Merkel, Hollande et les migrants

Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)

Pourquoi Angela Merkel a-t-elle fait preuve d’une telle largesse pour accueillir des réfugiés ?

Par Patrick Aulnas.

Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)
Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)

Il est plus facile de libéraliser les échanges de marchandises et de services que de permettre la libre circulation des hommes. Le récent épisode des migrants en provenance du Proche-Orient le confirme encore une fois. Angela Merkel ayant décidé d’ouvrir largement les portes de l’eldorado allemand, plus d’un million de personnes sont entrées dans le pays en 2015. Bien évidemment, l’arrivée en un temps aussi court d’une population de culture et de religion profondément différentes ne peut que susciter des réactions xénophobes. Les incidents de Cologne où de nombreuses femmes ont été agressées par des migrants vont accentuer la méfiance des Allemands et tempérer la générosité calculée de la chancelière.

Mais pourquoi Angela Merkel, physicienne de formation, esprit rationnel s’il en est, a-t-elle fait preuve d’une telle largesse pour accueillir des réfugiés ? Les socialistes français, qui, comme chacun sait, ont le cœur sur la main, ont été d’une prudence de sioux en promettant d’accueillir seulement 24 000 réfugiés. François Hollande serait-il d’une rigueur extrême en matière d’immigration mais laxiste sur le plan budgétaire ?

En vérité, trois aspects du problème – politique, économique et social, démographique – permettent de comprendre la divergence franco-allemande dans ce domaine.

La politique et la sensibilité d’Angela

À l’occasion de la crise financière grecque, Angela Merkel avait acquis en Europe et dans le monde une image de rigueur financière, voire d’austérité dépourvue de sensibilité. Bien entendu, en réalité, elle a simplement défendu les intérêts de son pays, comme doit le faire tout dirigeant politique. Elle a également parfaitement géré la crise du point de vue de la majorité des Allemands, de culture protestante, et beaucoup plus sérieux dans le domaine financier que les peuples d’Europe du sud. Mais les économistes keynésiens et les politiciens socialistes ont vu dans son attitude une opportunité : il suffisait d’affirmer qu’une autre politique était possible pour s’offrir une image de générosité face à l’égoïsme prétendu du gouvernement allemand.

L’accueil d’un grand nombre de réfugiés fuyant les massacres de Daesh donnait à l’Allemagne une occasion de prouver sa générosité. La chancelière pouvait ainsi infléchir l’image d’inflexibilité colportée par les médias de gauche et montrer qu’elle aussi avait un cœur.

Le socialiste François Hollande avait, quant à lui, pris une position laxiste sur la crise grecque en prétendant qu’il suffisait de dépenser encore plus d’argent public pour relancer l’économie grecque. Il savait parfaitement que cela était faux mais n’ignorait pas que l’Allemagne ne pouvait pas céder sur l’essentiel. La générosité affichée de Hollande s’appuyait sur la solidité allemande. Ce faisant, en ce qui concerne les réfugiés, il n’avait plus rien à prouver dans le domaine de l’image personnelle, si important en politique.

Le plein emploi et le manque de main d’œuvre qualifiée en Allemagne

Le taux de chômage en Allemagne se situe fin 2015 aux alentours de 4,5% de la population active selon Eurostat. Il est de plus de 10% en France et de 9% en moyenne pour les 27 pays de l’Union Européenne. L’Allemagne est donc en situation de plein emploi et les chefs d’entreprise sont confrontés à des difficultés de recrutement dans certains secteurs. Les organisations patronales évoquent le chiffre de 150 000 emplois vacants de techniciens et d’ingénieurs dans l’industrie. Le secteur de la construction cherche également de la main d’œuvre. La généreuse politique d’accueil des réfugiés correspond donc à un besoin de l’économie allemande. Angela Merkel répond en quelque sorte aux désidératas des dirigeants d’entreprise confrontés à des offres d’emplois ne trouvant pas preneurs.

Rien de tel en France, chacun le sait. Notre confortable taux de chômage nous met à l’abri, sauf cas particulier, de pénuries sectorielles de main d’œuvre. Les réfugiés en grand nombre ne feraient qu’accentuer les problèmes d’emploi et creuser encore plus les déficits publics. La proposition française d’accueillir 24 000 réfugiés correspond donc également à la situation économique du pays. Le réalisme prévaut en France comme en Allemagne.

Le long terme et l’inquiétante évolution démographique allemande

Selon l’INED, l’indicateur conjoncturel de fécondité était en Allemagne de 1,39 enfant par femme en 2013 alors qu’il était de 1,99 en France. Plus grave, cet indicateur n’a cessé de se dégrader depuis plusieurs décennies outre-Rhin alors qu’il s’est maintenu en France. En 1980, il était de 1,56 en Allemagne et de 1,95 en France. Sachant qu’il faut une moyenne de 2,1 enfants par femme en âge de procréer pour assurer le renouvellement d’une population, on comprend que la seule solution pour l’Allemagne soit l’immigration. Sans immigration, le pays verrait sa population vieillir et son dynamisme économique péricliter.

Les projections démographiques de la commission européenne à l’horizon 2060 sont à cet égard inquiétantes. L’apport migratoire devrait rester à peu près identique en France et en Allemagne, mais se réduire progressivement dans les décennies futures du fait de la hausse du niveau de vie dans les pays d’origine. En tenant compte de cet apport, les populations des deux pays évolueraient ainsi :

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De 2010 à 2060, la population allemande baisserait de 15,5 millions de personnes, passant de 81,7 à 66,2 millions. La population française augmenterait de 8,9 millions de personnes, passant de 64,9 à 73,7 millions. La population française dépasserait la population allemande vers le milieu du siècle. Cette chute de la population allemande s’accompagnerait évidemment d’un vieillissement. L’étude européenne fait les projections suivantes pour 2060 :

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Dans un contexte de population vieillissante, le recrutement des actifs serait sous tension. Les projections européennes concernant le taux d’activité sont les suivantes :

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Le taux d’activité de la population augmenterait sensiblement plus en France. L’Allemagne atteindrait un chiffre très élevé mais, en contrepartie, elle ne disposerait plus d’une réserve de hausse, contrairement à la France. L’Allemagne étant déjà confrontée aujourd’hui à un marché du travail où les offres d’emplois excèdent les demandes dans certains secteurs, on mesure les difficultés futures des entreprises en matière de recrutement.

Ce tableau rapide de l’évolution démographique conduit à une conclusion simple. Seule l’immigration peut permettre d’enrayer quelque peu la baisse et le vieillissement de la population allemande. La politique nataliste française, avec de généreuses prestations aux familles, conduit à une évolution démographique plus favorable.

Le retour du politique ?

La politique migratoire des États n’échappe pas à la règle. Derrière l’affichage politique, générosité ou prudence, les choix des gouvernants sont guidés par la réalité économique, sociale, démographique. Mais la politique reprend ses droits lorsque l’intégration des immigrés pose problème et qu’une défiance généralisée se développe dans un pays. L’Allemagne est aujourd’hui confrontée à cette situation.

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