Petit journal de l’entre-deux tours des régionales

Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)

Retour sur une folle semaine d’effervescence.

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Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)
Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)

 

Après les résultats du premier tour qui, sur un fond d’abstention à 50%, ont placé le Front national en tête des forces politiques françaises avec presque 28% des suffrages exprimés, la France vient de vivre une folle semaine de complète effervescence régionale. Nous sommes tous appelés à revoter aujourd’hui dans toutes les régions afin de donner une composition définitive à nos nouveaux conseils régionaux. Pour des élections qui auront finalement assez peu d’impact sur nos vies quotidiennes, compte-tenu du faible poids des régions dans les dépenses des collectivités territoriales (12,5% en 2014) et encore moins dans l’ensemble du budget de la France (2,5%), quel suspens !  

Le nouveau découpage à treize régions au lieu de vingt-deux en métropole, les mauvais résultats économiques du gouvernement, la surenchère sécuritaire agitée de tous côtés après les attentats du « Vendredi 13 » et surtout la confirmation de la forte poussée du Front national dans l’esprit des Français, entamée lors des élections européennes de juin 2014, ont sorti cette consultation électorale de sa banalité habituelle. Toute la France s’interroge, se mobilise ou se désole : mais qu’est-ce qui cloche chez nous ? La question se pose d’autant plus que les prochaines élections seront les présidentielles d’avril-mai 2017 puis les législatives de juin 2017, alors que nous sommes déjà, oui déjà, en 2016. C’est-à-dire que dans moins de dix-huit mois le sort de la France sera à nouveau fixé pour cinq ans. Cinq ans de retard de plus ?

Il sera temps de tirer les leçons de ce vote régional une fois les résultats définitifs connus. Côté résultats, on commence à voir un succès immérité pour le PS à la faveur des triangulaires avec le FN. Côté leçons, si la droite voulait bien s’opposer au socialisme en adoptant un cheminement libéral au lieu de faire du socialisme vaguement entrepreneurial, on y verrait plus clair en matière d’offres politiques et la France s’en trouverait mieux.

En attendant ce soir 20 heures, voici  une revue de la semaine politique qui vient de s’écouler.

Premier point plutôt intrigant : mais où est donc passé François Hollande ? La dernière fois qu’on l’a vu, légèrement ébouriffé par les éléments mais mentalement sanglé dans ses habits de Chef des armées, c’était le vendredi 4 décembre dernier, en visite éclair sur notre porte-avions le Charles-de-Gaulle, déployé en Méditerranée dans le cadre de la « grande coalition » contre Daesh décidée après les attentats de novembre. Le conseiller com de l’Élysée a dû se dire que cette image d’un président martial proche de ses soldats ne pourrait que remonter le moral des Français qui s’apprêtent à voter dans un scrutin donné perdant pour le PS. Leur sécurité passe avant tout, ça en devient même très inquiétant à force de dérives. Par contre, pour ce qui est de tenir Daesh à distance, on voit mal ce que cet aller-retour en avion en pleine COP21 pourra faire, à part émettre un peu plus de cet horrible CO2 qu’en toute cohérence on voudrait par ailleurs faire disparaitre de la surface du globe.

Lundi 7 décembre 2015

Après les magnifiques résultats de dimanche soir, on s’est couché choqué ou content suivant les cas, mais lundi, on s’est réveillé un peu moins choqués pour les uns et un peu moins euphoriques pour les autres.

Si dans un premier temps le score du parti socialiste a semblé désastreux (23%), surtout comparé aux performances des autres blocs politiques, nous avons retrouvé notre Président comme on l’a toujours connu, c’est-à-dire à la manœuvre électorale, comme au bon vieux temps où il était Secrétaire général du PS ! Lui s’est couché content car il a tout de suite vu comment il pouvait tirer parti du vote FN sur le plan moral et sur le plan politique pour mieux écraser la droite. En deux temps trois mouvements, il a décidé le retrait des listes PS dans les régions où la gauche n’avait aucune chance et table maintenant sur un résultat tellement favorable qu’il n’est plus question de se séparer de Valls avant la fin du quinquennat :

« On peut avoir six régions à gauche, quatre à droite et trois au FN, calcule un conseiller (Nda : du Président). Pour Hollande, c’est inespéré ! »

Au Front national, la configuration est tout autre. Si le ton de la victoire était de mise dimanche soir, il est cependant vite apparu, suite à la décision du PS, que Marine et Marion avaient une forte probabilité d’être battues, tandis que Florian Philippot pourrait être le seul élu. Dans ce parti familial entièrement centré sur les Le Pen, dont l’un des mots d’ordre de campagne est « Je veux Marine », ça fait désordre. D’où un véritable tournant dans la façon dont le FN se présente maintenant aux électeurs : de brutalement conquérant, il se veut rassurant. Il promet une « alternance apaisée » et jure qu’il n’est pas du tout question de renverser la table. Marine Le Pen a assuré que les Présidents FN « travailleront avec toutes les collectivités, tous les élus, pas avec idéologie mais avec pragmatisme, tranquillement, avec professionnalisme ».

Le loup montre patte blanche.

Mardi 8 décembre 2015

Hélas, certains représentants du loup, même dans la version la plus patte blanche, vieille France, Fraternité Saint-Pie X et particule, ont du mal à coller à la nouvelle exigence de professionnalisme revendiquée par la patronne, et ne parviennent qu’à évoquer la plus totale incompétence. Prenons le valeureux Wallerand de Saint-Just, par exemple. Arrivé en troisième position en Île-de-France avec 18,41%, il se maintient pour le second tour, uniquement pour rendre service à la fille de son vieil ami Jean-Marie (et faire élire Bartolone ?).

On ne pourra pas l’accuser de s’être plongé à la hâte dans le programme du FN, il ne le connait pas du tout, ou alors il a tout oublié. Ce qui ne l’empêche absolument pas de traiter de menteurs tous ceux qui le connaissent mieux que lui. Dans la vidéo ci-dessous, à partir de la seconde 54, il prétend que le FN n’a jamais eu le projet de ramener l’âge de la retraite à 60 ans, ni d’augmenter les bas salaires de 200 € à la façon de Syriza en Grèce, notons-le. Pourtant, Marine Le Pen elle-même l’a confirmé, et c’est écrit noir sur blanc dans le programme du parti (pages 2 et 4).

 

La première partie de la vidéo n’a rien à voir avec les élections, mais elle est prodigieusement intéressante. On y apprend que la start-up parisienne Devialet a développé une enceinte-ampli connectée ultra-compacte tellement performante qu’elle a reçu de nombreux prix depuis un an, jusqu’à attirer l’attention d’Apple qui la commercialise dans ses Apple Stores des États-Unis depuis ce 8 décembre. L’innovation et le dynamisme de cette jeune entreprise ont payé.

Son nom vient de Vialet, ingénieur ami de Diderot et proche des Encyclopédistes du XVIIIème siècle. L’entreprise Devialet explique vouloir transmettre le même appétit de connaissance que l’esprit des Lumières. Voilà qui me plait beaucoup.

Mercredi 9 décembre 2015

Conformément à la stratégie définie par François Hollande, le Parti socialiste a fusionné ses listes avec EELV ou le Front de Gauche, ou les deux, dans huit régions. Le dépôt des listes pour le second tour devant se faire avant mardi 18 heures, il a fallu se dépêcher de se mettre d’accord sur les nouveaux programmes des régions et sur le nombre de sièges dévolus à chaque composante de la nouvelle gauche unie.

C’est ainsi que, suivant les régions, quelques pommes de discorde ont finalement été avalées sans trop de mauvaise grâce de part et d’autre. La fin du diesel est actée en Île-de-France, un moratoire sur les OGM et les gaz de schiste est rajouté en Rhône-Alpes-Auvergne, les lignes LGV n’auront pas de financement régional en Aquitaine-Limousin et l’aéroport de Notre-Dame des Landes fera l’objet de nouvelles concertations en Pays de la Loire.

C’est d’autant plus valeureux de la part d’EELV et du Front de gauche que le virage sécuritaire du PS n’y a pas fait que des heureux. Mais il faut bien voir aussi qu’un élu de plus rapporte des ressources financières à son parti, car il lui reverse une partie de son indemnité. Ce sont des choses qui comptent.

Justement, dans la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, c’est dies irae. La décision de François Hollande de retirer la liste du PS pour faire barrage au FN aboutit non seulement à la tristesse, au « deuil », à des rendez-vous à Pôle Emploi pour de futurs anciens élus en besoin de reconversion, à la crainte d’assister à « un assèchement des forces intellectuelles, des ressources humaines du parti », mais également à la fin du reversement des indemnités des élus aux partis de gauche, fixé à 500 euros par mois au PS. Comme je le disais, ce sont des choses qui comptent.

Jeudi 10 décembre 2015

Alors que les scores entre Valérie Pécresse et Claude Bartolone sont très serrés en Île-de-France et que ce dernier nous a expliqué sans détour ses problèmes à l’égard de Versailles et la race blanche, Le Point nous gratifie d’un joli petit exemple de gestion socialiste. Dans un rapport encore confidentiel de la Chambre régionale des comptes, on apprend entre autres que, par différents tours de passe-passe, les opérations Paris-Plage coûteraient en fait deux à trois fois plus que ce qui est annoncé aux journalistes et au Conseil de Paris :

« Les évaluations financières diffusées à la presse et au conseil de Paris ne correspondent (…) ni aux dépenses réalisées par les directions pour l’organisation de l’opération, ni au montant des partenariats obtenus. »

Exemple : l’édition 2013 annoncée à 1,5 million d’euros aurait en fait coûté 4,8 millions. Mais on savait Anne Hidalgo aux prises avec quelques petits soucis financiers dont elle n’avait pas cru bon de faire état lorsqu’elle était en campagne pour la mairie de Paris en 2014.

De son côté, Nicolas Sarkozy a déclaré jeudi au Figaro : « Nous sommes la seule alternance crédible » . Et d’énumérer tous les échecs de la gauche sur le chômage qui grimpe et les impôts qui s’alourdissent en permanence. Et de se démarquer du programme du FN :

« Nous désapprouvons le retour à une retraite à 60 ans, l’augmentation inconsidérée du smic, l’augmentation sans limites des dépenses publiques et donc des impôts, la sortie irresponsable de l’euro. Nous refusons la fermeture totale de la France aux échanges internationaux (…) Nous rejetons la brutalité de Mme Le Pen quand elle parle des réfugiés syriens, tout comme ses propos irresponsables sur l’immigration. »

Ça a l’air bien tout ça. Il y a juste un petit problème. Le « projet pour l’alternance crédible » sera débattu début 2016. Il serait temps. D’autant plus que chez Les Républicains, certaines voix, celle d’Hervé Mariton par exemple, s’élèvent pour juger que « la ligne politique est trop incertaine, trop en demi-ton, trop enfermée à se situer par rapport au Front national. » Il dit même « pas assez libérale. »  En effet.

Vendredi 11 décembre 2015

Avec le dernier jour de campagne, on retombe dans les hyperboles de l’hystérie anti-raciste et anti-fasciste à l’encontre du FN dont Manuel Valls est le spécialiste incontesté worldwide. Interrogé sur France Inter, le Premier ministre n’y a pas été par quatre chemins :

« Le Front national est un parti antisémite, raciste, qui n’aime pas la République et qui trompe les Français. L’extrême droite, c’est une arnaque. Un parti toujours dans l’outrance qui tient des propos insupportables. »

On se demande qui est dans l’outrance. Il en a encore rajouté en accusant le parti d’extrême-droite de « porter en lui les germes de la guerre civile ». C’est une spécialité socialiste que de faire de telles prédictions apocalyptiques et guerrières quand les choses ne tournent pas exactement comme ils le souhaiteraient ou, dans notre cas, pour qu’elles tournent encore plus comme ils le souhaiteraient. On se rappelle qu’en 2007, Ségolène Royal prédisait aussi la guerre civile si Sarkozy était élu, pratiquement dans les mêmes termes que Valls.

Mais en face, les choses ne sont guère plus engageantes. En région PACA, Marion Le Pen et son grand-père Jean-Marie n’ont eu de cesse de s’en prendre à Christian Estrosi avec des formules du style : « Si c’est ce type de résistant-là qu’on avait eu à l’époque, croyez-moi, je pense qu’on n’aurait pas gagné la guerre » (Marion, pour se moquer d’Estrosi qui se posait en résistant au FN) ou « Je voudrais bien savoir où était le père d’Estrosi pendant la guerre » (Jean-Marie Le Pen, juste pour mettre un peu d’huile sur le feu). En fait d’outrance et de campagne de médisance, les Le Pen s’y connaissent mieux que tout le monde.

Conclusion

La campagne étant maintenant terminée, il est de tradition de dire : « Que le meilleur gagne ! »


Sur le web

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