Alamut : 77 ans avant Daech, un roman prémonitoire ?

Un roman historique était inspiré de l’histoire des Assassins, cette secte du XIe siècle adversaire des Turcs Seldjoukides qui régnaient alors sur l’Iran.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Vladimir Bartol Alamut« Mon plan est gigantesque, enchaîna Hassan. J’ai besoin de croyants qui aspireront à la mort au point de n’avoir peur de rien. Ils devront littéralement être épris de la mort ! Je veux qu’ils courent à elle, qu’ils la cherchent, qu’ils la supplient de les prendre en pitié, comme ils feraient d’une vierge dure et peu généreuse.(…) Écoutez !… Notre institution doit devenir si puissante qu’elle puisse tenir tête à tout ennemi, et s’il le faut, au monde entier. (…) Mais pour nous aider à atteindre ce but, il faut que nos croyants soient épris de la mort ! Ainsi leur ferons-nous une grâce particulière en les envoyant à leur perte. Naturellement, ils ne choisiront pas eux-mêmes leur façon d’en finir. Toute mort autorisée par nous devra nous valoir des avantages décisifs. »1

Ainsi parlait Hassan Ibn Saba, le maître d’Alamut, cette forteresse du Nord de l’Iran qui donne son nom au roman de Vladimir Bartol (1903-1967) paru en 1938. Ce roman historique était inspiré de l’histoire des Assassins, secte ismaélienne du XIe siècle adversaire des Turcs Seldjoukides qui régnaient alors sur l’Iran.

L’écrivain slovène visait à l’époque l’Italie fasciste, l’Allemagne nazie et l’URSS. Le portrait d’Hassan s’inspire des trois « modèles » du temps, Mussolini, Hitler et Staline : ayant perdu toute illusion et toute foi, totalement cynique, et en même temps illuminé fanatique, il manipule des très jeunes gens pour les convaincre de se sacrifier. « Celui qui veut être un prophète pour la multitude doit agir envers elle comme les parents envers leurs enfants : il doit les nourrir de légendes et de billevesées. » Son plan : « expérimenter l’aveuglement humain jusqu’à ses dernières limites. »

Le vizir, assassiné par un jeune fanatique, résume la doctrine du « Vieux de la montagne » : « Rien n’est vrai, tout est permis ! » Bartol rapproche ainsi les Assassins des nihilistes russes mis en scène par Dostoïevski dans Les Démons.

La trame du roman s’inspire de la fameuse légende colportée par Marco Polo. Pour susciter la vocation au martyr, le chef de la secte ismaélienne a fait aménager des jardins secrets avec de belles et expertes « vierges » pour faire croire à ses jeunes combattants, préalablement drogués, qu’il a le pouvoir de leur ouvrir les portes du paradis. En même temps, le portrait du redoutable Hassan est complexe : Bartol se garde bien d’en faire une lecture manichéenne. Le « monstre » reste humain, désespérément humain.

Bartol n’imaginait pas, en utilisant comme paravent de sa dénonciation le « terrorisme islamique » que celui-ci allait prendre une nouvelle actualité dans la seconde partie du XXe siècle. Alamut, roman passé inaperçu à la veille de la seconde guerre mondiale a pris une nouvelle signification à la fin des années 1980 avec sa première traduction en français. Il devient dès lors un roman culte, inspirant même un jeu vidéo célèbre, Assassin’s Creed.

Si Hassan a été d’abord identifié à Oussama Ben Laden, et les Ismaéliens à Al Qaïda, aujourd’hui on ne peut manquer de rapprocher le « nid d’aigle » décrit dans le roman avec Daech, l’État djihadiste. « Un temps viendra où même le prince qui habite à l’autre bout du monde tremblera devant notre puissance… »

D’abord publié dans une traduction de Claude Vincenot, Alamut a été réédité dans une nouvelle traduction de Andrée Lück Gaye.

  • Vladimir Bartol, Alamut, Libretto 2012, 594 p.


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  1. Toutes les citations utilisent la première traduction française de 1988.