Ces capitalistes extraordinaires à jeter loin du sapin

Un livre dans lequel on ne trouvera pas l’exaltation de la réussite ou l’éloge d’un talent.

Par Phoebe Ann Moses.

516X46YYw5LCet ouvrage (La ligue des capitalistes extraordinaires, mi-livre, mi-BD, au titre alléchant est très tentant. Un format un peu plus petit que la moyenne, maniable, une couverture souple, un dessin sympathique à la ligne claire donnent réellement envie de découvrir le livre. Et il est effectivement intéressant pour une raison : ceux qui y figurent comme des entrepreneurs qui ont réussi sont en réalité présentés comme (au choix) de méchants patrons, des mégalos, des narcissiques prétentieux, voire carrément des escrocs.

L’ouvrage se présente sous forme chronologique en 3 parties : des premiers entrepreneurs des XVIIIème et XIXème, ceux du XXème et la révolution industrielle, ceux du XXIe siècle et l’économie numérique. Les chapitres se suivent avec la même organisation : un récit bref et une mise en BD d’un élément de biographie, caricaturé pour les besoins du propos.

À chaque fois, les chapitres amènent le lecteur à avoir une opinion assez négative du personnage présenté : après une courte biographie, une partie intitulée « l’empire du pire » montre soit les limites du succès de l’entrepreneur, soit critique son caractère, soit montre que l’invention a eu des conséquences moins heureuses ; une partie intitulée « son héritage narcissique » évoque l’influence du personnage dans les années qui suivent, de préférence une influence négative ; et le tout se termine par « l’anecdote qui tue » : qui tue en fait la réputation de l’industriel.

On ne trouvera pas dans ce livre l’exaltation de la réussite ou l’éloge d’un talent. Et c’est ce qui manque le plus dans cette lecture : un zeste d’admiration et un soupçon de bienveillance qui n’ont été accordés qu’à quelques-uns de ces capitalistes extraordinaires.

À propos d’Henry Ford, qui payait ses ouvriers le double de ce qui se pratiquait à l’époque, les auteurs développent :

«… non pas pour permettre aux cols bleus d’économiser afin de se payer eux aussi une automobile, il ne fallait quand même pas exagérer ! Non, Ford avait déjà identifié un mal sournois qui se propagerait dans toute l’économie industrielle jusqu’à nos jours : la baisse de la productivité des travailleurs (…)  Ford savait que ses chaînes d’assemblage étaient des chaînes d’esclavage, et c’est pour ça qu’il proposait de payer une prime à ses ouvriers. »

Plus loin, d’après les auteurs le postulat de Ford aurait été le suivant :

« Le salarié est incapable d’effectuer une tâche intelligemment, de travailler avec motivation, en prenant des initiatives. Le bâton ou la carotte, pas d’autres solutions. »

Finalement, le livre sent l’anticapitalisme à plein nez. Vous y découvrirez d’horribles patrons. Jugez plutôt avec l’exemple du créateur d’Ikea, Ingvar Kamprad, aimablement nommé « le ténia des intérieurs occidentaux » par les auteurs :

« On ne sait pas grand-chose de l’inventeur de la galaxie Ikea (…) sinon qu’il a démarré modestement en vendant des allumettes et des stylos, qu’il est un peu porté sur la bouteille et que c’est un radin de première [qui] reste plus adulé par ses employés que Raël par ses fidèles. »

Pas question de se demander comment le Suédois est passé des allumettes dignes d’un conte d’Andersen, aux imprononçables Holmsund, Gnedby et autres Fornüfts… Quant aux clients d’Ikea, pour les auteurs ce sont des « pigeons ».

Dans la BD supposée illustrer la vie de Kamprad, il se fait huer par un public qui lui crie :

« Voleur ! Sale riche ! Dégage gros radin », « Retourne compter tes milliards ! ».

Il serait vraiment incongru que des pigeons capitalistes attendent un tel livre au pied du sapin.

Retrouvez sur Contrepoints notre série historique « Portraits d’entrepreneurs »