Entretien avec Serge Schweitzer (1)

Serge Schweitzer (Crédits : Serge Schweitzer, tous droits réservés)

Un entretien avec l’économiste libéral Serge Schweitzer, à l’occasion de la parution d’un livre cosigné avec Loïc Floury.

Réalisé par Benjamin Guyot, à Aix-en-Provence

Bonjour Professeur Schweitzer, nous allons commencer par rappeler qui vous êtes. La plupart de nos lecteurs de longue date le savent, ne serait-ce que parce que certains d’entre eux vous ont eu comme professeur ; toutefois, il naît tous les jours de nouveaux lecteurs à Contrepoints, et certains d’entre eux ne vous connaissent peut-être pas. Pouvez-nous nous expliquer en quelques mots qui vous êtes, votre parcours ?

Merci d’abord de venir aujourd’hui à la Faculté d’Aix, c’est-à-dire, vous le savez sans doute, l’un des bastions (du moins à la Faculté de droit et l’ex-Faculté d’économie appliquée) du libéralisme, du vrai libéralisme et non pas de la société libérale avancée [une expression de Valéry Giscard d’Estaing, NdlR].

… Comme on pourrait le dire d’un poisson.

Serge Schweitzer
Serge Schweitzer

Le fait d’avoir eu beaucoup d’étudiants atteste malheureusement de mon âge, mais inversement donne une certaine expérience. Je suis en poste à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence tout en étant économiste, ce qui n’est pas du tout indifférent pour l’objet de votre venue, mon dernier ouvrage dont nous allons parler abondamment dans un instant.

J’ai fait des études et de droit, et d’économie. Cinq ans de droit, puis des études d’économie ; j’ai même fait, par inadvertance, un DESS en finance. Puis j’ai abordé ma thèse : à l’époque, c’était la première en langue française – j’en revendique l’antériorité à défaut du talent – sous la direction du doyen Jean-Pierre Centi, j’ai commis quelques centaines de pages sur le programme de recherche autrichien en méthodologie économique.

Cela remonte évidemment à loin, plusieurs décennies, en une époque où le courant autrichien était connu dans ses anciens, la première génération, celle de 1870, Menger et les autres. Dans sa deuxième génération, un petit peu, Hayek, Mises, qui il y a quelques décennies, ne représentaient plus grand-chose, particulièrement en France : Daniel Villey étant mort en 1967, il ne restait que Jacques Rueff, Luc Bourcier de Carbon, une poignée de professeurs qui présentaient encore en cours cette deuxième génération des Autrichiens. Quant à Rothbard, Kirzner, Ayn Rand et les autres, et inclus chez ceux de nos maîtres qui avaient une sensibilité, je ne dirais pas libérale, mais hésitante devant le keynésianisme, c’étaient des auteurs complètement inconnus pour eux.

J’ai fait un double cursus, et, ce n’est peut-être pas totalement inintéressant, j’ai une véritable passion et pour l’Histoire, et pour la sociologie, que je considère comme une discipline fondamentale, du moins, quand évidemment elle obéit aux méthodes scientifiques. Vous l’avez compris, mon cœur, ma raison et mon esprit si j’en ai un, me conduisent irrésistiblement vers la sociologie à la Tocqueville, à la Weber, même à la Durkheim malgré des réticences, et vers Raymond Boudon, François Bourricaud et toute cette école. Et non pas vers Bourdieu, dont il ne faut pas mésestimer l’intelligence très vive, mais qui est un exemple tout à fait intéressant, puisque chez lui, le militantisme l’emporta rapidement sur la science.

Nous sommes donc ici pour nous entretenir de votre ouvrage, Droit et économie, un essai d’histoire analytique, dont vous êtes l’auteur avec Loïc Floury, et pour lequel vous avez des préfaciers et postfaciers tout à fait prestigieux. Qu’est-ce qui vous a amené à écrire un tel ouvrage ?

D’abord, je pense que c’est l’ouvrage de la maturité, si ça ne semble pas trop prétentieux – je m’exprime mal, nulle trace ici de vanité. Je veux dire par là qu’arriver à essayer de jeter des ponts, ou d’expliquer en quoi la rupture entre le droit et l’économie, du point de vue institutionnel, du point de vue des rapports entre les économistes et les juristes, a été en France quelque chose qui a eu des conséquences extrêmement négatives, c’est la thèse que nous soutenons dans l’ouvrage. Il emprunte autant à la science juridique qu’à l’analyse économique et son titre, un peu froid je le reconnais, essaie quand même de résumer ce dont il s’agit : « Droit et économie, un essai d’histoire analytique ».

Pourquoi d’abord un essai ? Parce que le sujet en question est si riche, si complexe, comporte de si nombreuses facettes qu’en aucun cas nous ne prétendons ni épuiser le sujet, ni a fortiori avoir raison dans les pistes que nous proposons.

Un essai d’histoire ? Parce que dans la première partie, nous avons essayé, avec mon très jeune coéquipier et ami Loïc Floury, de raconter cent cinquante ans de relations entre le droit et l’économie : nous synthétiserons le chemin qui a été poursuivi et qui a abouti à une rupture extrêmement dommageable à l’aune de toute une série de critères.

Cet essai d’histoire est aussi un essai d’histoire analytique. Chemin faisant, en effet, nous essayons de nous interroger sur ce qu’est réellement l’analyse économique, mais aussi, à l’heure où le positivisme juridique fait les dégâts que nous savons, quelle est l’essence du droit.

Dans une deuxième partie, nous essayons de contrer ce pessimisme initial pour montrer comment nous sommes dans une occurrence, une fenêtre de tir, un moment où nous pouvons passer du divorce au rapprochement. Quelle est l’allure du pont qui peut rapprocher le droit et l’économie ? Et bien cette occurrence, cette chance à saisir, s’appelle l’analyse économique du droit (que nous appellerons désormais AED), pourvu qu’on la démystifie. C’est-à-dire en particulier que nos collègues juristes ne vivent pas sur ces on-dit. L’AED serait le règne de l’argent, le droit serait jugé à l’aune du critère de l’utilitarisme, bref, il y a un nuage (pour parler en statisticien), un nuage de fantasmes autour de l’AED.

Et dans cette deuxième partie, nous avons essayé de présenter l’AED sans sacrifier en rien les derniers contenus et les dernières avancées, tout en la rendant accessible aux juristes, en évitant toute modélisation et toute formalisation mathématique. Ce qui tombe relativement bien : les Autrichiens ayant une réticence non négligeable non pas envers les mathématiques en elles-mêmes, mais dans l’idée que les mathématiques permettraient de rendre compte de la dynamique de l’action humaine alors qu’elle est un outil qui rend sans doute bien compte de la statique en un instant donné. Autrement dit, la modélisation est très utile pour faire un modèle d’équilibre général, mais pour décrire l’homme en train d’agir dans une dialectique, dans un processus dynamique sans fin – essai, erreur, correction, etc. – qui est tout simplement la trame de la vie humaine.

Cet essai est écrit à quatre mains, avec Loïc Floury. Qui est donc votre coauteur ?

J’ai écrit cet ouvrage qui se veut ambitieux – est-ce qu’il atteint sa cible, le lecteur en jugera – avec un étudiant en cinquième année, qui était déjà mon coéquipier en quatrième année pour l’ouvrage précédent Théorie de la révolte fiscale : Enjeux et Interprétations – Ou pourquoi la révolte fiscale n’aura pas lieu ; les mois qui viennent de passer nous ont d’ailleurs donné raison. Au passage, nous indiquons à vos lecteurs que je ne dis pas du tout que la révolte n’aura pas lieu : nous affirmons et persistons que la révolte fiscale n’aura pas lieu. L’exemple des Bonnets Rouges nous montre ainsi comment acheter la soumission fiscale à coup de subventions, contreparties et débouchés des prélèvements obligatoires.

Revenons tout de suite à nos moutons. En l’occurrence, vous dire à quel point, à l’Institut Catholique d’Études Supérieures (ICES) en Vendée, dans la filière « Droit-Économie » que j’ai fondée il y a huit ans grâce aux autorités de l’ICES de l’époque, j’ai eu un certain nombre d’étudiants qui pendant trois années font un cursus totalement équilibré. 50% de science économique, 50% de droit : c’est le cas du jeune Loïc Floury. Ceci pour redire quelque chose que je dis clairement dès l’introduction : la première partie est entièrement de ma responsabilité, la deuxième partie est entièrement de la responsabilité de Loïc, même si évidemment, l’ancien, ici ou là, s’est permis quelques suggestions et que de toute façon le jeune assume le travail de l’ancien et inversement.

À suivre.