Alain Finkelkraut, « La seule exactitude »

Le livre est un recueil de textes écrits entre 2013 et 2015.

Par Francis Richard

indexLe 28 janvier, Alain Finkielkraut était reçu à l’Académie française par Pierre Nora. À cette occasion il a prononcé un discours, comme c’est l’usage, où il a fait l’éloge de Félicien Marceau1, dont il va occuper le fauteuil quai Conti. Dans ce discours trois passages sont, me semble-t-il, à retenir, car ils reprennent en partie les préoccupations actuelles du récipiendaire :

« J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant. »

« Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient. »

« Depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l’antisémitisme parle la langue immaculée de l’antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou à la réaction, mais doivent répondre du comportement d’Israël, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrément à leur sort en tant que complices d’une politique criminelle. »

Ces trois passages abordent en effet des thèmes que l’on retouve dans La seule exactitude, livre, qui, paru l’automne dernier, reprend les interventions d’Alain Finkielkraut, hebdomadaires sur les antennes de RCJ (Radio de la communauté juive) et mensuelles dans les colonnes du magazine Causeur, pendant les années 2013 et 2014 et la première moitié de l’année 2015.

Le titre de ce recueil de textes d’Alain Finkielkraut provient de l’épigraphe qu’il a mis en exergue de son livre :

« Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l’heure, la seule exactitude. » (Charles Péguy, Note conjointe sur Monsieur Descartes et la philosophie cartésienne)

La France aussi est mortelle

Alain Finkielkraut évoque un livre d’Éric Dupin, Voyages en France (2011). L’ancien journaliste à Libération s’est rendu à Tourcoing et a rencontré Claude Levasseur, un retraité actif qui s’occupe d’Emmaüs. Celui-ci est allé plusieurs fois au Maroc et a ressenti une chaleur au contact de ses habitants, qui y sont chez eux. À Tourcoing il n’en va pas de même :

« Claude Levasseur n’a pas peur de l’Autre, mais il accepte mal de devenir l’autre à Tourcoing. Il souffre de ne plus se sentir chez lui chez lui. Il n’est pas hostile aux étrangers, il se retrouve avec stupeur « en étrange pays dans son pays lui-même » ».

« Cette situation et ce sentiment sont inédits » : mais les médias ne sont pas à l’heure, ils sont en retard, ils sont dans l’inexactitude. Ils plaquent le passé sur le présent. Ils pensent que la France fait une rechute de nationalisme, de xénophobie, de protectionnisme…

Pour eux, il ne faut pas faire de distinction entre les résidents. Pourtant, remarque Finkielkraut, « si les nations ne distinguaient pas leurs citoyens et ne leur réservaient pas certaines prérogatives, ce ne seraient plus des nations, ce seraient des galeries marchandes, des salles des pas perdus ou des aéroports ».

Certes ce n’est pas une raison pour refuser tout droit aux étrangers, ni d’ailleurs non plus pour succomber à la détestation nationale : « Nous voici enfermés dans une alternative inacceptable : ou bien la xénophobie ou bien, en guise d’appartenance et d’hospitalité, le rejet dédaigneux de notre héritage. »

Le rejet dédaigneux de l’héritage

Notre héritage ? Parlons-en :

« Le vocabulaire des étudiants s’appauvrit, leur orthographe est erratique, leur syntaxe s’effondre. Roland Barthes rappelait, en 1979, cette confidence de Flaubert à George Sand : « J’écris non pour le lecteur d’aujourd’hui, mais pour les lecteurs qui pourront se présenter tant que la langue vivra. » La langue au sens non technique du terme. Il incombe à l’Université française de retarder sa mort. »

Notre héritage ? Il n’est plus question de parler des morts, des livres qu’ils ont écrits. Pourtant le philosophe Alain, dans Propos, ne disait-il pas :

« Tout homme imite un homme plus grand que nature, que ce soit son père, ou son maître, ou César, ou Socrate ; et de là vient que l’homme se tire un peu au-dessus de lui-même. »

Tout cela est révolu :

« Chacun désormais est censé penser par lui-même, s’exprimer et se faire, dès son plus jeune âge, une opinion. L’heure est venue des petits cogito à tablette et des créateurs en barboteuse. »

Le rejet de l’héritage est aussi le rejet de sa finitude :

« Voici le temps où chacun est à même de devenir ce qu’il veut : l’homme, une femme ; une femme, un homme, et pourquoi pas les deux ? Ce n’est pas une victoire de la différence. C’est une victoire sur la différence. »

En conformité avec le credo de l’interchangeabilité.

La mémoire moutonnière

Les médias ne sont pas à l’heure. Ils vivent dans le passé, plus précisément dans les années trente du siècle précédent :

« L’analogie entre les années trente et notre époque, tout entière dressée pour ne pas voir le choc culturel dont l’Europe est aujourd’hui le théâtre, occulte sans vergogne le travail critique que mènent, avec un courage et une ténacité admirables certains intellectuels musulmans. »

Il cite Abdennour Bidar, Mohamed Kacimi…

L’analogie entre les années trente et notre époque ? Les nouveaux Juifs, ce sont les immigrés. Le fléau des années trente ? L’antisémitisme. Celui de notre époque ? L’islamophobie. Les Juifs qui portent encore ce nom ? Ce sont des usurpateurs :

« Ils ne sont plus juifs : en se mobilisant en faveur d’Israël, ils ont sacrifié l’éthique à l’ethnique et, sans état d’âme, ils ont abandonné la défense des persécutés pour le soutien aux oppresseurs. »

Et Dieudonné, qui dit n’être pas antisémite, voit pourtant Israël partout. Israël vu par Dieudonné ?

« Ce n’est pas un pays, c’est une pieuvre, un être insaisissable et omniprésent, qui étend ses tentacules sur toute la surface du globe. Quand l’antisionisme s’affranchit de la géographie, il renoue avec l’antisémitisme. »

La langue immaculée de l’antiracisme

L’islamophobie ? Bien sûr il ne faut pas faire d’amalgame. Finkielkraut en convient :

« Je partage cette inquiétude, je me garde de confondre l’islam et l’islamisme, mais je constate que, pour empêcher le glissement de l’un vers l’autre, la politique des pays européens tend de plus en plus, et au prix de l’autocensure, à ménager la susceptibilité des musulmans et à satisfaire leurs demandes. »

Ce onzième commandement, « Tu ne feras pas d’amalgame », est sélectif. C’est l’antiracisme qui veut ça. Et c’est au nom de ce commandement que « ceux qui s’interrogent à haute voix sur les problèmes posés à l’Europe par l’islam et l’immigration » sont « traînés dans la boue et poursuivis devant les tribunaux » :

« Appliquée à l’Autre, toute généralisation devient raciste : aucun concept n’a le droit d’englober les individus.

Appliqué au Même, en revanche, l’amalgame devient licite et même bienvenu: tous racistes, tous oppresseurs. »

Sur le web

  1. Dans son discours de réception, Alain Finkielkraut cite en six répliques la morale d’Un oiseau dans le ciel, roman de Félicien Marceau, dont le héros Nicolas de Saint-Damien a quitté sans prévenir l’hôtel familial :

    – D’abord comment va-t-il ?
    – Il va très bien.
    – Il est heureux ?
    – Il est libre.
    – C’est différent ?
    – C’est l’étage au-dessus.