination », comme candidat démocrate, mais allez savoir.

Ces insurrections symétriques, quasi fasciste à droite et quasi marxiste à gauche, ne résument pas l’Amérique : Trump et Sanders exploitent le malaise des Blancs les plus modestes qui se sentent marginalisés dans une nation multiraciale. Inutile de cacher que ces « petits Blancs » n’ont pas digéré que le Président actuel soit Noir ni que les Blancs deviennent, en Amérique, une minorité parmi d’autres. Les fans de Bernie sont également décontenancés par la mondialisation qui place un ouvrier de l’Ohio en concurrence avec un ouvrier chinois ; la plupart d’entre eux, pareillement chez Trump, n’ont pas intériorisé que les rémunérations étaient indexées sur les diplômes universitaires, principale raison des écarts de salaires aux États-Unis entre le haut et le bas. L’électorat de Trump, comme celui des fascistes et des communistes en Europe dans les années 1930, est pour l’essentiel un Lumpenprolétariat. Soulignons aussi que la révolte contre l’establishment, point commun entre Sanders et Trump, est dopée par les médias, parce que ces deux-là, en raison de leurs excès, font le spectacle et ratissent l’audience. Par contraste, tous les autres candidats, les compétents surtout, paraissent ennuyeux, déjà vus.

Que la politique soit devenue un spectacle n’est pas exclusivement américain. Que les « minorités » blanches et chrétiennes (Trump est soudain devenu religieux) se sentent menacées par « l’invasion » de non Européens n’est pas non plus exclusivement américain. Avec un sens du spectacle moins show business qu’aux États-Unis, les leaders d’extrême-droite et d’extrême-gauche, en Europe, tiennent, au fond, un discours similaire à celui de Trump et Sanders : le Front national en France, Podemos en Espagne, par exemple. Mais les États-Unis conservent un avantage sur l’Europe : la résistance de leurs institutions. Quel que soit le Président, la Constitution, depuis plus de deux siècles, cantonne ses lubies ainsi que les contre-pouvoirs de la Justice et des États. Un Président, fut-il fasciste, – un scénario imaginé par le romancier Philip Roth – ne parviendrait pas à imposer le fascisme ; un Président, fut-il marxiste, ne parviendrait pas plus à faire régner le socialisme. L’un et l’autre seraient destitués. Il n’empêche que ce Donald inquiétant et Oncle Bernie révèlent un malaise en Occident, où certains ne s’accommodent pas de la fin de l’impérialisme des Blancs.

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