Drogues psychédéliques : quel potentiel médical ?

cannabis-colorado-docmonstereyes(CC BY 2.0)

Les drogues psychédéliques peuvent-elles aider au traitement de l’addiction, de la dépression ou de l’anxiété ?

Par Édouard H.

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« Les drogues illicites, c’est mal ». C’est en somme le seul message qu’on peut généralement entendre à propos des substances psychoactives rendues illégales par l’État. Or, comme souvent avec de tels messages simplificateurs, la réalité est bien plus complexe. En effet, malgré les risques inhérents qu’il ne s’agit aucunement de nier, ces substances peuvent non seulement avoir des usages récréatifs mais aussi thérapeutiques. C’est ce dernier potentiel médical méconnu que nous étudierons dans cet article.

En effet, outre le cannabis dont les vertus médicales en matière de gestion de la douleur, de l’anxiété ou de regain d’appétit commencent à être largement reconnues dans de nombreux pays, mais certainement pas en France, ce sont les drogues dites psychédéliques qui connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt au sein de la communauté scientifique pour le traitement de maux comme l’addiction, la dépression, l’anxiété ou le trouble de stress post-traumatique.

On peut catégoriser les drogues psychédéliques en 2 classes : les psychédéliques classiques et les empathogènes :

  • Les drogues psychédéliques classiques : agissent principalement sur le cerveau comme antagonistes du récepteur 5-HT2A ; on y retrouve le diéthylamide de l’acide lysergique (LSD), la psilocybine, la dimethyltryptamine (DMT) et la mescaline.
  • Les drogues empathogènes : incluent la méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA) dont je vous parlais en détails dans un précédent article.

Mais pourquoi parler de « regain » d’intérêt pour le potentiel thérapeutique de ces drogues ? Le terme est ici approprié car la recherche scientifique a connu un bourgeonnement avant d’être stoppée nette par la forte répression liée à la mise en place de la prohibition de ces drogues.

Concernant le LSD et la psilocybine tout d’abord, ces drogues furent considérablement étudiées et utilisées par la profession médicale dans les années 1950 et 1960, bien avant qu’elles ne deviennent des drogues récréatives populaires. Cet usage récréatif de masse lia ces drogues à la contre-culture hippie et l’interdiction par l’État américain vint peu après, malgré une toxicité extrêmement mince et une absence de potentiel addictif. Cette interdiction, sans aucune reconnaissance du potentiel thérapeutique, mit une fin presque totale à la recherche, jusqu’à sa reprise récente.

Concernant la MDMA, cette recherche et utilisation par la profession médicale eut lieu dans les années 1970 jusqu’à la moitié des années 1980, principalement en Californie. Là encore, le même schéma se reproduit : l’usage thérapeutique a précédé l’utilisation récréative de masse, suite à laquelle vint l’interdiction. La prohibition totale de cette substance en 1985 mit là aussi une fin immédiate et presque totale aux efforts de recherche, au désespoir des nombreux thérapeutes californiens qui l’utilisaient avec succès.

Toutefois grâce au travail de certains chercheurs et d’associations telles que MAPS aux États-Unis et la Beckley Foundation au Royaume-Uni, cet arrêt ne fut pas définitif et ces substances connaissent aujourd’hui une véritable renaissance auprès de la communauté scientifique qui voit en elles un potentiel de traitement alternatif efficace et peu coûteux pour différents maux comme l’anxiété liée à la fin de vie, l’addiction ou le trouble de stress post-traumatique.

Tandis que la recherche des années 1950, 1960 et 1970 était souvent entachée d’une maigre rigueur, la recherche actuelle s’attelle au contraire à respecter les standards scientifiques, éthiques et de sécurité les plus rigoureux1.

Traitement de l’anxiété

En 2014, un petit essai randomisé contrôlé en Suisse a permis d’entrevoir un fort potentiel thérapeutique pour le LSD en vue de traiter l’anxiété chez des patients en fin de vie2. Le suivi mené auprès de 9 participants 1 an après le traitement a montré des bénéfices thérapeutiques constants, sans aucun effet secondaire sévère lié à la drogue. Aucun effet secondaire ne fut noté plus d’un jour après une session de thérapie à l’aide de LSD.

La psilocybine a elle aussi montré un potentiel prometteur en matière de traitement de l’anxiété avec une étude de 2008 sur 12 patients atteints de cancer en phase terminale3. Les résultats de cette étude contrôlée par placebo ont montré des bénéfices en termes d’anxiété réduite et d’amélioration de l’humeur, sans effets secondaires cliniquement significatifs.

Traitement de l’addiction

Dans les années 1950 et 1960 les chercheurs ont étudié l’usage de thérapies à l’aide de drogues psychédéliques pour le traitement d’addictions telle que la dépendance à l’alcool4.

Dans une étude publiée en janvier 2015 menée dans le Nouveau-Mexique, 10 participants diagnostiqués d’une dépendance active à l’alcool furent recrutés5. Parmi ceux qui sont allés au bout de l’étude, leur consommation d’alcool fut réduite de plus de moitié par rapport à ce qui avait été rapporté avant l’étude.

Une autre étude récente du potentiel de la psilocybine s’est penchée sur l’addiction au tabac6. 6 mois après le traitement, 12 des 15 participants étaient abstinents. L’arrêt de la consommation de tabac était significativement corrélé avec une mesure du caractère mystique et spirituel de l’expérience pendant les sessions.

L’ayahuasca est une préparation à base de lianes consommée traditionnellement par des tribus indiennes d’Amazonie et qui contient de la DMT. Dans une étude observationnelle de la communauté amérindienne des Salishes de la côte en Colombie Britannique, des personnes atteintes d’addictions à l’alcool ou la cocaïne ont connu des réductions significatives de leur consommation de ces substances 6 mois après la session, sans effets secondaires durables7.

Traitement du trouble de stress post-traumatique

La MDMA a récemment montré des résultats extrêmement prometteurs dans le traitement du trouble de stress post-traumatique. Comme l’explique le Dr Ben Sessa dans son livre The Psychedelic renaissance, la MDMA est une substance parfaitement adaptée pour des sessions de psychothérapie grâce à ses qualités :

  • Durée suffisamment courte pour une session unique de thérapie
  • Pas de problème de dépendance significatif
  • Non toxique à dose thérapeutique
  • Réduit la dépression accompagnant le trouble de stress post-traumatique
  • Accroît le sentiment de proximité entre patient et thérapeute
  • Augmente l’excitation, ce qui augmente la motivation pour la thérapie
  • Accroît la relaxation et réduit l’hyper-vigilance accompagnant le trouble
  • Stimule de nouvelles manières de penser pour explorer des problèmes ancrés

En 2011, un essai randomisé contrôlé fut mené pour évaluer l’efficacité de psychothérapies avec MDMA pour traiter des personnes souffrant de troubles de stress post-traumatiques dont les traitements classiques n’avaient pas fonctionné8. Furent recrutés 20 participants avec une durée moyenne de maladie de 19 ans. Les résultats furent très prometteurs, avec une réduction significative et durable des syndromes tels que mesurés par le Clinician-Administered PTSD Scale. 83% des personnes dans le groupe ayant reçu le traitement expérimental, contre 25% dans le groupe avec placebo, montrèrent une réduction de la sévérité des symptômes de plus de 30%. Un suivi de long terme des patients permit de constater des réductions significatives et prolongées des symptômes chez 74% des participants 3 ans et demi plus tard.

Un autre petit essai randomisé contrôlé fut mené en 2013 en Suisse, et bien que les réductions dans les scores tels que mesurés par le Clinician-Administered PTSD Scale ne furent pas significatifs, l’auto-évaluation des symptômes tels que mesurés par le Posttraumatic Diagnostic Scale montra une baisse significative9.

Bénéfices et risques de traitement à l’aide de drogues psychédéliques

  • Les bénéfices de traitement liés aux drogues psychédéliques sont potentiellement très importants. En effet, contrairement aux traitements classiques à l’aide d’antidépresseurs, ces thérapies expérimentales n’ont pas besoin d’être répétées régulièrement. En une à trois sessions, les patients montrent des réductions conséquentes et durables de leurs symptômes. Il y a donc un gain de temps mais aussi d’argent conséquent à la clé puisque non seulement la prise de ces substances n’est nécessaire qu’un nombre très limité de fois, mais celles-ci peuvent être produites pour un coût très bas.Comme l’explique le Dr. Matthew Johnson, pharmacologue comportemental à la Johns Hopkins University, il s’agit ici d’un changement de paradigme pour la psychiatrie :« Une grande partie des données suggère que c’est la nature de l’expérience subjective que l’on a sous l’influence de ces substances qui détermine les bénéfices de long terme, et non simplement la prise de la substance. Les drogues psychédéliques ouvrent une porte dans l’esprit, et ensuite ce qu’il y a derrière cette porte est vraiment du ressort des participants et de l’intention qu’ils apportent à la session. Le fait que les effets durent au-delà du temps de la prise du traitement, c’est vraiment un nouveau paradigme pour la psychiatrie. »
    Ces bénéfices sont d’autant plus importants que les maux traités sont de plus en plus communs, avec notamment une explosion des cas de troubles de stress post-traumatique aux États-Unis liée aux guerres.
  • Les risques liés à la prise de ces drogues sont réduits. Un des risques potentiels est celui de psychose chez des patients souffrant de troubles psychotiques ou d’une prédisposition à ces troubles, et c’est la raison pour laquelle ces personnes sont exclues de la recherche sur les drogues psychédéliques.Le « Hallucinogen persisting perception Disorder » ou Syndrome Post Hallucinatoire Persistant est un autre risque potentiel caractérisé par la présence continuelle de perturbations visuelles similaires à celles produites par l’ingestion de substances psychédéliques. Cependant comme la psychose, la survenue de ce risque est extrêmement rare, et est généralement associée à la prise d’une substance procurée sur le marché noir, dans un contexte non médical et donc non contrôlé et supervisé10.Les effets secondaires les plus communs d’une prise de drogue psychédélique sous surveillance clinique sont limités au temps d’action de la drogue : anxiété, augmentation du rythme cardiaque ou de la pression sanguine. En plus de ces effets secondaires, les effets cardiovasculaires sont généralement plus importants avec la MDMA, alors que les réactions psychologiques sont plus communes avec les drogues psychédéliques classiques. Dans un contexte clinique, ces effets secondaires sont surveillés et gérés11.

    La prise de ces drogues dans un contexte clinique a peu à voir avec les utilisations récréatives illicites classiques, avec lesquelles on associe généralement certains maux. En effet, ici non seulement le produit est de qualité pure, mais la dose est modérée et le nombre de prise est limité au strict minimum. La prise elle-même a lieu dans un établissement médical, dans des pièces calmes avec un décor plaisant et confortable. Un casque fournit de la musique soigneusement choisie, l’équipement de surveillance est minimal et discret et 2 thérapeutes sont présents durant toute la durée de l’effet de la drogue.Concernant les risques à long terme de ces usages thérapeutiques, aucune des nouvelles études cliniques n’en a rapporté.

Limites et avenir de la recherche sur les drogues psychédéliques

Bien qu’extrêmement prometteurs, ces résultats ont une portée encore limitée par la petite taille et le faible nombre des études menées. De plus, si les résultats sont prometteurs, notre compréhension du mécanisme réel d’action de ces drogues sur le cerveau est encore réduite. D’autres études doivent donc être menées, et plusieurs sont actuellement en cours en ce moment même au Canada ou encore en Angleterre. Aux États-Unis, l’association MAPS mène plusieurs études dans l’espoir de faire approuver la MDMA comme médicament d’ici 2021.

Au-delà des maux précédemment cités, une étude est notamment en cours au Los Angeles Biomedical Research Institute qui tente d’évaluer le potentiel de la MDMA pour traiter l’anxiété sociale chez des adultes atteints d’autisme.

En fin de compte rassurons-nous, aucune de ces études n’a lieu en France où le dogme prohibitionniste reste de mise. Les drogues illicites sont des substances du démon, et heureusement que l’État nous protège de la recherche sur leurs potentiels bénéfices thérapeutiques.

Pendant ce temps-là, sur ce sujet-là comme sur tant d’autres, le reste du monde avance et l’avenir paraît fort prometteur pour les drogues psychédéliques en tant qu’outils thérapeutiques.

  1. Johnson M, Richards WA, Griffiths RR. Human hallucinogen research: guidelines for safety. J Psychopharmacol 2008;22:603-20.
  2. Gasser P, Holstein D, Michel Y, et al. Safety and efficacy of LSD-assisted psychotherapy in subjects with anxiety associated with life-threatening diseases: a randomized active placebo controlled phase 2 pilot study. J Nerv Ment Dis 2014;202:513-20.
  3. Grob CS, Danforth AL, Chopra GS, et al. Pilot study of psilocybin treatment for anxiety in patients with advanced-stage cancer. Arch Gen Psychiatry 2011;68:71-8.
  4. Dyck E. Psychedelic psychiatry: LSD from clinic to campus. Baltimore: Johns Hopkins University Press; 2008.
  5. Bogenschutz MP, Forcehimes AA, Pommy JA, et al. Psilocybin assisted treatment for alcohol dependence: a proof-of-concept study. J Psychopharmacol 2015;29:289-99.
  6. Johnson MW, Garcia-Romeu A, Cosimano MP, et al. Pilot study of the 5-HT2AR agonist psilocybin in the treatment of tobacco addiction. J Psychopharmacol 2014;28:983-92.
  7. Thomas G, Lucas P, Capler NR, et al. Ayahuasca-assisted therapy for addiction: Results from a preliminary observational study in Canada. Curr Drug Abuse Rev 2013;6:30-42.
  8. Mithoefer MC, Wagner MT, Mithoefer AT, et al. The safety and efficacy of 3,4-methylenedioxymethamphetamine-assisted psychotherapy in subjects with chronic, treatment-resistant posttraumatic stress disorder: the first randomized controlled pilot study. J Psychopharmacol 2011;25:439-52.
  9. Oehen P, Traber R, Widmer V, et al. A randomized, controlled pilot study of MDMA (±3,4-Methylenedioxymethamphetamine)- assisted psychotherapy for treatment of resistant, chronic posttraumatic stress disorder (PTSD). J Psychopharmacol 2013;27: 40-52.
  10. Halpern JH, Pope HG. Do hallucinogens cause residual neuropsychological toxicity? Drug Alcohol Depend 1999;53:247-56.
  11. Doblin R, Greer G, Holland J, et al. A reconsideration and response to Parrott AC (2013) “Human psychobiology of MDMA or ‘Ecstasy’: An overview of 25 years of empirical research. Hum Psychopharmacol 2014;29:105-8.