On ne combat pas le terrorisme en abandonnant nos libertés chéries

Les événements tragiques du « Vendredi 13 » nous rappellent combien la liberté est importante à préserver et difficile à vivre.

Les événements tragiques du « Vendredi 13 » nous rappellent combien la liberté est importante à préserver et difficile à vivre.

Par Nathalie MP.

Peace for ParisNous sommes après le « Vendredi 13 », à l’heure des décombres, du deuil et des questionnements. À l’heure de la réalité durement admise, à l’heure de la sincérité plus que jamais nécessaire. À l’heure de ce mouvement, plus ou moins grave selon les circonstances, qui nous fait rentrer au plus profond de nous pour y chercher le prédicat le plus reculé sur lequel bâtir un comportement et parfois toute une vie. 

J’ai développé un blog en réaction aux attentats Charlie de janvier. Cette violence voulait faire taire toute critique contre l’islam, et je sentais que ce n’était plus le moment de renoncer à parler. Le matin du « Vendredi 13 », Contrepoints a publié un article de ma main sur Poutine. J’y exprimais toutes mes réticences à l’égard de ce dirigeant autoritaire et criminel, ennemi des libertés individuelles, non sans quelques exemples précis pour soutenir mon propos. Dans la discussion âpre et nourrie qui a suivi en commentaires, j’ai pu mesurer l’extrême attraction, la rassurance quasi hypnotique qu’il exerçait sur les très nombreux tenants d’un Poutine, homme fort et couillu, qui sauve la Russie, lui redonne sa fierté et « bute les terroristes musulmans jusque dans les chiottes ».

J’ai pensé que si jamais je ne me rappelais plus très bien pourquoi j’avais commencé à rédiger des billets, je le savais maintenant très clairement : la liberté, si terriblement difficile à vivre, même parfois pour ceux qui s’en réclament, est fragile et précieuse. Elle doit être défendue partout et perpétuellement, tant son contraire, le totalitarisme dans tous ses degrés divers, est séduisant au point même de sembler reposant et valorisant s’il est présenté dans les bons conditionnements.

Le soir même, la série des attentats de Paris, de même obédience islamiste que celle de janvier, venait confirmer dans le sang de cent trente victimes décédées et trois cent cinquante blessés la guerre virulente que Daesh, régime de pensée et d’action totalitaire, s’acharne à infliger autant à son propre corps social qu’aux sociétés libres.

Faut-il en conclure alors que le « protocole Poutine » est le bon ? Que nous ne vaincrons le terrorisme qu’au prix d’une remise complète de nos existences entre les mains d’un homme fort, éventuellement vertueux, ce qui n’est certes pas le cas du Président russe, mais indiscutablement notre maître ? Autrement dit, que nous ne détruirons ceux qui s’en prennent à nos libertés chéries qu’en abandonnant en route ces libertés ?

La question n’est absolument pas rhétorique puisque les attentats de janvier ont débouché à très brève échéance sur la loi Renseignement qui, sous couvert de lutte anti-terroriste, organise la surveillance des télécommunications de tous les Français sans décision judiciaire. Le pire étant que tous les spécialistes du renseignement s’accordent pour dire que cette loi ne sera pas le moins du monde efficace en ce domaine. Dès lors, pourquoi une telle loi existerait s’il ne s’agissait pas en fait de donner au pouvoir en place des moyens de contrôle étendus sur les individus ? Pourquoi appeler Poutine et ses dangereuses manigances contre la presse, l’opposition et internet de nos vœux puisque dans le même temps nous détestons les comportements similaires de nos propres dirigeants, égorgement d’un ours à mains nues en moins  ?

Selon moi, c’est un biais cognitif que d’associer l’image d’un tyran musclé à une politique de fermeté toujours intelligente et gagnante tandis que nos dirigeants démocratiques sont associés à une idée de mollesse couarde et indécise. Un État libéral attaqué a tous les droits de se défendre avec la plus grande vigueur dans la mesure où il applique sans faiblir toutes ses prérogatives régaliennes plutôt que de se dépenser dans d’inutiles tentatives de régler au millimètre près la composition des couches-culottes et des vins AOC. Nous sommes en guerre, c’est indiscutable, c’est Daesh qui le veut ainsi. Nous sommes en état de légitime défense, c’est tout aussi indiscutable, et nous avons les moyens de nous défendre contre ces fumiers, en redonnant des moyens au renseignement ciblé classique par exemple, ou autre exemple, en engageant des procédures contre tous les individus qui sur notre sol ont été fichés comme terroristes, et en laissant tomber les politiques de fichage et d’affichage liberticides telles que la loi Renseignement.

Une autre leçon à tirer de ces événements est en rapport avec la culpabilité. Si l’on veut mesurer avec toute la justesse possible ce que les terroristes de Daesh veulent nous enlever, il est important de ne pas se tromper de coupables. Les terroristes expliquent leurs actes en disant qu’ils nous punissent pour la Syrie, la Libye etc., et se positionnent en justiciers, conséquence d’un fait générateur qui serait de notre seule et unique initiative. L’Occident est coupable, toujours coupable. Cela fait partie de leur discours révolutionnaire, cela vise à nous désarmer, cela vise à nous faire plier et à nous obliger à nous rendre, mais c’est absolument faux.

J’en veux pour preuve que « Vendredi 13 » comme en janvier, les attaques terroristes ont visé deux réalités éternelles : l’esprit des Lumières de l’Occident à travers la liberté d’expression des dessinateurs de Charlie Hebdo et la liberté de choix et de mouvement des Français qui sont sortis au restaurant, au bar ou au concert, et les juifs, boucs émissaires constants de toutes les frustrations, à travers les prises d’otages de l’Hyper Cacher et du Bataclan, salle de concert qui fut déjà la cible d’attentat anti-sémites.

J’affirme donc que ni Hollande, ni Obama, ni Merkel, ne sont coupables d’avoir, par leurs politiques maladroites au Moyen-Orient ou en Afrique, déclenché la réaction en chaîne du terrorisme islamiste qui nous frappe. Le terrorisme islamiste nous déteste no matter what et aurait frappé anyway. On peut cependant dire que les politiques maladroites et indécises de Obama ou Hollande ou leurs semblables se sont révélées incapables de régler le problème et sont maintenant très utiles à Daesh pour servir de prétexte à toutes ses exactions.

Le soir du « Vendredi 13 », des hommes, dotés de deux bras, deux jambes et une conscience comme vous et moi sont entrés volontairement dans une salle de spectacle et dans des restaurants, armés jusqu’aux dents. Volontairement, ils ont plongé la salle dans le noir, créant la peur et la panique, et se soustrayant eux-mêmes à l’épreuve terrifiante de regarder leurs futures victimes dans les yeux. Volontairement, ils ont tiré, parfois par grandes rafales aveugles, parfois en visant directement la tête. Volontairement, ils avaient un gilet piégé et se sont fait sauter. Ces hommes sont bel et bien les coupables car sinon il faudrait en déduire qu’ils n’ont pas de conscience. Or il en ont une, comme nous.

Stefan Zweig a trouvé la formulation parfaite pour décrire tout ceci : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme » (dans Conscience contre violence ou Castellion contre Calvin, 1936). Les terroristes du « Vendredi 13 » ne défendaient ni doctrine, ni veuve, ni orphelin, ni eux-mêmes. Dotés d’une conscience qu’ils avaient volontairement décidé d’abolir au profit d’un pouvoir totalitaire, dans un mouvement de naufrage nihiliste que les systèmes totalitaires appellent toujours, ils ont tué des humains.

C’est au nom de la conscience que nous avons tous que la liberté est à la fois si importante à préserver et si difficile à vivre. Car à bien y réfléchir, que représente l’appel à l’homme fort, si ce n’est une aspiration à abolir notre conscience dans celle de quelqu’un d’autre ? Et que représente la liberté, si ce n’est un face à face permanent entre nous et notre conscience, qui nous investit à tout jamais de l’obligation de responsabilité ?

Nous vivons dans une société ouverte. Imparfaite (lois mémorielles, loi Renseignement) mais ouverte. Ce matin comme hier, des centaines de Français comme moi se sont penchés sur leur ordinateur pour mettre par écrit et afficher au grand jour ce qu’ils pensaient des terribles événements que nous vivons depuis des mois. J’ai confiance que de ce foisonnement d’expression et d’idées émergera les voies subtiles qui nous permettront de nous défendre sans faiblir en restant des sociétés ouvertes au sein desquelles la liberté est la valeur cardinale.


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