Régionales : 3 questions sur le Front National

Marine Le Pen à Sciences Po en 2012 (Crédits Rémi Noyon licence Creative Commons)

Un entretien avec le politologue Joël Gombin sur le Front national.

Le Front national est devenu l’arbitre partout en France au soir du premier tour des élections régionales. Sa progression dans les urnes est-elle inéluctable ? Contrepoints a interrogé Joël Gombin pour nous éclairer sur la place de la formation de Marine Le Pen dans ces élections. Joël Gombin achève sa thèse portant sur le vote pour le Front National à l’université de Picardie-Jules Verne. Il a enseigné ou enseigne dans de nombreuses universités, de Lyon 2 à Villetaneuse, de la Sorbonne à Amiens en passant par Sciences Po Paris.

Contrepoints : Les résultats du premier tour des élections ne pointent pas seulement la progression du FN mais l’échec des différentes stratégies d’endiguement proposées par ses adversaires. Pourquoi celles-ci sont devenues inaudibles de nos concitoyens ? Peut-on voir ici un échec à saisir la nature et l’ampleur du phénomène ?

Joel Gombin
Joel Gombin (crédit : Magali Gouiran)

Joël Gombin : Je pense qu’à gauche il n’y a précisément pas de stratégie contre le Front National. Il n’y a qu’une tactique, le supposé Front républicain qui est en réalité un désistement unilatéral à géométrie variable. Mais une tactique ne fait pas une stratégie, elle peut même être contre-productive sur la moyenne durée. À droite, la stratégie adoptée contre le FN est celle de la droitisation, mais il me semble qu’il est démontré depuis 2011 qu’elle a échoué et qu’elle a même contribué à organiser l’exode des électeurs de LR vers le FN. Ces échecs stratégiques résultent sans doute d’une faiblesse de l’analyse du phénomène, mais aussi d’une incapacité, tant à gauche qu’à droite, à formuler une explication du monde et un projet propres et convaincants. Le tout n’est pas tant de lutter contre le FN que de rebâtir ses propres bases.

L’état-major du PS a décidé de se désister dans plusieurs régions et d’appeler à barrer la route à l’extrême droite en votant pour la droite modérée. Cette nouvelle stratégie ne risque-t-elle pas d’apporter de l’eau au moulin à Marine Le Pen, qui fustige les combines d’appareils de l’UMPS ?

C’est toute l’ambiguïté de cette tactique de désistement. C’est probablement la moins mauvaise tactique à court terme si on se donne comme objectif prioritaire d’empêcher l’accès du FN à la représentation élective, mais à moyen terme on risque d’accréditer l’idée, défendue par le FN à travers le terme d’UMPS, d’une cartellisation de la vie politique par le PS et le LR et leurs alliés. Or le refus d’une telle cartellisation par les électeurs est un moteur puissant du vote FN.

Culturellement, l’extrême-droite a-t-elle changé ? N’y a-t-il pas un écart grandissant entre un FN du sud culturellement conservateur et un FN du nord plus social et populiste ? Ou n’est-ce qu’une tactique ?

L’agrégat constitué par les électeurs du Front National est hétérogène. Les intérêts sociaux que le FN représente, ici ou là, ne sont pas convergents ; ils divergent même franchement à certains écarts, c’est le cas en particulier en ce qui concerne la redistribution. Pourtant, il faut noter que les différences géographiques dans la pénétration sociologique du vote FN tendent à s’estomper. Alors même que les médias reprennent l’antienne des deux Front National, la direction néolepéniste du parti parvient à homogénéiser le parti, en le prolétarisant, faisant ainsi son miel de la désaffection toujours croissante des ouvriers à l’égard des partis installés.

Cette unification passe également par un discours qui, quelles que puissent être les différences sur lesquelles on se livrera, légitimement, à de minutieuses exégèses, reste, plus peut-être que jamais, unifié et structuré par la question migratoire. Toutes les études montrent en effet que les électeurs du FN se distinguent de tous les autres par l’absolue priorité qu’ils accordent à cet enjeu dans leur vote. Le discours social-populiste du néo-FN doit ainsi être analysé pour ce qu’il est : un moyen de lever les obstacles au vote FN des groupes sociaux qui accordent encore une importance à la question sociale, abandonnée de la gauche.


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