Vaincre Daech : la méthode « Bush » ou le Jeu de Go ?

Mission transition credits The Bush center (CC BY-NC-ND 2.0)

Combattre Daesh suppose de s’attaquer autant aux conséquences qu’aux causes.

Par Michel Ghazal1.

Mission transition credits The Bush center (CC BY-NC-ND 2.0)
Mission transition credits The Bush center (CC BY-NC-ND 2.0)

 

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a stratégie actuelle de lutte contre l’organisation État Islamique (EI ou Daech en arabe) a été, il faut bien l’admettre, peu efficace pour arrêter son expansion. La promesse d’Obama de septembre 2014 de détruire Daech est encore bien loin d’être réalisée.

Malgré les frappes infligées par la coalition internationale menée par les États Unis en Irak et en Syrie puis depuis septembre par la France en Syrie et octobre par la Russie (sans savoir qui ils frappent exactement), force est de constater que l’EI est toujours bel et bien là et qu’il n’a eu cesse d’étendre son emprise.

Non seulement Daech a perdu peu de terrain – sauf la reprise de Kobané et de Sinjar par les Kurdes à un prix considérable – mais cette organisation a réussi à exporter son terrain d’action à l’extérieur. Ceci est marqué par quatre horribles attentats. D’abord à proximité de la gare à Ankara  en Turquie avec un bilan de 102 morts et plus de 500 blessés; suivi par la destruction en vol de l’avion Russe au-dessus de la péninsule du Sinaï vraisemblablement par une bombe placée à bord causant la mort de 224 personnes à son bord ; ensuite le double attentat suicide dans le fief du Hezbollah à Beyrouth et ses 41 tués et près de 200 blessés ; et le lendemain enfin, le carnage en plein Paris ciblant des lieux choisis minutieusement et fréquentés par les jeunes représentant la diversité et symbolisant à leurs yeux la débauche et un mode de vie pervers. Là le bilan est terrible : 129 morts et 352 blessés dont 44 en état grave.

Il s’agit d’un véritable défi auquel est confronté l’ensemble du monde en général et les démocraties en particulier dont la France. Pour y faire face, les émotions ressenties d’effroi, de rage, d’indignation, de revanche aussi légitimes soient-elles, ne peuvent pas constituer un guide d’action. Recourir à une rhétorique guerrière à la « Bush » (suite aux attentats des tours du World Trade Center du 11 septembre), faire des déclarations belliqueuses (pour montrer sa fermeté et penser ainsi rassurer) et riposter militairement, sont le piège tendu dans lequel l’EI cherche à nous entraîner. En tout état de cause, elles ne constituent pas une réponse adaptée si elles ne rentrent pas dans une stratégie plus globale.

Quelle stratégie : combattre les causes et pas seulement les conséquences

our moi Daech en tant que tel n’est pas le problème. Le phénomène Daech est la conséquence de plusieurs erreurs de l’Occident – aujourd’hui largement admises – et qui en constituent les causes. Nous pouvons dire qu’elles sont les parents directs ou indirects de Daech :

  • Le double mensonge des États-Unis pour justifier la guerre de 2003 destinée à envahir l’Irak et à éliminer Saddam Hussein : la soit disant détention d’armes de destruction massive et le soutien imaginaire du régime de Saddam à Ben Laden et donc à Al Qaïda. En donnant le pouvoir aux Chiites sans s’assurer que ces derniers n’allaient pas reproduire vis-à-vis des Sunnites ce qu’ils leur avaient fait subir, les américains ont totalement déstabilisé la région. En effet, les Sunnites marginalisés et écartés du pouvoir ont constitués des milices armées qui ont commis un nombre incalculable d’attentats au cœur de Bagdad et ailleurs. Plus tard, une grande partie de l’ex armée de Saddam s’est rendue sans combattre entre les mains de Daech avec armes et bagages à Mossoul.
  • Le clivage confessionnel Sunnite/Chiite ancestral – entre d’un côté l’Arabie saoudite et ses alliés (représentant la branche Sunnite majoritaire de l’Islam) et de l’autre l’Iran (représentant les Chiites minoritaires) – suite à cette invasion de l’Irak, s’est cristallisé. Un axe Chiite s’est progressivement constitué. Il relie l’Iran aux Houtistes au Yémen, le Hezbollah au Liban, les Alaouites de Bachar el-Assad en Syrie jusqu’au nouveau régime en Irak installé par les américains. La suprématie Sunnite représentée par L’Arabie Saoudite s’est trouvée menacée et a conduit ce pays et ses alliés du Golfe (Qatar, Émirats Arabes Unis, Koweit) à riposter : soit indirectement en finançant les mouvements qui luttent contre le pouvoir en Irak et les organisations comme Al Nosra (Qaïda locale) et Daech en Irak et en Syrie, soit directement en opérant des bombardements sur le Yémen afin de remettre en scelle le pouvoir sunnite. Le nombre de musulmans tués par d’autres musulmans suite à ces affrontements se dénombre par milliers.
  • Le manque de perspective d’une solution négociée au conflit israélo-palestinien qui s’est enlisé depuis vingt ans dans une impasse totale après la mort de Rabin. La colonisation galopante de la Cisjordanie menée par les Gouvernements israéliens successifs, l’oppression et l’humiliation subies au quotidien par le peuple palestinien doublés de l’incurie et la corruption de certains leaders palestiniens, ont exacerbés le sentiment qu’il n’y a plus rien à attendre ni à perdre et a renforcé le Hamas. Ceci a constitué un terreau fertile au développement de l’islamisme radical et une recrudescence de l’anti-sémitisme en Europe.

La guerre qui, dans le sillage du « Printemps arabe », sévit depuis quatre ans en Syrie a déjà provoqué plus de 250.000 morts (soit 200 morts par jour) et des millions de déplacés dans les pays voisins (Liban, Jordanie, Turquie). Depuis cette année, un afflux de réfugiés de plusieurs centaines de milliers de personnes a inondé l’Europe. Ce phénomène d’une ampleur sans précédent provoque des interrogations sur les capacités et l’opportunité de l’accueil de ces personnes. Il engendre aussi des inquiétudes légitimes sur les risques de voir des djihadistes se glisser parmi eux. Ceci provoque l’émergence de nombreux fantasmes avec tous les amalgames et stigmatisations qui s’en suivent. De nombreux jeunes, Français ou Européens, constituent depuis une cible privilégiée pour les recruteurs de candidats au Jihad sous des prétextes fallacieux d’actions humanitaires ou autres.

Il paraît évident que tant que les causes ne sont pas traitées en profondeur, nous vivrons malheureusement d’autres cauchemars du type du 13 novembre. Il ne s’agit pas d’arrêter les frappes aériennes en appui des actions sur le terrain effectuées par les combattants Kurdes et autres qui ont empêché la prise de Bagdad et de Damas. Il s’agit plutôt de les compléter par des actions multidimensionnelles et indirectes destinées à neutraliser Daech, délégitimer le martyr, apaiser les tensions Sunnites/Chiites et s’appuyer sur les intérêts communs.

 

methode bush ou jeu de go René Le Honzec

Quatre pistes pour une réponse plus globale

1- Neutraliser Daech

Plutôt qu’une guerre frontale qui n’a produit que peu de résultats significatifs jusqu’à présent, s’inspirer des enseignements du Jeu de Go en recourant à l’encerclement de l’ennemi et à l’assèchement de ses ressources :

  • En premier, il faut frapper là où cela fait mal en cherchant à tarir leurs ressources financières. Ils ont fait main basse sur les richesses des régions qu’ils contrôlent et notamment les champs de pétrole aussi bien à l’Est de la Syrie que dans la région de Mossoul en Irak. Ceci représente la moitié de leurs sources de financement. La question que tout le monde se pose est : quels sont les circuits de vente qui leur permettent d’écouler à prix bradé ce pétrole ? Il semblerait qu’il y ait d’un côté la contrebande qui passe par la Turquie et de l’autre le régime syrien. C’est sur les acheteurs qu’il faut agir et pas sur les vendeurs.
  • En deuxième, il faut les couper de leurs alliés qui leur apportent du soutien en argent, armes et logistique. Tout le monde le sait, des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats du Golfe et la Turquie ont, pour des raisons diverses, aidé Daech et en ont fait leur bras armé. Or, ce sont aussi des alliés de l’Occident. Ce dernier se doit donc d’exercer des pressions diverses et variées dont il peut user, afin de renverser ces alliances.
  • En troisième, il faut assécher leur recrutement de candidats au Jihad et qui constituent des terroristes potentiels pouvant frapper partout. Agir sur les sites qui diffusent leurs discours et leurs propagandes ainsi que sur les prédicateurs de la haine. Agir sur les raisons qui font que ces discours ont un impact sur ses jeunes pour lui retirer son pouvoir d’attraction. Comment un banal gamin se transforme-t-il en robot tueur exécutant froidement des innocents ? S’agit-il de jeunes paumés, désœuvrés, fragiles psychologiquement ou en quête de sens ? Quels desseins ou nobles causes croient-ils accomplir en allant rejoindre Daech (beaucoup pensent qu’il s’agit d’actions humanitaires) ? S’appuyer aussi sur les témoignages des repentis et des déçus qui ont fait défection pour démasquer les mensonges de leur propagande. Mais surtout apporter à ces jeunes d’autres alternatives à leurs quêtes en traitant les sentiments d’injustice qu’ils peuvent avoir et qui nourrissent leur radicalisation religieuse. Il faut qu’ils comprennent que Daech agit comme une secte qui instrumentalise la religion.
  • En quatrième, il convient de casser leurs moyens de communication. L’Occident dispose de satellites, d’agences de renseignement et d’une grande expertise et capacités d’interception et de brouillage des systèmes de communication utilisés par Daech. Il s’agit là d’une autre forme de guerre qui peut affaiblir considérablement leurs possibilités d’action sur le terrain et contribuer à leur encerclement et à la réduction de leur pouvoir de nuisance. Quelques actions concrètes consisteront à supprimer les sites internet et pages de réseaux sociaux facebook et Twitter dont ils se servent pour recruter. De même, par ces temps particuliers, est-ce que les hackers de Anonymous ne pourraient pas exceptionnellement devenir des alliés d’une guerre virtuelle qu’ils maîtrisent mieux que quiconque.

2- Délégitimer le martyr pour le rendre non attractif

Plutôt que de regarder effarer de l’extérieur leur mode de raisonnement, chercher à comprendre leur logique et leur moteur d’action. Puisque la culture musulmane fait prévaloir la communauté (la Oumma) sur la personne, il en découle un rapport très différent que la culture chrétienne vis-à-vis de la vie et de la mort. Mais, il convient de le rappeler, les Sourates du Coran qui ont valorisé la mort, l’ont fait dans un contexte très particulier. Elles sont aujourd’hui instrumentalisées par les courants radicaux et extrémistes – les Salafistes, les Wahhabites et les Frères musulmans qui sont loin de représenter l’ensemble des musulmans – pour propager leur idéologie et leur vision. Il est temps que les autorités religieuses musulmanes qui disent ne pas se reconnaître dans cet islam radical et même le condamnent,  réagissent. Elles doivent, dans l’intérêt de tous, interroger le contenu de la croyance de l’Islam pour le mettre au défi de l’intelligence, de la logique et surtout du contexte du vingt-et-une siècle. L’intégrité morale doit prévaloir et ne doit en aucun cas donner une « licence pour tuer ». Ceci doit être non négociable et passe par la création de centres de formation pour les religieux de cette confession, la deuxième de France.

Selon les témoignages de plusieurs spectateurs, « Allahou Akbar » a été clamé avec jubilation pendant que les trois kamikazes perpétraient leur massacre au Bataclan. Puisqu’au nom de Dieu ils tuaient des « dépravés » et que c’était supposé plaire à ce dernier, ils n’en étaient ainsi que l’instrument totalement déresponsabilisé. Ils ont, de toute évidence, intégré une interprétation du Qoran qui les a rendu insensibles au fait qu’ils tuaient des innocents.

Dès lors, pourquoi ne pas inviter les autorités religieuses musulmanes dont l’interprétation des textes est absolument à l’opposé de ce que prônent les prédicateurs de la haine, et leur demander d’édicter une ou plusieurs « Fatwa » rendant ceux qui tuent au nom de Dieu inéligibles au Paradis promis pour les martyr(e)s. D’ailleurs, le Conseil français du culte musulman le dit haut et fort « les versets coraniques et les hadith authentiques (paroles du prophète) bannissent sans équivoque tout acte qui attente à la vie des innocents ».

 

3- Apaiser le clivage confessionnel Sunnite/Chiite

Ce clivage est considéré par tous comme une fatalité et une donnée immuable. Un vrai désaccord qui dure depuis presque 1500 ans et qui a causé un nombre incalculable de guerres et de morts de part et d’autre. Il nourrit et alimente l’émergence de groupes terroristes multiples et variés, hier Al Qaïda et aujourd’hui Daech, qui agit comme un État en prétendant réinstaurer le Califat, ou Boko Haram pour ne citer que ces trois-là. Même si Daech est anéanti, est-on si sûr que demain il n’en naîtra pas d’autres, puis d’autres encore ?

D’où cette idée que beaucoup considéreront comme utopiste : pourquoi un groupe de médiateurs ne prendraient-ils pas à bras-le-corps ce problème qui date d’un autre âge en aidant les deux parties à dépasser leurs divergences ? Les Papes catholiques et orthodoxes pourraient être acceptés pour jouer ce rôle. Évidemment ceci ne se résoudra pas du jour au lendemain et ne se fera pas une fois pour toutes. Le conflit entre protestants et catholiques en France il y a bien longtemps mais plus récemment en Irlande peuvent servir d’aiguillage et de leçons.

4- S’appuyer sur les intérêts communs

Il était temps qu’une conférence internationale réunissant tous les acteurs concernés soit convoquée pour trouver une solution politique à la guerre en Syrie. Les États-Unis, la Russie, l’Arabie Saoudite, la Turquie, la France, l’Iran, l’Allemagne et d’autres encore se réunissent enfin depuis quelques jours à Vienne pour sortir de l’impasse.

L’équilibre des forces sur le terrain a créé depuis un moment une situation où seule une solution politique permettrait une sortie. Les doubles jeux, les alliances contradictoires et l’hypocrisie des uns et des autres leur reviennent en pleine figure. Pour la France, il est temps de comprendre que certaines lignes fondées sur ses valeurs ne sont peut-être pas adaptées à ses intérêts et que la realpolitik doit être parfois le moteur. Aujourd’hui, les intérêts communs que partagent tous ces acteurs doivent les pousser à séparer le court terme avec son objectif commun de vaincre Daech, et le moyen terme de la transition politique à trouver en Syrie en aidant le peuple syrien à choisir. Il sera grand temps à ce moment de décider du sort de Bachar al Assad en laissant la main à ses deux parrains, la Russie et l’Iran.

En conclusion

Des troupes au sol seraient le signal que l’Occident est bien tombé dans le piège qui lui est tendu en l’entraînant dans une guerre asymétrique dont l’issue est toujours inconnue et la victoire plus qu’incertaine. À chaque fois, ceci a conduit à des sentiments d’injustice et de haine à l’égard de l’Occident et a renforcé le radicalisme religieux qu’il est censé combattre.

Pour autant, il est clair que notre sécurité passe par une sécurité retrouvée au Moyen-Orient où les foyers de radicalisation, nous l’avons vu, sont multiples. La victoire sur Daech passera par une stratégie multidimensionnelle sur tous les fronts et par le traitement des causes et pas seulement des conséquences. Mais avant tout, il ne faut pas se laisser aller à une forme de guerre civile interne opposant et stigmatisant les différentes composantes et communautés de la France. Pour réussir cette lourde tâche qui attend nos responsables, il faut éviter aussi d’opposer la recherche de la sécurité avec la liberté. La France est et demeurera un pays démocratique.

Sur le web

  1. Cet article constitue ma minute de silence/parole, ma gerbe de fleurs et mon mode de résistance aux attentats de Paris. Je l’ai écrit l’horreur et la tristesse au ventre en pensant à tous les jeunes qui sont morts ou blessés, leurs parents, familles et amis.