À l’origine de la violence des jeunes, l’exclusion économique

Rendez vous chez Pole Emploi Chômage (Crédits philippe leroyer, licence Creative Commons)

Comment expliquer la radicalisation violente d’une partie des jeunes partout dans le monde ?

Par Hicham El Moussaoui
Un article de Libre Afrique

Rendez vous chez Pole Emploi Chômage (Crédits philippe leroyer, licence Creative Commons)
Rendez vous chez Pole Emploi Chômage (Crédits philippe leroyer, licence Creative Commons)

Si la multiplication des attaques violentes contre des innocents ces derniers temps partout dans le monde (Liban, France, Mali, Tunisie, etc.) inquiète, l’implication de plus en plus croissante des jeunes dans leur planification et leur exécution est encore plus angoissante. Comment expliquer un tel phénomène ? De prime abord, notons qu’un tel phénomène aussi pluridimensionnel que l’extrémisme violent appelle plusieurs explications. Mais notre objectif, via cette analyse, est de mettre en avant la dimension économique qui constitue à notre sens le terreau sur lequel viennent se greffer d’autres facteurs alimentant ce phénomène.

L’explication souvent invoquée lors des enquêtes d’opinion est le chômage des jeunes. Ainsi, selon une étude de la Banque Mondiale en 2013, 40% des jeunes recrutés par ces groupes avancent le manque d’emploi comme étant leur principale motivation. Mais peut-on, sur la base de ce constat, en déduire que tout chômeur deviendra un extrémiste violent ? Une question d’autant plus légitime que certaines études empiriques ont montré que leurs membres étaient souvent issus de familles aisées, du moins de la classe moyenne, avec souvent un niveau d’instruction élevé (Krueger et Malikova, 2003).

Pour dissiper la contradiction apparente, il est opportun de rappeler la théorie de privation relative de Robert Gurr (1970) selon laquelle la violence ne prend pas racine dans la frustration absolue, mais provient plutôt d’un sentiment de frustration relative qui génère de la colère laquelle conduit à l’agression. Ainsi, la violence est générée quand existe un écart entre ce que les individus pensent mériter (emploi, salaire, niveau de vie, etc.) et ce qu’ils obtiennent réellement dans leur société. Ils versent dans la violence politique non pas parce qu’ils vivent dans la misère, mais parce qu’ils estiment qu’ils ne sont pas à leur juste place, que leur situation socio économique est injuste. En conséquence, les jeunes ne rejoignent pas les groupes d’extrémisme violent uniquement parce qu’ils sont chômeurs ou parce qu’ils sont ignorants. Ils le font parce qu’étant donné leur niveau élevé d’instruction, ils s’attendent à un meilleur niveau de vie. Mais quand ils sont frappés par le chômage ou s’ils n’arrivent à décrocher qu’un emploi précaire, leur frustration n’en est que plus grande, ce qui les rend plus sensibles aux sirènes des réseaux violents en tous genres. En d’autres termes, les jeunes diplômés peuvent davantage sentir le mécontentement du chômage que ceux qui sont moins instruits, car leur niveau d’attente est plus élevé. Dès lors, pour une meilleure intelligence de l’extrémisme violent il faudrait prendre en compte que c’est la combinaison d’un niveau d’éducation élevé et le manque d’opportunités économiques qui exacerbent l’écart entre les attentes et la réalité.

La réponse à cette frustration relative, sous forme de violence, n’est pas perçue comme telle chez les jeunes car pour eux il s’agit de réparer une injustice, de prendre leur revanche sur la société ou le « système » corrompu et rentier qui les a exclus et marginalisés. Cela permet en effet de comprendre pourquoi des jeunes européens d’origine arabo-musulmane rejoignent massivement les groupes terroristes. Dans un certains nombre de cas, ces jeunes, issus de banlieues sensibles, relient explicitement leur attrait pour le « Djihad » à une frustration sociale, un ressentiment et un besoin de reconnaissance, déclarant que l’« Islam » leur a rendu leur dignité parce que la France les a humiliés. D’ailleurs, c’est la réparation de cette injustice qui constitue l’argument de vente des groupes extrémistes violents. Ainsi, le jeune chômeur marginalisé du jour au lendemain, en fonction de son profil, pourra avoir un salaire correct et régulier, accéder facilement aux postes de commandement, devenir parfois Émir (gouverneur) d’une localité ou d’une ville. En quelque sorte, les groupes extrémistes violents proposent à ces jeunes désorientés une nouvelle vocation grâce à laquelle, après avoir été la victime de leur société, ils en deviennent le bourreau.

Ici, il est important de souligner que l’extrémisme violent ne vient pas principalement de la radicalisation de l’Islam en tant que religion, mais de l’islamisation de la radicalisation. Autrement dit, ces jeunes ne se sont pas radicalisés à l’origine en raison du discours religieux, mais ils étaient déjà radicalisés en raison de l’exclusion économique et sociale, la religion ne leur servant que d’ultime refuge. Ces jeunes exclus et marginalisés ont également besoin d’une idéologie qui va donner un sens ou une mission à leur revanche. Ainsi, quand ils vont rejoindre ces groupes extrémistes violents, ce n’est pas par affinité ou par piété religieuse, mais parce qu’ils sont attirés par la symbolique de l’Islam en tant que religion luttant contre l’injustice. La preuve en est que les jeunes recrues ont peu ou pas de connaissance de l’Islam, et que dès leur arrivée dans les camps ils reçoivent systématiquement une formation religieuse. D’ailleurs, moins ils connaissent la religion, plus ils sont faciles à manipuler par les gourous. Sans oublier qu’une bonne partie des recrues ne sont musulmans que par hérédité, certains d’entre eux étant même d’anciens voyous et criminels. La religion devient ici une sorte de couverture ou d’alibi pour mobiliser et inciter à la violence. Elle n’est que le soupir de la frustration relative de ces jeunes exclus économiquement.

C’est la raison pour laquelle la lutte contre l’extrémisme violent passe par la lutte contre l’exclusion économique des jeunes, d’autant qu’ils sont de plus en plus diplômés, donc plus exigeants avec des attentes plus élevées. Ceci accroit le risque de leur frustration relative et in fine leur embrigadement par les groupes terroristes ; leur profil de bien instruits intéresse pour la confection des bombes, le maniement de matériel militaire sophistiqué, la logistique, la communication et la guerre médiatique, et le management des troupes, etc. Dans leur propagande, tous supports confondus, Daech par exemple lance systématiquement des appels aux jeunes médecins, ingénieurs, scientifiques pour les rejoindre.

Sur 75 millions de jeunes chômeurs dans le monde, 38 millions sont en Afrique. Autant dire un véritable gisement pour les groupes extrémistes violents dont la continuité repose essentiellement sur le recrutement de jeunes pour se pérenniser et se développer. Dès lors, le salut passe forcément par l’asséchement de la source de recrutement, à savoir l’exclusion économique des jeunes. Un jeune qui n’est pas recruté par une entreprise, le sera potentiellement par un terroriste.


Sur le web

Lire aussi sur Contrepoints ces gadgets politiques anti-chômage qui ne servent à rien