Attentats de Paris : l’émotion a gagné

Pollution Paris (Crédits Storm Crypt, licence Creative Commons)

Doit-on se montrer inquiet des conditions d’adoption de l’état d’urgence ?

Par le Parisien libéral.

Pollution Paris (Crédits Storm Crypt, licence Creative Commons)
Pollution Paris (Crédits Storm Crypt, licence Creative Commons)

 

Nous avons tous été touchés par les attentats du 13 novembre 2015. C’est normal, nous avons tous pu vérifier la théorie des 6 degrés. Des 129 morts du Bataclan et des terrasses des cafés des 10ème et 11ème arrondissements visés par les terroristes, nous connaissons tous, au minimum, une personne impactée. Et comme nous avons refusé de voir les signes avant-coureurs, nous avons d’autant plus été surpris que de tels actes puissent se tenir ici, à Paris, en Occident. Nous avons oublié Madrid, Londres, sans parler de Beyrouth et maintenant Bamako.

Nous sommes touchés car les 129 morts des attentats de Paris n’étaient ni des politiciens va-t-en-guerre, ni des militaires, ni aucune partie prenante dans les guerres de la France en Afrique et au Moyen-Orient. C’était juste des Parisiens qui voulaient profiter d’une soirée pour prendre un verre en terrasse ou écouter un concert de rock.

L’impact est sérieux : les analystes prévoient un effet potentiellement récessif (quel touriste serait assez fou pour venir visiter une capitale que le Premier ministre désigne comme la cible potentielle d’un attentat à l’arme chimique ou bactériologique ?) et la RATP a déjà enregistré une baisse du trafic.

Mais c’est également au niveau politique que l’émotion a gagné : l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité, moins 5 voix, la prolongation de l’état d’urgence, et là, c’est plus inquiétant que la légitime émotion qui touche le peuple parisien.

L’état d’urgence, c’est quoi ? L’état d’urgence est mis en œuvre par le ministre de l’Intérieur et les préfets. Il permet d’interdire la circulation, autorise les perquisitions à domicile de jour comme de nuit sans le contrôle d’un juge. La presse peut être mise sous contrôle ainsi que les radios.

Si on part de l’idée que Daesh cherche moins à nous vaincre militairement qu’à détruire la démocratie en France, l’adoption de l’état d’urgence ne constitue-t-il pas un début de victoire pour l’État Islamique en Irak et au Levant ?

L’adoption de l’état d’urgence, outre le fait qu’il semble répondre sous certains aspects au vil opportunisme de la classe politique, ressemble à la caricature de la politique spectacle : il fallait bien faire quelque chose et répondre à Daesh, disent les politiciens. Et c’est vrai que les Français sont en attente de « réponses visibles », tout comme ils attendent, en cas d’inondation ou autre catastrophe naturelle, que les politiciens se déplacent par eux-mêmes pour constater les dégâts. Mais tout comme la présence du Président de la République dans un village dévasté par le débordement d’un fleuve ne changera rien à la vie des habitants (au contraire, sa présence gêne, en détournant les forces de sécurité de leur mission), l’intervention de la lourde main visible des politiciens interventionnistes en cas d’attentat ne change rien à la résolution du risque terroriste.

La lutte contre le terrorisme nécessite des forces de police qui infiltrent des milieux louches et fermés, pas des opérations spectacles taillées sur mesure pour 66 Minutes, Zone Interdite ou Envoyé Spécial.

De plus, ne peut-on pas se montrer inquiet des conditions d’adoption de l’état d’urgence ? Quand un Premier ministre de la Veme République reproche à des députés, des législateurs, de s’attacher à des points de droit, ne peut-on pas légitimement affirmer que l’État de droit semble quelque peu en danger ?

parisienlib

Enfin, l’adoption de l’état d’urgence, dont on nous dit qu’il durera 3 mois, a toutes les caractéristiques du provisoire appelé à durer. Tout comme le plan Vigipirate, initié en 1991, ou la CSG, une taxe provisoire créée pour rembourser un déficit de la Sécurité sociale qui devait se résorber rapidement, il n’y a pas de raison que le plan d’urgence disparaisse du jour au lendemain, puisque de plus, il donne objectivement des résultats, des arrestations facilitées depuis quelques jours.

Or, le pouvoir actuel nous dit lutter contre l’extrême-droite. On comprend par extrême-droite, les idées et le programme de l’extrême-droite, davantage que les hommes et femmes d’extrême-droite. Or, si le PS et les Républicains approuvent des mesures que l’extrême-droite demandait il y a quelques semaines encore, où est la lutte ? Et surtout, en 2017, si Marine Le Pen arrivait au pouvoir, qui pourrait dire qu’elle ne respecte pas les valeurs démocratiques et surtout républicaines, dans la mesure où elle pourrait se contenter d’appliquer les lois décidées par les actuels représentants de la République ?

Difficile de dire où nous allons. Mais le chemin que tracent Valls, Cazeneuve et Hollande ressemble plus à la War on Terror que Bush a initiée qu’à la recherche d’un équilibre entre la nécessaire réaffirmation de l’État régalien et la préservation des libertés civiles.

Mettra-t-on dix ans, comme les Américains, à nous débarrasser de notre Patriot Act et de notre War on Terror à nous ?


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