Aides à la presse : la discrimination décontractée de Fleur Pellerin

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Les récentes combines de Fleur Pellerin apportent la preuve que les aides à la presse sont l’ennemi et non l’allié du pluralisme et de la liberté d’expression.

Récemment, Edwy Plenel demandait aux lecteurs d’aider Mediapart à faire face au redressement fiscal qui s’abat sur le journal. Il doit trouver dans l’immédiat près de 3 millions d’euros, et rapidement ensuite environ 1 million de plus. Edwy Plenel conteste la décision : il a appliqué à son journal le taux de TVA qu’il estimait juste, 10 fois inférieur au taux légal (2,1% au lieu de 20%). Pour Edwy Plenel, une TVA plus élevée sur la presse en ligne est une distorsion de la concurrence entre les organes de presse et, en dernière analyse, un obstacle au pluralisme d’opinions et à la liberté d’expression.

Sa démarche est contestable et risquée, même s’il a raison sur le fond : se faire justice soi-même est un bon moyen de mettre en rogne un État qui pense être la justice incarnée. On peut en douter quand il prend le parti de subventionner certains médias plutôt que d’autres, directement (aides à la presse) et indirectement (TVA réduite).

Officiellement, les aides à la presse concourent au maintien du pluralisme. Mais ce pluralisme s’exprime d’une bien étrange façon : elle favorise la presse en ligne au détriment des autres médias, ce dont s’émeut Mediapart ; et elle favorise certains journaux au détriment des autres, ce dont Mediapart s’émeut moins.

En décembre 2013, les députés effaçaient la dette de L’Humanité auprès du Trésor Public – 4 millions d’euros, soit ce qu’il réclame aujourd’hui à Mediapart.

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En janvier de cette année, Fleur Pellerin accordait une aide exceptionnelle à Charlie Hebdo, qui en était jusque là privé. Charlie Hebdo s’était heurté souvent aux frontières de la liberté d’expression encadrée par l’État : souvent attaqué en justice, le journal se voyait parfois condamné. Plus récemment, des fanatiques vexés par une caricature de leur idole avaient décidé de se faire justice eux-mêmes et d’incendier les locaux du journal. Un précédent qui n’a pas amoindri le choc du 4 janvier, où une attaque à main armée a endeuillé le journal et ému beaucoup de Français. Face à l’émotion, la ministre de la Culture et de la communication promettait de soutenir le journal.

Aujourd’hui, Fleur Pellerin veut priver certains journaux des juteuses aides à la presse qu’elle distribue avec tant de grâce, mettant pour l’occasion Minute, Rivarol et Valeurs Actuelles dans le même panier. Elle souhaite étendre les aides à la presse (9 millions d’euros en 2014) aux journaux périodiques mais, pour que la mesure ne bénéficie pas aux quotidiens de droite, la conditionner à une absence de condamnation pénale pour incitation à la haine raciale.

On ne peut que se réjouir quand une ministre se soucie que l’argent public ne finance pas n’importe quoi. Mais si l’incitation à la haine raciale relève du n’importe quoi, n’est-ce pas aussi le cas de la diffamation ? N’est-ce pas aussi le cas, d’une manière générale, des aides à la presse ?

Le pluralisme doit être mis en face de la réalité. Dans le pluralisme idéal de la classe politique française, il y a L’Humanité, Le Monde et Le Figaro, mais pas Valeurs Actuelles ou Mediapart. Certaines idées en sont exclues. Certains médias aussi : pourquoi restreindre les aides à la presse papier ? Internet, qui réduit les contraintes économiques et logistiques, est naturellement un meilleur vecteur de pluralisme – mais ne bénéficie pas des mêmes aides. Et pourquoi, d’ailleurs, faudrait-il soutenir la presse ?

La réalité, c’est que les médias sont une activité économique comme une autre. Il y a une offre et une demande. L’offre, ce sont les médias ; la demande, c’est l’audience pour les médias gratuits, les clients pour les médias payants. S’il n’y a pas assez de revenus ou de clients pour qu’un média survive, rien n’empêche sa rédaction de financer cette initiative de sa propre poche ou de s’en remettre au public pour payer ce qu’il estime juste ou même faire un don s’il le souhaite1. Pour faire un don à Contrepoints, c’est ici.

Si Le Monde, Le Figaro, L’Humanité ou Charlie Hebdo ne sont pas rentables, ils peuvent essayer d’autres formats. Ou se transformer en tract pour ceux qui ne le sont pas déjà. Soutenir certains médias, c’est biaiser la concurrence et freiner l’innovation. C’est créer un décalage entre l’offre et la demande en les empêchant de se rencontrer naturellement, avec toutes les évolutions et itérations que cela implique. Soutenir les médias en général, c’est strictement la même chose : la liberté d’expression suppose que chacun puisse exprimer son opinion par ses propres moyens. Le contribuable n’a rien à voir avec elle.

En distribuant les aides à la presse à droite et à gauche, et délibérément plus à gauche qu’à droite, Fleur Pellerin et l’État à travers elles utilisent l’argent du contribuable pour orienter le pluralisme et biaiser la libre expression. C’est dangereux et contraire à leurs prérogatives. Il est urgent de supprimer les aides à la presse, d’autant plus que le contribuable n’est pas seulement accablé d’impôts mais aussi endetté jusqu’au cou.

  1. Ce que vient de faire Mediapart