Poutine et Erdogan : une gloire très provisoire ?

Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Les apparents succès des deux présidents cachent quand même quelques failles.

Par Yves Montenay
Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)
Vladimir Poutine (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

C’est donc la gloire pour Poutine qui s’est mis au centre du jeu en Moyen-Orient, et pour Erdogan, le président Turc, qui vient de gagner les élections. Mon avis est qu’ils sont en réalité tous les deux dans la panade !

Un Internet débordant mais pas toujours fiable

Avant de vous dire pourquoi, analysons la multitude d’informations dont nous sommes bombardés sur le sujet, dont voici un échantillon, issu des messages que j’ai reçus. À vous de deviner parmi elles les affirmations d’origine russe ; il y en a au moins cinq.

– Les réfugiés :

  • Des groupes américains pousseraient de futurs terroristes à se joindre aux réfugiés ; voire même : ces futurs terroristes constitueraient une grande part des réfugiés.
  • 150 000 Syriens de plus auraient quitté leur pays à la suite des frappes russes.
  • Des dizaines de milliers d’Alaouites fuiraient la Syrie pour ne pas être enrôlés dans l’armée d’Assad.

– La situation militaire en Syrie

  • Les Américains auraient fourni aux « bons » rebelles syriens des missiles TOW qui feraient des ravages dans l’armée d’Assad, empêchant celle-ci de gagner le terrain théoriquement « déblayé » par les bombardements russes.
  • Le demi-succès de l’armée Assad à côté d’Alep aurait déclenché en réaction une offensive victorieuse des rebelles un peu plus loin.
  • Les Russes commenceraient à se fatiguer de Bachar (sous-entendu : ils pourraient débloquer la situation en faisant pression sur lui).
  • Les combattants de l’EI fuiraient devant les avions et hélicoptères russes et se réfugieraient en Turquie. Mais les médias occidentaux n’en parleraient pas pour ne pas déprécier la coalition occidentale anti-EI. Conclusion : « Dans six mois, il faudra remercier la Russie d’avoir éliminé l’EI. » (NDLR : Le Monde estime  au contraire que la coalition occidentale a beaucoup plus de résultats concrets que l’offensive russe).
  • Les Américains profiteraient des succès russes pour se retirer discrètement du Moyen-Orient : leur porte-avions, et les 65 appareils qu’il porte, seraient déjà loin.
  • Bachar a utilisé du gaz moutarde contre Al Nostra cet été. Ce groupe est une filiale d’Al Qaïda et donc « listé » terroriste, mais par contre combat avec les rebelles « modérés ». C’est un coup de canif dans les engagements de Bachar et des Russes auprès de la communauté internationale.

– En attendant, les affaires continuent

  • La grande ressource de « l’EI », le pétrole, est vendue en Turquie. Les convois de camions le transportant ne seraient pas bombardés par la coalition, car ils comprendraient des camions chargés du pétrole des Kurdes irakiens (NDLR : l’affirmation bizarre en Syrie, possible en Irak : même entre ennemis, les affaires sont les affaires). Idem pour les camions venant de Turquie approvisionner l’EI.

– L’Arabie paralysée par le Yémen

  • Les Séoudiens auraient transporté dans des avions turcs 500 combattants de l’EI au Yémen pour qu’ils se battent à leur côté contre la rébellion houtie.
  • Au Yémen, Al Qaïda contrôlerait Aden malgré l’opposition de la population, les troupes séoudiennes se battant plus au nord.

Que peut-on tirer de tout ça ?

Concernant Poutine

Il cultive sa gloire par de puissants moyens médiatiques et d’influence y compris dans la presse française où il a visiblement des relais. Il a lancé la chaîne « Spoutnik » qui inonde l’internet de ces extraits, et en prépare une version française. Les médias russes ont nié puis retardé le plus possible l’information selon laquelle la perte de leur avion et de leurs touristes était due à un attentat.

Or bombarder n’est pas suffisant pour gagner, comme on le voit pour les Occidentaux contre l’EI, alors que l’armée d’Assad est à court d’hommes et de moral. Les seules troupes restantes seraient alors les Libanais du Hezbollah et les Iraniens. Or on sait que faire mener une guerre par des étrangers au pays concerné est difficile (souvenons-nous des Américains au Vietnam, en Irak ou en Afghanistan, et de la défaite des Russes dans le même pays). Le probable attentat contre leur avion illustre que la Russie s’expose à des représailles.

Plus stratégiquement, prendre la tête d’une coalition chiite pour taper sur les sunnites, c’est déclencher une réaction du monde sunnite (voir mon précédent article) et notamment de l’Arabie et de la Turquie. Or, si l’Arabie est empêtrée dans sa guerre au Yémen, la Turquie vient de retrouver un chef déterminé.

Concernant Erdogan

Sa gloire, c’est d’avoir retrouvé la majorité des sièges à la chambre aux élections du 1er novembre. Pour cela, il a déclaré la guerre aux Kurdes de son pays, ce qui lui a apporté les voix des ultranationalistes, et peut-être celles d’autres citoyens désirant un État fort face au désordre. Il a également réprimé ses adversaires, tant laïques que gülenistes (islamistes modernistes), allant encore plus loin dans l’autoritarisme. Tout cela est gros de problèmes futurs, d’autant que l’économie continue à se dégrader.

Un autre succès, qui a contribué à cette victoire électorale, est d’avoir réussi à faire chanter l’Union Européenne et notamment l’Allemagne :

« Pour que je freine l’afflux des réfugiés vers l’Europe, je veux quelques milliards de dollars, la circulation sans visa des touristes turcs et une réouverture efficace des négociations d’entrée dans l’Union. »

Sa place dans la coalition « anti EI » en tant que membre de l’OTAN aux côtés des Occidentaux et notamment des États-Unis, mais aussi des pays sunnites dont l’Arabie, reste pleine d’ambiguïtés : l’Arabie a eu et a peut-être encore des sympathies pour l’EI, tandis que les ennemis de la Turquie restent les Kurdes et Bachar. Or ces deux derniers luttent contre l’EI. Et puis certains milieux d’affaires turcs font d’excellentes affaires avec l’EI.

Et voilà maintenant Erdogan dans un face-à-face tendu avec Poutine, soutien des chiites et de Bachar…

Sur le web