Après les attentats : comment instaurer un sentiment de sécurité ?

Police de Toulouse - Mic via Flickr - CC BY 2.0

Le changement viendra de l’action individuelle.

Par Alexis Ladasic

Police de Toulouse - Mic via Flickr - CC BY 2.0
Police de Toulouse – Mic via FlickrCC BY 2.0

 

Les tragiques événements survenus ce vendredi 13 novembre furent d’une ignominie sans nom. Ce sombre week-end a glacé le sang des habitants de la ville lumière et suscité l’effroi et la compassion de la communauté internationale pour les 129 victimes, que l’innocence n’a pu sauver. Alors que les pouvoirs politiques s’activent sans relâche, l’heure n’est pas au combat. L’heure est au deuil et à la réflexion. Une introspection que l’on peut étayer au travers de trois échelles : comment la civilisation occidentale peut-elle faire face à cette grandissante menace provenant de l’État Islamique (EI) ? Quelle réaction sur le sol national devant ces actes terroristes ? Comment, au niveau individuel, peut-on influer sur le sentiment de sécurité ?

Le paradoxe du sentiment de sécurité réside justement dans cette différence d’échelle. Ceux qui estiment qu’une solution sera déterminée par les instances étatiques voire supranationales se trompent. C’est avant tout l’action des individus qui peut créer ce qui sera demain le sentiment de sécurité national.

Alors que le Bataclan fut attaqué à la nuit tombée, c’est tout un symbole qui a été atteint avec lui. Le théâtre antique, notre amour de l’art et de la désinvolture, la liesse occidentale innocente, chantée par Bacchus sur la terrasse d’un restaurant. Point que l’EI ne manque pas de notifier dans son communiqué, brossant un tableau de Paris qui n’est pas sans rappeler Babylone la Grande dans l’Apocalypse, tombée pour ses multiples péchés et son statut avant-gardiste dans le luxe, la richesse et la prostitution. Vendredi soir, elle est tombée Paris la Grande, frappée par la folie et la jalousie d’un monde sans tolérance.

Ce qui pousse à nous demander quelle voie choisira notre monde occidental face à cela ? Des voix s’élèvent déjà depuis plusieurs jours pour une sécurité renforcée, pour une fermeture des frontières, se tournant presque machinalement vers le seul parti qui pense avoir prêché la bonne parole : le Front National. Y compris parmi les lecteurs de Contrepoints, chantre du libéralisme, on pourrait s’étonner de voir des commentaires souhaitant la montée d’un État sécuritaire.

Il nous faut cependant rappeler que nous connaissons les limites et avantages de la démocratie depuis désormais plus de deux siècles, grâce aux formidables travaux d’Alexis de Tocqueville. Le trade-off d’une démocratie est simple : avoir très peu voire pas de risque pour les citoyens, en bridant leur liberté et en tombant dans ce qui serait au mieux un totalitarisme déguisé, au pire dans une dictature. Ou bien maintenir les libertés de circulation, d’expression et de pensée et accepter le risque que la démocratie porte en son sein les germes d’actes terroristes imprévisibles, que l’on ne pourra malheureusement que difficilement contrer.

Si l’on est amoureux de notre liberté si durement gagnée, on ne peut que choisir la seconde option. Le risque zéro ne pourra pas exister dans une société où les individus peuvent se mouvoir librement, peuvent persuader d’autres personnes dans l’exercice de leur liberté d’expression. C’est un point sur lequel il faut insister : le risque zéro ne pourra pas être atteint. Ce que pourra montrer notre civilisation en revanche, c’est sa supériorité intellectuelle dans l’union du plus grand nombre, dans sa capacité à ne pas céder à la terreur et à continuer à vivre dans un mode de vie librement choisi par les siècles de choix démocratiques. Choix qui ne vacilleront pas au son des coups de canon.

De son côté, l’État est attendu au tournant. Quelles mesures – outre l’état d’urgence prévu dans l’article 16 de la Constitution – pourront rétablir l’ordre et faire avancer la société ? Les lectures successives d’articles et billets sur divers blogs, ainsi que l’écoute attentive du regard des experts participent à former une idée de ce qui peut être fait, et de ce qui doit être absolument évité. Le premier choix politique a été la fermeture des frontières. Un choix stratégique compréhensible, afin d’éviter que les assaillants de notre capitale ne puissent fuir à l’étranger. Mais qu’en est-il sur le long terme ? Encore une fois, un libéral – rappelons d’ailleurs qu’il n’est pas de libéralisme économique sans libéralisme politique – ne peut se faire l’avocat d’un repli protectionniste. Tout d’abord parce que notre pays enfante déjà sur son propre territoire, la terreur. Certains terroristes avaient apparemment la nationalité française. Rappelons aussi que pour un seul djihadiste tué, nous en convertissons assurément dix autres. Cela n’est bien sûr en rien une excuse pour arrêter la traque du terrorisme international. D’autre part, parce qu’une société qui vit dans la peur constante d’autrui, est une société qui est dans un perpétuel dysfonctionnement. Une société qui n’a donc in fine pas d’espoir dans la notion d’humanité. Comme le résume si bien C. Lévi-Strauss dans Race & Histoire : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ».

Il y a donc un processus de déconstruction de la peur d’autrui, et d’un déplacement des cloisons communautaristes qui doit s’effectuer sur notre sol. Un processus long de plusieurs décennies qui passe par un seul moyen viable : l’éducation. C’est l’École, et ce que l’on choisit d’y enseigner, qui déterminera l’avenir de notre sentiment de sécurité. Apprendre à penser : là réside le devoir le plus important et le plus complexe de la civilisation.

Il ne faut toutefois pas se méprendre. Des mesures de sécurité doivent, et sont déjà, prises. Des détecteurs de métaux aux fouilles corporelles dans les stades, en passant par les patrouilles militaires dans les gares dans le cadre du plan Vigipirate. Même si une seule victime est toujours une de trop, peut-être des milliers auraient pu mourir ce soir-là, sans les dispositifs déjà en place. Sans compter la question du nombre d’attentats qui ont sûrement été déjoués ! Les mesures seront assurément renforcées, toujours dans le cadre légal de la démocratie et en restreignant le moins possible la liberté.

Mais on peut à nouveau s’étonner de certaines solutions et remarques avancées dans d’autres articles. Une application, d’abord, pour signaler aux forces de l’ordre un problème ? Cela existe déjà : « stop cambriolage », un swap d’iPhone et vous appelez les forces de l’ordre. Que s’est-il passé avec les explosifs volés en juillet sur la base militaire de Marseille ? La question est posée comme si les forces armées avaient laissé passer cela, sans rien faire. Est-ce là réellement ce qu’il s’est passé ? Bien évidemment que non. Des enquêtes ont été menées, des personnes interrogées, mais parfois cela ne suffit pas. Toutes les enquêtes ne sont pas résolues. Les traces s’évanouissent. On pointe du doigt les échecs en se demandant si ce sont des amateurs, en oubliant l’incroyable travail et le quotidien courage de la police, de la gendarmerie et de l’armée. C’est d’ailleurs leur investissement pour notre patrie qui en a sauvé un grand nombre vendredi soir. L’État met déjà en place beaucoup de dispositions, son travail doit aujourd’hui se porter sur l’éducation des jeunes générations, et sur l’affinement des mesures de sécurité, pas sur leur multiplication.

Le changement viendra donc entre-temps de l’action individuelle. Réagir dans les métros en cas d’agression, dénoncer les vols et les harcèlements, se dresser contre la propagation de la violence. Tzvetan Todorov dans L’Ennemi intime de la démocratie rappelle le lancinant problème du libre-arbitre dans nos démocraties. Et si nous sommes aujourd’hui presque tous pélagiens ou existentialistes, il nous faut donc également rappeler que la liberté, s’il est d’une beauté évidente, est également un fardeau. Elle nous responsabilise. Nous sommes les maîtres de nos destins et en ce sens, nous créons le monde de demain.

Albert Camus by Mart-(CC BY-NC-ND 2.0)
Albert Camus by Mart-(CC BY-NC-ND 2.0)

Quel monde choisirons-nous donc ? L’État, dans ses prérogatives régaliennes, fait déjà son possible. L’unique solution de court-terme viendra donc de l’échelle individuelle. Le changement est déjà perceptible dans les multiples dons du sang, suite aux attentats. Mais il faudra également une union sur la durée, sans céder à la tentation de se focaliser sur le traitement des coupables et sur l’action militaire. L’introspection et le recentrement sur nos valeurs fondamentales est également de mise. Face à cette horde de fanatiques, notre vérité sera bien plus étincelante que Paris la veille du 13 novembre. Notre réponse sera bien plus radicale que l’est leur conception. Ils sauront que, comme le disait Albert Camus dans L’Homme révolté : « Nous mourrons debout, plutôt que de vivre à genoux ».