Obama, un bilan tragique

Obama Hope - Crédits Steve Rhodes via Flickr (CC BY-ND 2.0)

L’Amérique peut-elle encore être le gendarme du monde ?

Par Guy Sorman

Obama Hope - Crédits Steve Rhodes via Flickr (CC BY-ND 2.0)
Obama Hope – Crédits Steve Rhodes via Flickr (CC BY-ND 2.0)

 

Fidèle au Prix Nobel de la Paix qui lui fut décerné avant qu’il ne prenne ses fonctions, le Président Obama aura commis une erreur fatale tout au long de son mandat : croire que si l’on est pacifiste, les autres le deviendront et que, si l’on est mondialiste, les autres vous rallieront. À aucun moment, comme si ses convictions devaient nécessairement l’emporter sur la réalité, Obama n’a changé de stratégie ; jusqu’au bout, il a feint de croire que toutes les nations plaçaient le respect du droit international, la paix et l’humanité au-dessus de l’intérêt national. Lourde erreur : la moitié des nations sont dirigées par des voyous et des kleptocrates, beaucoup par des nationalistes archaïques. Le monde est une jungle où les forts dévorent les faibles.

Depuis 1945, cette jungle était gendarmée par l’armée américaine qui, avec succès et revers, a emporté la plus grande victoire qui fut la défaite du communisme. La Chine peut se dire communiste, mais son régime est une forme classique de despotisme oriental qui cherche à étendre son territoire, mais n’exporte plus ni idéologie ni modèle de société. Quand a surgi un nouveau défi à l’ordre mondial, dans les années 90, l’islamisme radical, Bill Clinton n’en comprit pas la nature, mais George W. Bush, flairant le danger, frappa si fort que cette menace fut réduite en miettes par l’armée américaine : la guerre en Irak et en Afghanistan fut cruelle mais gagnée, au moment où Obama devint Président.

Sept ans plus tard, sept ans de retraits et d’abandons, quel est l’état du monde ? La démission du gendarme américain a fait surgir et ressurgir d’anciennes et de nouvelles menaces qui, à terme, mettront en danger la sécurité des Occidentaux et la mondialisation économique, base de notre prospérité.

La Russie, tout d’abord, a réintégré le club des nations dirigeantes – le G7 redevient un G8-, récompensée pour avoir annexé la Crimée, mis en tutelle l’Ukraine orientale, et bombardé les milices syriennes pro-occidentales. Poutine avance quand l’Occident recule, ce qu’en leur temps faisaient les Czars et qui leur permit de conquérir l’Asie centrale : rien de neuf. Mais Obama semble ignorer l’histoire russe.

La Chine ? Là encore, l’histoire longue nous renseigne : ses dirigeants ont renoué avec la pratique impériale de la vassalisation de l’Asie. La passivité d’Obama face à la conquête territoriale de la Mer de Chine laisse craindre une expulsion de la région de la Septième Flotte américaine, seule garantie, depuis soixante ans, de la libre circulation entre l’Orient et l’Occident. On n’exclura pas que la Corée du Sud tombe dans l’escarcelle chinoise, acceptant sa “neutralisation” en échange de la réunification des deux Corée. L’Occident n’aurait plus pour allié, en Asie, que le Japon, où l’opinion publique est pacifiste, tandis que nombre d’intellectuels plaident pour un repli sur les valeurs de la civilisation d’Edo, avant l’ouverture du pays au monde. L’Inde ? George W. Bush était parvenu, succès majeur, à la détacher de la Russie mais, ce pays, qui est un Empire, ne se battra pas pour les autres, plaçant, depuis le Mahatma Gandhi, son auto-suffisance au-dessus de ses engagements internationaux.

C’est au Proche-Orient qu’Obama a le plus reculé : la fin des sanctions contre l’Iran permettra à la cléricature chiite de reconstituer un empire qui coïncide avec la Perse antique, l’Irak et la Syrie vassalisés, le Liban et le Yémen en partie annexés, les États du Golfe et l’Arabie Saoudite assiégés. Au terme de toutes les concessions d’Obama au monde islamique, des marques de respect légitimes mais perçues comme des signes de faiblesse, les Occidentaux se retrouvent seuls, confrontés au terrorisme islamique, des groupuscules sunnites pour qui la violence et la rapine constituent une vie en soi, et le retour au califat, un prétexte. Ces islamistes sont nés du despotisme arabe – en Égypte, en Algérie, au Maroc, en Arabie Saoudite – et de la désespérance des banlieues occidentales, le réservoir des djihadistes : Obama n’est pas seul responsable, mais il n’a pas contribué non plus à la réflexion sur les deux causes du djihadisme, le soutien occidental aux despotes arabes d’un côté, et le désordre migratoire en Europe.

Au successeur probable de Barack Obama, Hillary Clinton, lorsqu’on lui demande de citer un succès international, n’apporte pour réponse que la démocratisation de la Birmanie, loin d’être achevée. Elle se garde de mentionner le retrait des troupes américaines d’Irak et d’Afghanistan parce que, plus réaliste et expérimentée, elle sait que, probablement, si elle est élue, elle devra y retourner. Comme l’avait dit Madeleine Albright, Secrétaire d’État de Bill Clinton, qui hésitait à engager ses troupes : « À quoi sert-il d’avoir la plus puissante armée du monde, si ce n’est pas pour s’en servir ? » 

On ne saurait conclure sans mentionner ce qu’Obama considère son plus grand succès : l’Accord sur le climat, conclu à Paris, en 2015. Mais il faudra attendre 2100 pour vérifier l’efficacité de cette convention, en admettant que le dioxyde de carbone soit la seule cause du réchauffement. Dans l’attente, son successeur devra tenter de restaurer l’ordre du monde, qui ne peut se passer de gendarme : quitte à en recruter un, mieux vaut qu’il soit Américain.


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