Droits de l’homme : du concept universel à l’argument politique

azerbaijan credits gender en development (licence creative commons)

S’il faut se réjouir de la place donnée aux droits de l’homme dans les relations internationales, gare aux amalgames !

Les Droits de l’homme (DH) sont souvent un argument politique qui dicte l’attitude des États occidentaux à l’égard de différentes régions du monde. S’il faut se réjouir que ces valeurs fondamentales soient défendues, gare aux amalgames dans un monde qui se complexifie.

Par Philippe Morton.

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Les Droits de l’Homme : une notion récente et occidentale ?

Les Droits de l’Homme sont le produit d’une longue maturation historique, parsemée d’abus et de prises de conscience. La Perse est considérée comme étant à l’origine de l’idée, au VIe siècle av. J.-C. Lors du règne de Cyrus le Grand, en -539, fut rédigé le cylindre de Cyrus parfois mentionné comme la « première charte des droits de l’Homme. » Très vite, la Grèce emboite le pas, et la notion de droit humain se développe, particulièrement sous la plume de Platon, qui parle d’un « homme intérieur qu’il faut toujours protéger ». Mais il ne s’agit encore que de balbutiements, et le concept juridique des Droits de l’Homme à proprement parler mettra plus de temps à apparaître.

Certains historiens font remonter l’émergence des Droits de l’Homme tels qu’on les appréhende aujourd’hui à l’Habeas Corpus britannique, d’autres à la Déclaration d’indépendance américaine, fondée sur les idées des lumières françaises. Enfin certains estiment que la première réelle proclamation des DH au sens moderne remonte à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Dans tous les cas, les fondations légales de cette idée sont très largement considérées comme occidentales.

De ce fait, certains semblent penser que cette primauté historique, au sens textuel, donne le droit aux pays occidentaux de largement critiquer le reste du monde, voire de s’immiscer dans leurs affaires. Si l’acquisition de ces droits est absolument fondamentale dans le développement d’un État, force est de constater que la notion, une fois en place, tend à s’éroder. Aujourd’hui, par exemple, les procédures autour du respect de la Convention de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (CEDH) sont très majoritairement contestables.

En moyenne, sur 100 requêtes individuelles présentées à la Cour, 5 sont recevables et 3 sont considérées comme fondées. On voit bien comment certains citoyens tentent d’abuser de cette notion, ou de la dévoyer, en amenant n’importe quelle cause devant la CEDH et en faisant une interprétation extensive des DH. Aussi, parfois, certains États commettent les mêmes abus, et justifient des actions prises dans leur seul intérêt par une version extensive de ceux-ci.

Russie, Corée du nord : quel pouvoir contre les régimes autoritaires ?

Pourtant, le rôle de mise au pilori de régimes voyous n’est pas une mauvaise chose. Ainsi, des régimes menant des politiques clairement défavorables à leur peuple peuvent être fragilisés par des sanctions économiques (taxes, de quotas, de gel d’avoir…). Le meilleur exemple est la Corée du Nord, largement exclue du marché international et des institutions de représentation internationales. De même, des pressions conséquentes sont exercées sur la junte en Thaïlande qui a pris le pouvoir au printemps 2014, et de nombreux observateurs s’accordent pour dire que la transition vers la démocratie que connait actuellement la Birmanie est en partie liée aux restrictions économiques dont elle a fait l’objet.

D’autres fois, les droits de l’homme permettent de combattre les abus d’un État commis contre d’autres peuples. C’est le cas des sanctions prises à l’encontre de la Russie pour son appropriation unilatérale de la Crimée, région ukrainienne, et de sa participation présumée en catimini à la guerre de sécession qui fait rage dans le pays depuis février 2014.

La notion de défense de DH est également sujette à des abus en matière de géopolitique. La défense de droits peut parfois être uniquement un prétexte pour une action stratégique, comme nombre d’experts le dénoncent en ce qui concerne l’invasion d’Irak en en 2003. Ainsi, des pays sont ostracisés et mis au pilori sans motifs discutables.

Azerbaïdjan : un exemple de préjugés géopolitiques

C’est par exemple le cas de l’Azerbaïdjan, pays du Caucase qui paie le prix fort pour sa situation entre la Russie et l’Iran, autres pays restés longtemps dans le collimateur d’une large partie de la communauté internationale. La République d’Azerbaïdjan figure souvent dans la liste noire des dictatures mondiales, ceci alors même que le pays est très avancé démocratiquement pour sa région. Il dispose d’un parlement indépendant, d’un accès libre à internet, a aboli la peine de mort et s’est très tôt fait un défenseur de l’égalité des sexes, dans une région où la situation des femmes est parfois alarmante. Après une période d’indépendance progressiste où le droit de vote avait été accordé aux femmes dès 1918, le régime soviétique de l’URSS est venu remettre en question son développement. Mais l’indépendance en 1991 a ouvert la voie à une émancipation politique progressive et à l’établissement d’un cadre légal inspiré des démocraties modernes.

De nos jours, le pays est une république turcophone musulmane à domination chiite, bien que la liberté de culte y soit totale. En début de mois, de nouvelles élections législatives ont été organisées et ont conduit à une large victoire (70 sièges au parlement sur 125) du parti en place, avec à sa tête le président Ilham Aliyev. L’opposition, dont le Conseil national des Forces démocratiques (CNFD), Musavat et le Parti démocratique d’Azerbaïdjan, n’avait d’ailleurs aucune illusion, ayant choisi de boycotter un scrutin. La situation y est claire pour les habitants : « Yeni Azerbaïdjan est le seul parti capable de garantir le développement économique du pays et la stabilité », a expliqué à l’AFP Alimusa Sattarov, un professeur de 58 ans. De fait, le principal opposant du président Aliyev, Ilgar Mammadov, qui dirige le mouvement d’opposition Alternative républicaine (Real), est détenu depuis 2013 pour avoir trempé dans une affaire de possession illégale et trafic d’armes, ce qui laissait le champ libre au candidat sortant.

Aujourd’hui, parce que son père était un dirigeant autoritaire, Aliyev continue de payer les pots cassés d’un méandre dans l’émancipation du pays, l’occupation par l’URSS et le retour à la démocratie. Même si l’Europe se rapproche du pays – elle a donné son soutien au projet de pipeline Nabucco, qui pourrait amener le gaz d’Azerbaïdjan et du Turkménistan vers l’Autriche – ce pays jouit encore d’une image de dictature religieuse. Clairement pas aidée par ses deux grands voisins et alliés, Bakou est victime d’un amalgame réducteur, et une fois encore les DH sont détournés de leur finalité.