Après l’attentat de Tunis, l’heure de vérité pour l’islam politique

Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d'une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)

Le parti islamique est-il le ver dans le fruit tunisien ?

Par Farhat Othman.

Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d'une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)
Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d’une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)

Le dernier attentat ayant visé le corps d’élite de la garde présidentielle en plein cœur de la capitale doit marquer un tournant politique en Tunisie.

En visant pour la première fois l’État au cœur, frappant à quelques pas du ministère de l’Intérieur les forces de l’ordre réputées les plus redoutables, le terrorisme a adressé un défi majeur aux autorités, houspillant son option consensuelle à l’égard du parti islamiste Nahdha et de l’islam politique plus généralement.

Le ver dans le fruit

La réaction des sécuritaires, déjà très remontés contre le gouvernement issu de l’alliance avec les islamistes, fut d’ailleurs très vive, mettant une pression énorme sur le gouvernement sommé d’agir à limiter l’influence islamiste dans le pays.

De fait, ils n’ont pas cessé depuis un temps de dénoncer des polices parallèles tout autant qu’une politique et des actions hostiles héritées du gouvernement de la troïka qui aurait agi à islamiser l’administration tunisienne trois ans durant, au lendemain de la révolution jusqu’aux dernières élections.

De plus en plus de voix s’élèvent, même en dehors des cercles policiers, pour dire que si la situation est trop grave c’est du fait de l’alliance du parti majoritaire supposé moderniste avec le parti islamiste qui n’aurait rien répudié de ses vues intégristes rétrogrades et dont certains membres des plus radicaux seraient de mèche avec les terroristes.

On dénonce désormais une alliance contre nature qui n’est pas le choix de la majorité des Tunisiens, imposée à la Tunisie par l’Occident soucieux de jouer la carte de l’islam supposé modéré et qui s’est montré très conciliant pour ses intérêts stratégiques dans le pays.

Face à un tel doute allant crescendo, le parti islamique est appelé à faire pour le moins la preuve de sa sincère volonté démocratique en démontrant par des initiatives concrètes avoir répudié sa vieille conception d’islamisation de la société tunisienne. C’est ainsi et ainsi seulement, pense-t-on, qu’il pourrait se dédouaner, rassurer n’être pas le ver qui pourrit le fruit Tunisie.

Chouchou de l’Occident

Il n’est aujourd’hui un secret pour personne en Tunisie que les Occidentaux, et à leur tête les États-Unis, ont choisi l’option de l’islam politique pour changer la donne en une Tunisie dont l’ancien régime ne cadrait plus avec leurs intérêts. Ils ont ainsi estimé les islamistes seuls en mesure de veiller à la sauvegarde et même au renforcement des privilèges acquis, arguant des spécificités des sociétés islamiques ou jouant de certaines cordes sensibles des élites islamistes.

Ainsi se base-t-on tout en l’exagérant sur le fort sentiment de sympathie chez les masses pour les partis d’inspiration religieuse, une tendance qui n’est pas propre à la Tunisie, l’époque connaissant un repli sur la spiritualité. On estime aussi que le parti de M. Ghannouchi manifesterait un attachement au pouvoir quasi névrotique, du fait de ce qu’il a enduré dans l’opposition, ce qui lui ferait tout sacrifier pour y rester.

Politiquement parlant, le parti islamiste tunisien offre une apparence de santé, se présentant en formation monolithique, grâce à une discipline à toute épreuve ; ce qui permet aux plus objectifs des partenaires occidentaux de la Tunisie de juger que le réalisme stratégique et politique commande de jouer le jeu si tentant de tel parti eu égard à la situation de désordre absolu chez le principal parti du pays.

Des velléités réformatrices

Il faut dire qu’outre ses divisions, le premier parti du pays est dans sa majorité aussi conservateur sinon plus que les plus conservateurs du parti Nahdha. On l’a vu lors de la question du test anal et de l’abolition de l’homophobie où les supposés modernistes se sont illustrés par leur esprit manichéen tandis qu’un certain nombre des figures islamistes ont affiché une certaine réserve, laissant la porte ouverte à une possible évolution législative.

D’ailleurs, M. Ghannouchi lui-même, dans une déclaration aux médias étrangers, s’est montré favorable à l’abolition de l’homophobie en Tunisie. Que cela soit de la ruse dont il est coutumier n’ôte rien à l’importance d’une telle position dont les démocrates ne profitent même pas, étant pour la plupart homophobes ou n’osant aborder cette question jugée tabou.

Il est vrai, il y a un mythe de conservatisme de la société conditionnant la vision et les agissements des acteurs sociaux. Pourtant, la réalité est tout autre, mais on ne veut pas la voir à cause des périls aux frontières et chez une minorité bien active de Tunisiens, à l’image de ces jeunes qui sont les plus nombreux dans les rangs des jihadistes en Syrie et ailleurs.

Que cela soit la manifestation d’une maturité politique dévoyée suscitée par le manque de libertés et de droits dans le pays importe peu aux yeux des élites politiques soucieuses d’abord de pérenniser leurs privilèges dans le pays ou d’y garder le pouvoir ; ce qui commande pour les uns et les autres le maintien de l’arsenal juridique répressif de la dictature.

Le mythe du conservatisme social

De fait, il n’est pas de religiosité dans la société tunisienne, plutôt de la spiritualité, l’islam étant perçu davantage en culture et trait identitaire que comme culte. Ainsi, la majorité des Tunisiens ne sont pas pratiquants.

C’est ce dont use à merveille le parti de M. Ghannouchi en se présentant comme l’incarnation d’un tel islam tandis qu’il n’en est rien. D’ailleurs, nombre de Tunisiens ont été déçus par le parti islamiste que l’exercice du pouvoir a révélé semblable aux autres, faussement au service d’une société pauvre, plus soucieux de ses intérêts propres, politiques et idéologiques.

Nahdha a pratiqué et pratique cette politique à l’antique où il sied d’être lion et renard à la fois, instrumentalisant la religion quitte à la violenter au service de ses ambitions. Un tel profit intéresse à n’en pas douter les États-Unis, voyant dans le chef du parti un Machiavel musulman, et ce au moment même où l’on arrive à penser outre-Atlantique que l’islam est incontournable pour le contrôle des masses en terre d’islam.

Si cette analyse est pertinente, il lui manque cependant, pour aider éventuellement au service de la paix dans le monde ou du moins en Méditerranée, d’être l’occasion pour faire pression sur le nouvel allié des Américains au Maghreb en vue de faire évoluer la notion du sacré sur terre islamique ; ce qui est parfaitement possible en Tunisie hic et nunc.

Une révolution mentale

Malgré le profil de son chef en mesure de relever une telle gageure, cela ne serait pas de toute facilité pour Nahdha qui pourrait ne pas vouloir assumer le risque de heurter encore plus ses troupes les plus radicalisées, déjà assez hostiles à certaines de ses positions conciliantes.

C’est ici que l’Occident peut et doit aider à ce qui serait une révolution mentale en islam en supportant le parti islamique dans deux actions majeures qui, d’une part, relèvent de la nécessaire transfiguration de la politique mondiale et, d’autre part, tenteraient le chef islamiste par leurs retombées bénéfiques en termes de prestige politique, de réalisation historique.

Il s’agit d’assurer le leader islamiste qu’il réservera un accueil favorable à une première initiative où il agira en nouveau Bourguiba, osant orienter la diplomatie tunisienne vers la reconnaissance d’Israël dans le cadre d’un règlement global sur la base de la légalité internationale du partage de 1947 et la paix en Méditerranée par la création d’un espace de démocratie supposant le libre mouvement pour les Tunisiens sous visa biométrique de circulation.

Au préalable et sur le plan interne, M. Ghannouchi devra engager la rénovation immédiate de la notion du sacré islamique en proposant des projets de loi et en veillant à leur vote par ses députés formant un groupe de députés fort conséquent.

De tels projets s’attaqueront à des sujets sensibles, qu’on écarte habituellement au nom justement de la sacralité du texte religieux, comme l’égalité successorale entre les sexes, l’abrogation de l’homophobie, la décriminalisation de la consommation du cannabis et l’abolition des textes restrictifs de la consommation et du commerce d’alcool.
Autant de sujets que même le parti majoritaire catalogué moderniste n’ose évoquer ou juste pour les reporter aux calendes grecques au prétexte que la société n’y serait pas prête.

Pour la paix dans le monde

Ce sont là des questions emblématiques, tout aussi symboliques que de haute valeur démocratique consacrant déjà l’État civil et de droit prévu par la Constitution. Cela aidera aussi et surtout à la sortie de l’essentialisme islamique actuel. Ce qui ouvrira la voie, dans une étape concomitante ou ultérieure, pour dire haut et fort ce qui aidera à l’instauration de la paix dans le monde.

D’abord, en assurant que le jihad est clos en islam depuis l’édification de l’État islamique à l’instar de l’émigration, la hijra. Ensuite, en rappelant que le vrai sens du martyre islamique est le témoignage, non l’acte kamikaze, le martyr étant, en islam correctement interprété, le fidèle qui témoigne et qui par conséquent ne doit pas mourir, mais vivre afin de s’acquitter de son devoir et de sa mission sur terre qu’est le témoignage par l’exemple insigne.

Avec une telle réforme de la conception théologique sacrale, de la législation nationale interne et des rapports internationaux, le parti islamiste réussira à se libérer de son réflexe dogmatique l’amenant à réifier la lettre et le texte coranique au détriment de ses visées, les seules devant compter. Ce faisant, il administrera la preuve de son talent politique au service de la patrie.

Toutefois, rien de cela ne se fera si l’Occident ne pèse pas de tout son poids afin d’amener son allié à lâcher du lest sur son substantialisme islamiste en se montrant lui-même moins dogmatique sur la question migratoire et celle de Palestine. Car s’il y va en premier de la paix spirituelle en terre d’islam, il y va aussi concomitamment de la paix dans un monde réduit aux dimensions d’un immeuble planétaire.

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