Régionales 2015 : l’ « alternative » FN est une impasse

Marion Maréchal-Le Pen (Crédits : Rémi Noyon, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Marion Maréchal-Le Pen et Marine Le Pen ne nous promettent rien de bon, mais elles le promettent avec un aplomb qui rassure.

Par Nathalie MP.

Marion Maréchal-Le Pen (Crédits : Rémi Noyon, licence CC-BY 2.0), via Flickr.
Marion Maréchal-Le Pen (Crédits : Rémi Noyon, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

 

Peu de surprises hier soir : le premier tour des élections régionales a bien eu lieu et les résultats sont à peu près comme prévus. Si l’on fait abstraction de l’abstention plutôt moindre (50%) que lors du précédent scrutin régional de 2010 (54%), le Front national a confirmé qu’il était bien le premier parti de France en recueillant 28% des suffrages exprimés (soit 6 millions de voix) contre 27% pour le bloc Les Républicains, UDI, Modem et alliés, et 23% pour le Parti socialiste et apparentés. EELV obtient 6,5%, le Front de gauche environ 4% et Debout la France de Dupont-Aignan 3,9%. 

À l’issue des européennes de juin 2014, le Front national avait obtenu 4,7 millions de voix soit 24,8% des suffrages exprimés pour une abstention de 57%, et en mars dernier, lors du premier tour des élections départementales, il totalisait 5,1 millions de voix soit 25,2%, avec une abstention de 50% et l’absence de Paris et Lyon dans ce vote. Incontestablement, le Front national progresse régulièrement et sûrement dans l’esprit comme dans les votes des Français. C’est clair, net et sans bavure.

Pas de surprise non plus du côté de la réaction de Jean-Marie Le Pen, fondateur exclu du mouvement et père de l’actuelle Présidente : il a fallu une fois de plus qu’il implique les juifs dans sa lecture de la défaite de Christian Estrosi, candidat de droite en PACA face à sa petite-fille Marion Le Pen. Il y a dans ce parti des récurrences obsessionnelles antisémites qui devraient pourtant finir par alerter.

Pour ma part, j’ai une chance inouïe. Où que je me tourne, je vis dorénavant à la pointe de la nouvelle modernité politique. Non contente d’habiter et de voter à Lille pendant l’année, avec une probabilité aussi sinistre qu’élevée de voir une dame de la famille Le Pen remporter le scrutin dans la nouvelle grande région Nord Pas-de-Calais-Picardie, j’ai un tropisme très aigu pour les Hautes-Alpes pendant les périodes de villégiature. Si le mot Alpes inspire plutôt des pensées montagnardes, ce département n’en fait pas moins partie de la région PACA qui se décline en Provence Alpes Côte d’Azur, et là, à nouveau, Bingo ! C’est la nièce Le Pen qui pourrait bien récupérer la présidence de la région dimanche prochain.

ER2015 1er Tour 21 h 30

À vrai dire, quel dommage pour le Front national de n’être pas davantage pourvu en nièces, cousines, tantes, petites-filles ou toute autre parenté à la mode de Bretagne pour sa vitrine politique. Car en réalité, contrairement à ce qu’on pouvait penser il y a seulement deux mois, ce n’est pas dans deux régions que ce parti a dominé hier soir, mais dans six sur treize, si l’on exclut pour l’instant nos quatre territoires d’Outre-Mer. Selon les résultats connus à l’heure où j’écris, le Front national a déboulé avec fracas en tête de scrutin :

  • En Alsace Champagne-Ardenne Lorraine : 35% (FN) – 26% (Droite) – 17% (PS)
  • En Bourgogne Franche-Comté : 32% (FN) – 24% (Droite) – 23% (PS)
  • En Centre Val-de-Loire : 31% (FN) – 26% (Droite) – 24% (Gauche)
  • En Languedoc Roussillon Midi Pyrénées : 31% (FN) – 26% (Gauche) – 19% (Droite)
  • En Nord Pas-de-Calais Picardie : 41% (FN) – 25% (Droite) – 18% (Gauche)
  • En Provence Alpes Côte d’Azur : 41% (FN) – 26% (Droite) – 16% (Gauche)

Dans les sept autres régions, la gauche domine en Bretagne avec 34%, et en Aquitaine avec 32%, et la Droite obtiendrait la première place dans les quatre régions restantes, dont l’Île-de-France avec 31% pour Valérie Pécresse. Enfin, en Corse, une liste PRG (Parti radical de gauche de Mme Taubira) et une liste régionaliste sont à égalité à 19%.

Combien de régions le FN sera-t-il capable de remporter dimanche prochain ? Tout dépend maintenant de la façon dont les autres partis vont se comporter. S’il parait acquis que le Front de Gauche et le parti écologiste se replieront sans problème sur le Parti socialiste, reste la question délicate de la fusion ou du retrait de listes entre la droite et le PS pour contrer le FN. Pierre de Saintignon, candidat PS en NPDCP a fait un appel en ce sens dès 20 heures hier, en soulignant que « personne ne peut avoir ce soir la prétention de gagner seul. » En face, Nicolas Sarkozy a exclu toute fusion avec la gauche, estimant que le message des Français était très clair : « la République a trop reculé », en particulier depuis quatre ans. En conséquence  :

« La seule attitude à adopter pour nos candidats, dans toutes les régions, est de respecter les Français en proposant une alternance claire. Demain, lors du bureau politique, je proposerai de refuser toute fusion ou retrait de liste. » (déclaration de Nicolas Sarkozy hier soir)

Exact, la République a trop reculé, tout en s’occupant de tout et de rien. Mais on attend toujours « l’alternance claire ». C’est curieux comme ces choses s’expriment toujours après les débâcles électorales.

Et finalement, Jean-Christophe Cambadélis, premier secrétaire du Parti socialiste, a défini la règle de désistement suivante :

« Dans les régions à risque FN où la gauche ne devance pas la droite, le PS décide de faire barrage républicain, notamment en Nord Pas-de-Calais Picardie et PACA » (déclaration de J.-Chr. Cambadélis, hier soir)

Il arrive que Cambadélis ait de bonnes inspirations, mais ça ne dure jamais longtemps. Virtuellement drapé dans une vertu républicaine qui, de Cahuzac en Thévenoud, et de loi Renseignement en état d’urgence prolongé, m’avait totalement échappé, et oubliant complètement que son parti est arrivé en troisième position au niveau national comme dans bon nombre de régions, il se croit obligé de faire la leçon aux autres :

« Le parti qui s’est pourtant nommé Les Républicains dit son refus de pratiquer le désistement républicain. La gauche est donc le dernier rempart de la France républicaine contre l’extrême-droite xénophobe. »

La gauche, dernier rempart contre l’extrême droite ! Quelle blague ! La gauche, boulevard du Front national, oui ! Comme c’est amusant cette horreur d’un FN que le Parti socialiste au pouvoir a tout fait pour attiser, en laissant filer ses prérogatives régaliennes pour nous assommer d’impôts, de sociétal, d’antiracisme, de « vivrensemble », de censure de certaines opinions dérangeantes, d’obligations et d’interdits à propos de notre santé, etc., sans aucun résultat sur les fondamentaux de notre économie, de notre école, de nos universités, de notre système médical ou de notre police.

Alors que les pays européens comparables au nôtre, l’Allemagne et le Royaume-Uni pour ne pas les nommer, ont vu leur taux de chômage refluer vers les 6%, une fois la crise de 2008 absorbée, nous observons chaque mois l’augmentation des demandeurs d’emplois dont les seules corrections à la baisse résultent d’emplois aidés, de radiations administratives un peu lourdes ou de bugs informatiques. Nos indicateurs les plus élevés concernent la dette publique, les prélèvements obligatoires, et l’expatriation de nos meilleurs étudiants, j’ai déjà eu l’occasion d’en faire le décompte et le mécompte dans de précédents articles. Quant aux perspectives pour 2016, elles sont d’autant plus sombres que la conjoncture internationale tend aussi à se replier alors que nous n’avons même pas mis la crise de 2008 derrière nous et que nous n’avons procédé à aucune vraie réforme de structure.

Selon moi, le pouvoir actuel est le pire que nous ayons eu depuis longtemps, incompétence et cynisme confondus. Et pourtant, le Parti socialiste, donné très grand perdant de ces élections, ne s’en tire pas trop mal, relancé qu’il fut par le besoin de sécurité exprimé par les Français après les attentats du « Vendredi 13 ». Si l’on ajoute les scores du PS, du Front de gauche et d’EELV, on obtient aujourd’hui un bloc qui dépasse aussi bien le FN que la droite classique. Cette dernière est dans une situation beaucoup plus tortueuse : elle n’a pas su exprimer son opposition au pouvoir en place avec autant de conviction et de crédibilité que le Front national qui, en plus d’être le premier parti de France, peut aussi se vanter d’être le premier opposant. Bref, on est dans un tripartisme compliqué où chaque parti totalisant grosso modo 1/3 des voix, a face à lui une opposition de 2/3 des voix.

Et c’est là qu’on arrive à notre paradoxe français : on parle d’opposition, mais quelle opposition ? Les convergences entre le programme du Front national et celui de la gauche, notamment le Front de Gauche, ont été mille fois tracées. Dans un article paru dans Les Échos le 2 décembre, Gaspard Koenig ironisait sur le fait que le Parti communiste allait enfin dépasser son record de 28% atteint en France en 1946 !

En effet, quel décalage entre cette France que Marine Le Pen voit « relever la tête », et cette France que je vois moi s’enfoncer dans toujours plus d’illusion étatique ! Aux échecs de la gauche, non pas imputables à un manque d’emprise étatique, bien au contraire, le Front national propose de répondre par encore plus de dirigisme, encore plus d’État, encore plus de fermeture et de protectionnisme, encore plus de sanction des catégories les plus entrepreneuses. Il est simplement impossible de voir repartir la croissance et refluer le chômage dans ces conditions. Le « vivrensemble » obsessionnel devient le « vivrentresoi » obsessionnel, l’anti-racisme forcené devient l’anti-migrants forcené, la construction européenne se transforme en glacis franco-russe, le ton bobo cool-sympa devient martial et autoritaire, la culture n’a qu’à bien se tenir, mais le trait fondamental demeure : rien en dehors de l’État. Nos deux blondes ne nous promettent rien de bon, mais elles le promettent avec un aplomb qui rassure.

Les structures régionales n’étant jamais que des structures de coûts dont le budget dépend très largement des dotations de l’État, il n’est pas dit que la forte présence numérique du FN entraînera des changements lourds dans les régions, d’autant que sa large accession au pouvoir va le mettre, comme tout parti avant lui, face à l’obligation de faire plaisir à ses électeurs. Par contre, il y gagne une dynamique, une envergure et des leaders de carrure nationale qui confortent clairement les ambitions de Marine Le Pen pour la présidentielle de 2017.

Dans cette perspective, je conclus en reprenant les termes de Gaspard Koenig, que je partage entièrement :

« Le seul rempart au FN sera donc d’imaginer une offre politique alternative, fondée sur les libertés, soucieuse d’autonomie individuelle. » (Gaspard Koenig, Les Échos)

Contre le Front national, et surtout pour la France, seul un vrai projet libéral a des chances de réconcilier les Français avec leurs aspirations de sécurité, de prospérité et de liberté.


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Pour aller plus loin, lire sur Contrepoints notre dossier élections régionales