Populisme : quand Xavier Bertrand s’en prend à « l’imam Google »

Xavier bertrand-fondapol(CC BY-SA 2.0)

Devant la défaite annoncée, Xavier Bertrand s’essaie au populisme en attaquant Google et les « milliardaires qui ne paient pas d’impôts ».

Par Gina L.

Xavier bertrand-fondapol(CC BY-SA 2.0)
Xavier bertrand-fondapol(CC BY-SA 2.0)

 

C’est bien connu, les grands esprits se révèlent en période de crise. Malheureusement, à côté de ces grandes révélations (qu’on attend d’ailleurs toujours en France), foisonnent aussi les petits esprits avec leurs petites idées fausses et leurs propositions liberticides. Et dans ce registre, on assiste en ce moment à une surenchère assez impressionnante, que les commentateurs traditionnels de la vie politique hésitent à attaquer de front, unité nationale oblige. Mais aux risques et périls de s’attirer les foudres de la bien-pensance, il faut reconnaître qu’il y a eu, parmi les déclarations venant de tous bords, un grand gagnant au jeu du discours sécuritaire le plus arriéré en la personne de l’ancien ministre Xavier Bertrand.

Profitant de la tribune d’Europe 1, le candidat à la présidence de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie a lâché une formule résolument très marketing, en accusant « l’Imam Google » de la radicalisation de certains jeunes de la société française. Dans la foulée, l’accusation s’est portée aussi sur tous les « grands » du web comme Facebook ou Tweeter, qui, selon l’ancien ministre feraient mieux de se « sentir mobilisés » en tant que « milliardaires qui ne paient pas d’impôts ». Jean-Luc Mélenchon n’aurait pas trouvé meilleure formule !

Essayons d’analyser d’abord l’intérêt politique pour Xavier Bertrand de porter de telles accusations, avant de se lancer dans une analyse plus approfondie de l’abîme d’ignorance et de démagogie qui se cache derrière la belle figure de style.

Une stratégie politique avisée ?

Stigmatiser les grandes entreprises est pour le moins étrange dans la bouche d’un homme politique de droite. Insister sur le fait qu’elles ne payent pas d’impôts, enfin, pas autant qu’il ne le voudrait, l’est encore plus dans la bouche de quelqu’un qui était dans les affaires en tant qu’assureur et qui devrait savoir que l’objectif premier d’une entreprise est de réaliser des profits, pas de payer des impôts. Et que c’est aux hommes politiques comme lui de fixer les règles de façon à ce que toutes les boîtes payent des impôts proportionnels aux profits qu’elles réalisent, plutôt que de multiplier les niches fiscales.

Mais, voyez-vous, trouver des coupables tout tracés, qui ne vont pas se défendre, et riches de surcroît, est une aubaine en politique. Surtout quand on a désespérément besoin de racler les fonds de voix de gauche que compte encore la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie en vue des élections régionales toutes proches, afin d’éviter l’échec cuisant annoncé face à Marine Le Pen. À la guerre comme à la guerre !

Une stratégie sécuritaire nécessaire ?

Au-delà de la stratégie politico-politicienne évidente, quelles conclusions pourrait-on tirer de cette accusation ? Car il ne faut pas oublier le très pertinent théorème d’Alain Madelin qui dit qu’« entre le machiavélisme et la connerie, c’est souvent la deuxième proposition qui l’emporte ». Autrement dit, et si Xavier Bertrand croyait vraiment à ce qu’il a dit devant les micros d’Europe 1 ?

Eh bien, dans ce cas, force est de constater que le ténor des Républicains fait preuve d’un niveau d’analyse et de discernement assez sidérant.

D’abord, parce que ses accusations se résument à confondre l’outil extraordinaire qu’est Google et internet en général avec l’utilisation que certains peuvent en faire. Ce n’est nullement la faute d’Alexander Bell si le téléphone a parfois été utilisé à des fins maléfiques. Ce n’est pas non plus la faute de Google, qui n’est pas une entreprise de contrôle du web, elle n’en a pas le mandat ni la légitimité, de se charger de censurer les contenus qu’elle jugerait inappropriés.

On sait d’ailleurs que les efforts dans ce sens seraient vains, il suffit d’observer la vitesse de propagation de certaines vidéos choquantes, conservées et puis partagées par des millions d’utilisateurs agissant de façon non coordonnée, pour se rendre compte qu’un tel contrôle ne pourrait être efficace qu’au prix d’une limitation drastique des libertés sur le net. Une intrusion massive dans la vie privée des individus, afin de suivre leurs activités virtuelles, au prix de moyens humains et technologiques considérables serait une des solutions. C’est d’ailleurs celle qui a été traditionnellement employée par les régimes totalitaires de l’ex bloc soviétique qui floutaient les signaux radio venant de l’Ouest et contrôlaient au mot près ce qui était diffusé sur les chaines à l’intérieur du pays. C’est aussi plus ou moins le modèle appliqué actuellement par la Chine. Mais il s’agit de solutions dérisoires, de la même façon que dans les pays communistes tout le monde était collé à son poste radio en essayant de capter les émissions interdites. Les filtres et contrôles des comptes facebook, tweeter, messenger et de ce qui circule sur le web ne peuvent être efficaces qu’au prix d’une totale répression, assurée à coup de millions d’euros.

Au-delà de la révulsion instinctive qu’une telle stratégie évoque en moi en tant que libérale convaincue, je ne vois que deux problèmes pour l’appliquer à la situation actuelle :

  • Le niveau de technologie actuel rend le contournement des contrôles de plus en plus facile, peu importe les moyens qu’on y met. Nous sommes régulièrement témoins de cyberattaques sur les sites les mieux protégés au monde.
  • Ce n’est pas à des entreprises privées comme Google, Facebook ou Tweeter de s’en charger. Ce ne sont pas des entreprises chargées d’une mission d’utilité publique. Ce n’est pas à ces entreprises-là que nous payons des impôts pour assurer notre sécurité et notre protection. Je ne vois pas très bien dès lors au nom de quoi nous allons attendre de ces entreprises qu’elles mettent en œuvre des moyens colossaux pour assurer une mission aux effets plus que douteux.

Que pourrait-on espérer d’un tel contrôle ?

Même si nous ne parvenons pas à nous mettre tous d’accord sur le côté moral de la question abordée plus haut, nous pouvons néanmoins essayer de raisonner en appliquant une analyse coûts-bénéfices. Quelles seraient les chances de succès d’un contrôle du web ? À quel prix ? Quel serait l’impact global d’un éventuel succès de cette stratégie ? J’ai déjà plus ou moins répondu aux deux premières questions ; les chances de succès sont à mon avis faibles, et le coût exorbitant.

Mais si jamais nous y parvenions, serions-nous pour autant tirés d’affaire ?

Je ne le crois pas. Pour la simple raison que si on observe l’histoire, la censure n’a jamais eu beaucoup d’effets positifs, surtout lorsqu’elle est acquise au prix de répressions collatérales considérables. On pourrait même en affirmer le contraire : plus on empêche une idéologie de se diffuser, plus on lui confère une espèce d’aura dont elle n’aurait pas bénéficié par ailleurs.

Laisser Google montrer les horreurs de l’État Islamique est certes dangereux et cela peut avoir des effets complètement opposés auprès de différentes personnes, allant de la révulsion à l’excitation et l’euphorie meurtrière.

Mais le rôle des décideurs politiques n’est pas de filtrer la réalité pour nous protéger, ni de nous border quand nous allons au lit et de nous faire des bisous. Leur rôle est de fixer des règles de droit légitimes et applicables pour nous protéger. Leur rôle est de consacrer un peu plus des 3% dépensés actuellement sur le budget de l’État pour assurer notre sécurité. Leur rôle est de tout faire pour que les jeunes en France ne se trouvent pas dans un état de désespoir inédit et qu’ils se tournent vers n’importe quelle idéologie extrémiste pour avoir l’illusion de donner du sens à leur vie. Le rôle des décideurs politiques est de ne pas détruire le système éducatif et les repères traditionnels dans une course à la réforme et à la « modernité ».

Seulement voilà, faire ce travail de fond est tellement peu spectaculaire, tellement insignifiant du point de vue du marketing politique. C’est donc, fatalement, la surenchère législative et les formules percutantes au niveau médiatique, les « Imam Google » et les « riches qui ne paient pas d’impôts » qui risquent d’occuper l’espace. Au détriment de notre sécurité et des vraies solutions que personne n’appliquera.

Lire aussi sur Contrepoints : on a trouvé le coupable des attentats : c’est google