René Girard (1923-2015)

Agnus dei credits Mary Arsch (licence creative commons)

Hommage au philosophe français René Girard qui vient de s’éteindre à l’âge de 91 ans.

Par Benoît Rittaud.

Agnus dei credits Mary Arsch (licence creative commons)
Agnus dei credits Mary Arsch (licence creative commons)

C’est un auteur exceptionnel qui nous a quitté cette nuit en la personne de René Girard. Jean Birnbaum vient de lui consacrer un très bel article dans Le Monde, que je vous recommande vivement.

Je n’ai pas connu Girard personnellement, et il est peu probable que les spécialistes de son œuvre aient lu ce que j’en ai écrit. L’influence qu’il a eu sur mon dernier livre est toutefois suffisante pour que j’éprouve le désir d’un bref et humble hommage.

Ayant complètement oublié les circonstances qui m’ont fait découvrir Girard, il est probable que celles-ci ne doivent pas aller au-delà du simple hasard assisté par internet. En revanche, j’ai un souvenir très précis de certains moments de ma lecture passionnée de son œuvre, et notamment de deux livres : Des Choses cachées depuis le commencement du monde (Grasset et Fasquelle, 1978) et Achever Clausewitz (Flammarion, 2011).

Le premier garde un parfum de mer et de ciel bleu, une bonne partie de ma lecture s’étant déroulée lors d’un séjour en Provence. Il a un parfum de tragique, aussi, car le séjour en question s’est terminé au moment de la mort de Clément Méric, ce militant « antifa » tué lors d’une bagarre. J’aurais probablement oublié cette coïncidence entre mon séjour et ce fait divers si la cause immédiate de cette mort n’avait illlustré le propos girardien dans toute sa force. En effet, lors du drame, les « antifas » et leurs adversaires s’étaient trouvés rassemblés par un événement commercial organisé par une marque de vêtements. Car, et ceci ne peut être un motif d’étonnement que pour ceux qui n’ont pas lu Girard, il se trouve que les groupes ennemis affectionnent tous deux cette même marque. Chacun connaît bien sûr les goûts de l’autre, sans pourtant en déduire qu’il serait préférable de s’en distinguer. On ne peut imaginer une meilleure illustration d’une idée girardienne fondamentale : à mesure que la haine croît entre deux ennemis, chacun vit de plus en plus par rapport à l’autre et lui ressemble de plus en plus. Au point que, lorsque la violence entre eux devient paroxystique, les ennemis deviennent impossible à distinguer.

Achever Clausewitz a provoqué chez moi une fascination totale. À chaque page, à chaque ligne, s’y dévoile une interprétation de Clausewitz qui met en œuvre cette « anthropologisation de l’exponentielle » qui traverse les écrits de Girard, sans d’ailleurs que lui-même l’ait perçu, ou, plus exactement, qu’il ait eu besoin de le percevoir. En ce sens, même si je n’ai commencé à lire Girard qu’une fois le manuscrit de La Peur exponentielle déjà bien avancé, c’est Girard qui en a dégagé la voie en montrant indirectement comment le concept d’exponentielle, sous une forme à la fois symbolique et technique, irrigue les sociétés humaines. L’exponentielle n’est pas le seul concept à disposer d’une telle portée anthropologique, un très gros travail reste à faire pour les autres.

Je souhaite encore signaler qu’une magnifique présentation de l’œuvre de Girard n’est autre que le discours d’accueil de celui-ci à l’Académie française prononcé par Michel Serres. Voilà donc qu’après avoir félicité Le Monde, j’en suis à faire des louanges à quelqu’un que je n’ai pas beaucoup non plus l’habitude d’encenser. Voilà peut-être une autre illustration d’un phénomène central dans la théorie de Girard : la mort a pour effet de souder les vivants.

Sur le web