Tunisie : état d’urgence contre État de droit

Fif'(CC BY-SA 2.0)

Si l'état de droit avait cours en Tunisie, il n'y aurait plus besoin d'état d'urgence.

Par Farhat Othman

Fif'(CC BY-SA 2.0)
Fif‘(CC BY-SA 2.0)

 

L’état d’urgence instauré en Tunisie le 24 novembre, au soir d’un sanglant attentat-suicide ayant visé au coeur de la capitale des forces d’élite de la présidence de la République, vient d’être prorogé ce 22 décembre pour deux mois supplémentaires.

Depuis sa révolution, la Tunisie semble n’en plus finir de relever d’une sorte d’état d’urgence endémique que les autorités lèvent pour aussitôt rétablir et proroger.

L’état actuel d’exception qui court jusqu’au 21 février 2016, tout en étant imposé par la situation sécuritaire fort délicate dans le pays, y fragilise encore plus l’État de droit jamais autant malmené depuis le coup du peuple, la révolution tunisienne, qui fêtera le 14 janvier prochain un cinquième anniversaire bien terni.

En effet, outre les dérapages et bavures générés par la spécificité de la lutte antiterroriste, de fréquentes violations des droits et des libertés garantis par la constitution ont marqué l’année qui s’achève, se multipliant même à la faveur de la législation scélérate de l’ancien régime toujours en vigueur.

Grave confusion des valeurs

Le maintien de l’arsenal répressif de la dictature est certainement la cause première de la situation actuelle de non-droit dans le pays, les droits et les libertés consacrés dans une constitution conforme aux normes internationales de l’État de droit restant ineffectifs.

Certes, l’absence de textes d’application en est la cause première ; mais cette impéritie est bien le résultat de l’absence de volonté politique, les autorités prétextant l’état d’insécurité pour ne pas engager la réforme impérative des lois actuelles juridiquement caduques et socialement obsolètes.

Chez ces autorités, aussi bien religieuses que laïques d’ailleurs, il y a une grave confusion des valeurs leur faisant croire que les droits constitutionnels sont susceptibles de fragiliser la paix sociale.

Or, il n’est plus douteux pour les observateurs que s’il y a eu essor du terrorisme dans le pays, ce n’est pas vraiment à cause de la prétendue atteinte aux valeurs ancestrales de la société, cause agitée par les autorités en l’absence de réforme d’un droit positif injuste, qui brime la jeunesse du pays.

La responsabilité en la matière est plutôt du côté des islamistes, toujours au pouvoir d’ailleurs en tant que partenaire actif. Dans le cadre des gouvernements précédents qu’ils dominaient, ils ont développé une politique non seulement laxiste à l’égard des extrémistes religieux, mais antidémocratique, reniant les acquis constitutionnels au prétexte fallacieux — dont ils usent et abusent — d’une société qui serait conservatrice.

Pour cela, malgré de mensongères déclarations publiques, ils se sont toujours refusés à ce qu’un État démocratique imposait : l’abolition de toutes les lois d’ancien régime qui sont non seulement liberticides, mais scélérates même, dont certaines datent du protectorat : comme la loi instaurant l’homophobie dans le pays.

Jeunesse mature mais brimée

L’année s’achève ainsi avec de honteux procès, avec le moyenâgeux test anal utilisé par les juges, en violation de la constitution, pour convaincre d’homosexualité de jeunes étudiants, brisant leur destin. Le dernier en date a même été d’une extrême sévérité, prononçant non seulement la peine maximale prévue par la loi, mais y ajoutant un bannissement quasiment inusité de la ville sainte de Kairouan, dont sont originaires les six étudiants, condamnés après qu’on a violé leur intimité et leur intégrité physique afin d’établir une illusoire culpabilité.

Ce procès retentissant doit faire l’objet d’un appel et fait suite à un autre se basant sur le même test honteux. Ce n’est que la poursuite quasi méthodique de nombreux procès iniques visant la jeunesse pour la brimer. Que de jeunes, dont de simples lycéens, ont vu cette année encore leur vie démolie pour un malheureux joint, la loi sur les drogues, la fameuse loi 52 étant la plus scélérate de toutes !

Les brimades ont visé aussi les artistes dont les démêlés avec la justice ont rythmé l’année. De plus, aussi étonnant que cela puisse paraître, des textes illégitimes et même illégaux continuent à être appliqués par les autorités pour restreindre la vente et la consommation d’alcool, encourageant ainsi la contrebande et fatalement les drames qui y sont liés.

Il y a plus grave, cependant ! Les organisations de défense des droits de l’Homme n’arrêtent pas de dénoncer la persistance de la torture dans le pays et de sérieuses violations des libertés d’expression. Nombre de cas ont été signalés tout au long de l’année, certes aussitôt relativisés ou vilipendés par les autorités, mais sans que cela empêche leur répétition.

Car c’est la loi, mauvaise à la base, qui encourage cela, donnant un certain sentiment d’impunité aux auteurs de telles bavures. Sans parler du jeu malsain de certains politiciens qui s’adonnent à une politique antique sans âme ni éthique, juste faite de rouerie et de malhonnêteté.

La jeunesse tunisienne, pourtant mure et éduquée, demeurant ouverte à l’altérité, est ainsi la partie de la population qui souffre le plus d’une telle situation adossée à des lois inhumaines ; c’est ce qui l’amène à se révolter à sa manière, versant dans le nihilisme terroriste. Aussi la voit-on la plus nombreuse parmi les terroristes, que cela soit en Libye ou en Irak et en Syrie.

Selon certaines études psychosociales, il n’est pas étonnant que le peuple tunisien, bien que réputé tolérant et jouissif, génère pareille jeunesse révoltée puisqu’elle subit les pires exactions au nom de lois datant de la colonisation. Que peut-on attendre d’elle quand elle subit la violence et même la torture jusqu’à la mort, et que les exactions la visant systématiquement, dont celles au nom de la terrible loi sur les stupéfiants, ruinent l’avenir des plus jeunes ?

Sans en être les seules causes, une telle triste réalité crée une atmosphère mentale propice à la révolte et au nihilisme. C’est bien cela qui fait qu’on dénombre plus de 6 000 ressortissants sur les champs de bataille du monde.

Et il n’est certainement pas inutile ici de noter qu’un certain nombre des élites islamistes, y compris des penseurs réputés, n’hésite pas à valoriser un tel parcours au nom de valeurs supposées islamiques. Doit-on rappeler que la plupart de ces jeunes ont été encouragés à rallier les champs de bataille sous le gouvernement de la troïka, gouvernant le pays au lendemain de la révolution, dominée par le parti islamique qui reste l’alpha et l’oméga de la politique en Tunisie du fait du soutien occidental aveugle à son double jeu et à ses turpitudes antidémocratiques ?

Double jeu islamiste

De fait, la situation de précarité actuelle n’est que la conséquence logique du choix idéologique du régime en place dès la première élection libre, et qui continue avec l’actuel gouvernement dominé contre toute logique par le parti islamiste. Ce dernier profite du soutien occidental inconditionnel qui en a fait, comme au Maroc, son atout dans le poker menteur qui se joue au Maghreb aux fins de préservation des intérêts et privilèges acquis, économiques comme politiques.

De plus en plus, les connaisseurs des réalités tunisiennes estiment que l’Occident se trompe lourdement dans son pari sur le parti islamiste, dont le poids ne serait que celui d’un colosse aux pieds d’argile au sein de la société. Aussi conteste-t-on la validité du qualificatif de « modéré » accordé trop vite au parti islamiste, et sa présentation comme un moindre mal.

On pense que l’Occident, plus présent que jamais en Tunisie, ne doit pas se contenter de la vision économique ultralibérale des islamistes pour ne rien exiger d’autre d’eux en matière des réquisits démocratiques. Il ne peut plus fermer les yeux sur la validité du prétexte islamiste d’un mythique conservatisme de la société et un prétendu attachement aux traditions islamiques pour justifier son refus quasi névrotique de réformer les lois antidémocratiques de la dictature. Ce serait même, au-delà de la preuve de la conversion islamiste au modèle libéral occidental dans sa dimension politique, la garantie à long terme des intérêts occidentaux dans le pays.

Or, ce sont ces lois et l’absence de l’État de droit qui maintiennent la défiance de la population à l’égard des autorités, permettant aux terroristes d’être dans la société comme un poisson dans l’eau. Aussi, seul un renforcement des droits des citoyens et de leurs libertés fera choisir au peuple et à sa jeunesse l’État, devenu de droit, contre le nihilisme terroriste. Rappelons d’ailleurs qu’il n’est que celui de jeunes égarés dont le chef du parti islamiste disait, il n’y a pas longtemps, qu’ils étaient ses enfants, lui rappelant même sa jeunesse.

Les attentats du Bardo et de Sousse qui ont endeuillé le pays, tuant un certain nombre d’innocentes victimes occidentales, auraient dû amener les partenaires occidentaux de la Tunisie à sortir de leur autisme. Comme de conditionner enfin leur soutien au parti islamiste, à l’adoption urgente de mesures de bon sens comme une rapide réforme juridique abolissant les lois les plus antidémocratiques.

Le dernier rapport de Sir John Jenkins qui met à nu le vicieux jeux des islamistes servira-t-il à quelque chose ? On sait que la Grande-Bretagne a payé un lourd tribut en vies humaines lors de l’avant-dernier attentat en Tunisie ayant eu lieu à Sousse. Son devoir, ne serait-ce que moral, lui impose aujourd’hui d’exiger des preuves concrètes de démocratie en termes juridiques de la part des islamistes.

Une exception tunisienne en puissance

Si la Tunisie est présentée en Occident comme étant une exception dans le monde arabe, elle ne l’est encore que potentiellement, tout en ayant bien les moyens pour l’être véritablement. Si les arrestations injustifiées et arbitraires y sont encore courantes, les jugements iniques ne manquant pas ainsi que les brutalités policières, allant jusqu’à la torture officiellement honnie, cela peut ne relever que du passé si les autorités se décident de mettre en vigueur sans plus tarder la constitution et ses acquis dans tous les domaines, surtout dans les matières sensibles supposées à tort relever du religieux.

En cela, le rôle des partenaires occidentaux est grand, car ils sont les seuls à pouvoir influer sur l’autisme des islamistes qui est d’autant plus grand qu’ils savent être la carte majeure dans le jeu d’Occident. C’est que le pays est gravement menacé. De l’extérieur, déjà, et ce doublement : par le terrorisme qui se concentre sur ses frontières avec la Libye, nouveau creuset de Daesh, et par l’animosité que l’expérience démocratique suscite auprès des dictatures arabes.

De l’intérieur, triplement : par les relais occultes de la nébuleuse terroriste mondiale; par la contrebande qui a partie liée avec nombre de terroristes; et par ce terrorisme mental, aussi bien religieux que profane, qui tient à maintenir l’ordre ancien des privilèges ou à en créer pour les nouveaux privilégiés islamistes, aux dépens d’un peuple de plus en plus appauvri.

C’est ce terrorisme mental qui est le plus menaçant pour la Tunisie, étant diffracté dans les sphères du pouvoir, faisant commerce d’une foi bien moins cultuelle que culturelle chez un peuple qu’on prétend religieux à tort, alors qu’il n’est que spiritualiste, et surtout nullement conservateur, son islam étant même libertaire, car soufi.

La confusion des valeurs ci-dessus évoquée favorisant le maintien de l’arsenal juridique répressif de la dictature avec ses lois scélérates, cela n’a fait que ponctuer l’année qui s’achève d’affaires inadmissibles dans un pays supposé modèle. Si de telles affaires ont mis en émoi la société civile tunisienne, elles n’ont point assez interpellé les soutiens occidentaux de la Tunisie qui continuent à jouer aveuglément la carte islamiste au nom d’une supposée et bien fausse modération. Car elle n’est qu’un leurre, et il importe d’y mettre le holà si l’Europe et les États-Unis ne veulent pas d’une seconde Libye en Tunisie.

L’arme magique de l’État civil

La solution existe bel et bien. Elle est dans l’immédiate réforme juridique dont ne veulent pas encore les autorités, toutes tendances confondues, pour différentes raisons, particulièrement pour garder la mainmise sur une société de plus en plus libérée. Elle est ensuite dans une volonté sérieuse de contrer la tentation autoritaire que justifierait pour certains l’effondrement de l’État et qui ne fait qu’aggraver la secrète ambition des islamistes et des franges les plus conservatrices des élites à instaurer une dictature morale au nom du conservatisme social fallacieux, idéal alibi pour le maintien de l’ordre ancien sauvegardant les intérêts abusifs des minorités privilégiées.

Dans sa vie de tous les jours, nous l’avons bien dit et nous le vérifions régulièrement, la société est loin d’être traditionaliste, l’apparence de conformisme qu’elle donne n’étant qu’une illusion, une protection imposée par le milieu de contraintes légales et des groupuscules développant une religiosité active et violente.

L’Occident cite souvent la constitution tunisienne comme référence majeure de la supposée conversion à la démocratie des islamistes, puisqu’ils y ont accepté le concept d’État civil. Or, cette conception demeure une coquille vide, et le pouvoir islamiste fait tout pour qu’elle le reste. Dans le même temps, il soutient les imams les plus extrémistes, y compris les sulfureux écartés par le ministre en charge du culte, dont il exige la tête à l’occasion du remaniement ministériel annoncé.

Ce qui aurait été inimaginable dans la Tunisie de Bourguiba se fait désormais sans vergogne : les séances à l’Assemblée sont ainsi levées pour les prières et les émissions des médias publics sont coupées par l’appel à la prière qui est déjà diffusé par haut-parleurs, y compris aux premières heures matinales, au risque de troubler le sommeil des enfants, des malades et des travailleurs. De plus, le vendredi, on diffuse les prônes par mégaphones sans respect pour ceux qui ne prient pas qui demeurent pourtant majoritaires dans le pays.

La constitution modèle de Tunisie instaure pourtant théoriquement l’État civil ; il serait donc temps que les islamistes s’y conforment en ne s’opposant plus aux réclamations fondées de la société civile de ne plus donner à l’État tunisien l’aspect théocratique qui est le sien actuellement en violation flagrante de la constitution et des professions de foi des islamistes.

Il est bien temps que l’État civil soit effectif en Tunisie en une sorte de première pierre de l’État de droit, seule parade au terrorisme. Alors la Tunisie pourra ne plus avoir à recourir à un état d’urgence récurrent, en ayant réussi à faire naître la confiance chez le peuple et à le souder autour de ses responsables politiques aujourd’hui séparés de lui, cantonnés dans leur tour d’ivoire à de très rares exceptions ; or, l’hirondelle ne fait pas le printemps.