Le rôle d’une utopie libérale

Liberté (Crédits Scarleth Marie, licence Creative Commons)

Le pendant de l’utopie libérale, c’est l’idéologie social-démocrate.

Par Gabriel Lacoste

Liberté (Crédits Scarleth Marie, licence Creative Commons)
Liberté (Crédits Scarleth Marie, licence Creative Commons)

 

« Cette affirmation est utopique, donc elle n’est pas valide. » Voilà un raisonnement qui mérite une brève réflexion. Lorsque nous parlons société, nous utilisons souvent l’imagination pour proposer des alternatives à « l’ordre actuel ». Parfois, celles-ci n’existent pas dans le monde, mais seulement dans nos esprits. Le libre-marché, le communisme et la démocratie peuvent tous fonctionner de cette manière. Ils pointent alors un idéal à partir duquel la réalité est critiquée. Les énoncés « mais ceci n’est pas du libre-marché ! », « l’URSS n’était pas du vrai communisme ! » ou « notre système n’est ps authentiquement démocratique ! » n’ont de sens que dans ce contexte. Ils signifient « ce sont des idéaux, pas des réalités ». L’usage péjoratif du terme utopique rejette ce comportement comme étant puéril. Nos fantaisies mentales n’auraient de valeur que si elles se réfèrent à de l’existant.

Cette objection est la plus sérieuse contre le libéralisme économique. Peu importe notre approche, nous nous buttons inévitablement à une frontière. Au-delà, aucune société n’a été aussi responsable que nous le voudrions avec son portefeuille. Certains secteurs comme l’éducation, la police, les routes et la santé n’ont jamais ressemblé à un marché purifié de la planification politique. Les meilleurs systèmes que nous y observons sont sociaux-démocrates, même s’ils incluent quelques éléments de choix monétaires. Dans ce cas, nous sommes condamnés à défendre la liberté pour la vente d’appareils électroménagers ou de tondeuses, mais non pour ce qui est au cœur d’une société. Comment surmonter ce défi ?

Démasquer l’idéologie

Premièrement, nous devons comprendre comment nos adversaires partagent la faute. Très peu décrivent la réalité sans user d’imagination. Nombreux sont ceux qui confondent l’étude des faits avec un enchantement du monde autour de nous. Sous prétexte de s’en tenir à ce qui a lieu, ils fabulent. Un chat affamé est un chat affamé et non un esprit séducteur poilu en manque d’affection. De la même manière, une taxe est une prise d’argent sans consentement et non un don à la société. Une élection est un choix confus, limité et contraignant plutôt que l’expression d’une volonté libre et claire. Les illusions de ce genre sont constantes lorsque nous parlons des autorités politiques. Sa réalité est voilée d’un écran de vocabulaires mystificateurs.

Imaginer un monde meilleur est peut-être un problème, mais regarder le monde actuel et le décrire comme s’il était merveilleux l’est davantage. Le pendant de l’utopie, c’est l’idéologie. Ceux qui s’y opposent sont les premiers à être dupes de ce petit jeu de l’esprit. En fait, l’utopie sert à contrer cette supercherie. C’est en imaginant une réalité différente de la nôtre que nous la dépouillons de ses fables. Par exemple, raconter l’histoire d’un marché de la justice où les postes de police nous vendraient des protections en situation de concurrence a une fonction pragmatique : montrer comment la monopolisation actuelle de la violence possède des attributs néfastes. L’imagination d’alternatives combat l’imagination du réel.

Défaire un système de croyance

Deuxièmement, nous devons comprendre comment notre pensée fonctionne comme un système et non comme un ensemble de croyances isolées les unes des autres. Au même titre que les astronomes d’antan percevaient le système solaire comme un mouvement autour de la Terre, nos sociologues d’aujourd’hui interprètent l’harmonie en société comme un mouvement autour des institutions politiques. Peu importe si nous discutons d’éducation, de santé, de pauvreté ou de routes, c’est le point focal autour duquel l’analyse converge. La plupart des libéraux partagent ce dogme. Ils conçoivent plus aisément l’existence de systèmes harmonieux complémentaires, mais placent encore l’État au centre de leur réflexion. C’est pourquoi ils acceptent de monopoliser par la force les fonctions vitales dites « régaliennes ».

Cette incapacité de réfléchir en dehors du paradigme dominant nuit au libéralisme. Le premier obstacle à nos idées, c’est précisément cette « astronomie » de l’harmonie humaine. Tant et aussi longtemps que l’essentiel de ce rôle, la composante « régalienne », appartient à une autorité centrale, il est quasiment impossible de montrer à quelqu’un que la maladie, l’ignorance ou la pauvreté seraient mieux combattues sans elle. La foi en l’État-Providence est un ensemble que nous ne pouvons pas défaire morceau par morceau. La manière la plus efficace de la déconstruire est d’attaquer directement son fondement : la croyance selon laquelle la civilisation tourne autour du pouvoir politique. En compromettant sur ça, les libéraux échoueront toujours sur le reste, car tout discours collectif gravite autour de ce seul et unique énoncé. Le reste en découle logiquement, tel un algorithme impitoyable.

Comment y parvenir ? Par l’utopie. Imaginer un monde où le centre de l’humanité, les lois et la générosité, ne dérivent pas d’institutions démocratiques mais marchandes montre comment notre compréhension de la civilisation est fondamentalement défaillante. Nous pouvons alors établir un changement de paradigme, à la manière de Copernic. Par ce détour, les marchés seront enfin conçus pour ce qu’ils sont : un lieu d’harmonisation des volontés. Les forces politiques apparaîtront alors clairement et sans nuances comme des lieux de confusion et de conflits où prospèrent des charlatans vindicatifs. Une fois ce mouvement de pensée complétée, il est beaucoup plus facile de modifier nos croyances particulières relativement aux écoles, aux hôpitaux, à la pollution, au commerce, aux routes et ainsi de suite.

Le critère de la vraisemblance

Troisièmement, il faut préciser que l’utopie ne doit pas être démontrée, mais seulement apparaître vraisemblable. Le but n’est pas de tout changer en un jour, mais de regarder systématiquement la réalité présente à la lumière d’un idéal qui la contredit. Le chemin pour l’incarner dans la réalité, lui, peut être graduel et prudent. Cependant, pour espérer des progrès dans cette direction, il faut que les bases de ce projet soient relativement bien ancrées dans une certaine réalité.

Les utopies libérales sont supérieures à celles des socialistes sur ce plan. Ces derniers rêvent de transformer l’humanité en une gigantesque tribu solidaire soudée ensemble par des liens quasi-familiaux. Rien dans le monde ne va dans cette direction. Cette fantaisie, loin d’orienter la société vers un idéal enchante des relations de contrôle arbitraires entre des gens qui ne se connaissent pas. Le socialisme n’est qu’idéologie. La même chose n’est pas vraie chez les libéraux. Les lieux de commerce qui relient des individus sans la supervision d’une autorité centrale sont présents autour de nous. Ils fonctionnent très bien. S’en servir pour construire une utopie ne réinvente pas les lois de l’humain, mais prend simplement les secteurs les plus civilisés de notre société, puis les déplace en imagination au centre de notre système plutôt que de les tolérer seulement en périphérie.

L’avenir d’une telle utopie

Un idéal doit porter un espoir. Sinon, il s’éteint. Le socialisme démocratique mourra pour cette raison. Ses institutions ne nous promettent plus rien. Son ambiance est celle d’une agonie menaçante. Qu’en est-il d’une société de marchés prospères et sans État ? Selon moi, il y a matière à rêver.

L’histoire humaine a vécu récemment un changement de paradigme. Avant, notre conception de l’harmonie humaine gravitait autour de Dieu. Des institutions concrètes en découlaient : les églises. Graduellement, la modernité a vu ce mode d’organisation se déplacer en périphérie au profit des institutions démocratiques, qui en ont occupé le centre et récupéré les fonctions. Le mouvement qui va de la renaissance à aujourd’hui se résume dans cette révolution « cléricale ». Ce phénomène n’a pas été purement intellectuel. L’apparition de nouveaux moyens de communication et de transport ont graduellement permis l’apparition d’une sphère de socialisation indépendante de la messe, favorisant l’éclosion d’une laïcité de plus en plus affirmée.

J’imagine assez aisément comment un libéralisme apolitique peut triompher lentement en suivant ce modèle. Nous apprenons à penser de plus en plus en dehors de l’école et du milieu de travail, deux lieux où l’État nous influence via les professeurs et les autorités syndicales. Cet effritement du contrôle politique sur nos esprits favorisera peut-être le dépérissement du système de pensées qui l’anime. Qu’est-ce qui prendra la place ? Logiquement : l’individu et ses réseaux d’activités marchandes.

Cette analyse va dans le sens de l’histoire. Elle est la continuation d’un seul et même phénomène : « la mort de Dieu ». Nos descendants ne feront alors peut-être plus la différence entre le personnage de Dostoïevski qui s’exclamait tragiquement « Si Dieu n’existe pas, tout est permis » et celle de nos contemporains qui disent « Si l’État du Peuple n’existe plus, ce sera le chaos. » Au fond, l’humanité peut mieux vivre en se passant de la figure paternelle, voilà tout.

Ayons le courage d’être visionnaires.