Quand la Tunisie renaîtra

Le Dialogue tunisien est un retour possible à la Renaissance après la parenthèse socialiste et dictatoriale.

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Drapeau Tunisie (Crédits Gwenael Piaser, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

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Quand la Tunisie renaîtra

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 18 octobre 2015
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Par Guy Sorman

Drapeau Tunisie (Crédits Gwenael Piaser, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.
Drapeau Tunisie (Crédits Gwenael Piaser, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Les attributions du Prix Nobel de la Paix n’ont pas toujours été heureuses : souvent, les jurés qui n’engagent qu’eux-mêmes, un groupuscule d’anciens parlementaires et d’évêques norvégiens, se sont révélés esclaves de l’actualité immédiate, des modes ou de leurs préjugés. On se réjouira d’autant plus du choix de cette année : les quatre associations civiles qui ont constitué le « Dialogue national tunisien » ont épargné à leur pays une guerre civile de type syrien ou une dictature de modèle égyptien. Le Dialogue a sauvé la démocratie en Tunisie et montre, par-delà la Tunisie, que le Printemps arabe qui a détrôné les dictateurs peut encore conduire à des régimes politiques normaux et au développement économique au bénéfice du grand nombre.

On nous objectera que la Tunisie est singulière, une nation arabe certes, mais empreinte de culture latine, en symbiose économique et culturelle avec l’Europe, et où les Islamistes ont généralement été modérés. De fait, la Tunisie est plus « occidentalisée » que ne le sont la Libye, l’Égypte ou le Maroc. Il n’empêche que de Tunisie est parti le Printemps arabe après que Mohamed Bouazizi, marchand ambulant interpellé par des policiers véreux, se fut immolé par le feu. Si le monde arabe se reconnut en Bouazizi, c’est la preuve que la Tunisie sous la dictature de Ben Ali accumulait les mêmes tares qui écrasent tout le monde arabe depuis les années 1950 : le Dialogue, s’il vaut pour la Tunisie, ne serait pas inconcevable dans le reste du Proche-Orient.

Ce prix Nobel est l’occasion de rappeler quelques vérités sur l’Islam et les Arabes, aujourd’hui enfouies dans l’actualité des combats. La première de ces vérités est que le désordre, le malheur et l’exil affectent moins le monde musulman que la sphère arabe de ce monde. Les plus grands pays musulmans par leur nombre, l’Indonésie, le Bangladesh, l’Inde, le Pakistan, la Malaisie, ne souffrent pas de tourments de la même ampleur. Il convient de ne pas confondre ce qui est avant tout un malaise arabe, civilisationnel, plus qu’il n’est religieux et musulman. À juste titre, on a parlé d’un Printemps arabe et pas d’un Printemps musulman : ce n’est pas l’Islam qui conduit à la violence et devrait être « réformé », mais l’usage que certains Arabes font de cet Islam.

Comment expliquer ce « problème arabe » ? La réponse ne se trouve pas dans le Coran, ouvrage complexe aux interprétations multiformes, mais dans l’histoire du vingtième siècle. Le découpage de l’Empire ottoman, puis la décolonisation ont enfanté des pays aux frontières ingérables, qui ne coïncidaient ni avec des ethnies, ni avec des pratiques religieuses locales. Il en est surgi autant de dictatures, républicaines ou monarchiques, pour imposer un drapeau et une unité de façade à des peuples divers. Ces dictatures ne pouvaient qu’échouer ; seule la démocratie aurait pu conduire à une cohabitation civile. Et la décolonisation s’étant faite contre les puissances occidentales, les nouveaux pays arabes se sont naturellement tournés, dans les années 1960, vers l’Union soviétique : non contents de soutenir les dictatures syrienne et algérienne en particulier, les Soviétiques ont exporté leur modèle économique qui, à cette époque, paraissait plus efficace que le capitalisme. Ces influences conjuguées ont conduit à l’éradication des entrepreneurs, des classes moyennes, des libertés universitaires et journalistiques. La pauvreté intellectuelle de l’Égypte aujourd’hui témoigne de cette dégradation d’une nation qui, avant le régime prosoviétique de Gamal Abdel Nasser, de 1956 à 1970, fut le foyer intellectuel et spirituel du monde arabe.

La désertification politique, économique, artistique du Proche-Orient a suscité l’islamisme, une idéologie du vingtième siècle, dont l’organisation emprunte au fascisme : les statuts de la Confrérie des Frères musulmans, créée en Égypte, copient ceux du Parti fasciste italien. L’Islamisme est bien un fascisme plus qu’un dérivé du Coran qui est son alibi. De même que le fascisme puisait dans la nostalgie et les représentations de l’Empire romain, les islamistes exaltent un Âge d’or très ancien, le temps du Prophète. Dans les deux cas, nous voici confrontés à ce que les sociologues nomment « l’invention de la tradition ».

On ne rappelle ces précédents que dans la mesure où ils sont peu connus des Européens qui préfèrent gloser sur l’Islam en général plutôt que d’entrer dans la complexité de l’histoire arabe, voire de s’interroger sur les origines coloniales du désordre présent. Et cette histoire est peu connue des Arabes eux-mêmes, hormis les élites intellectuelles qui sont privées d’influence dans leur propre pays. Dans le monde arabe, qui se souvient de la Renaissance arabe, qui avait précédé d’un siècle le Printemps arabe, lorsque des hommes d’État – souvent formés en France – comme Rifaa al Tahtawi (en 1834) – introduisirent en Égypte et au Levant des écoles pour les filles, une presse libre et des monarchies constitutionnelles ?

Le Dialogue tunisien n’est pas une rupture, mais un retour possible à la Renaissance après la parenthèse socialiste et dictatoriale. Par-delà la Tunisie, il reste aux autres pays arabes à renouer avec leur propre histoire pour révéler au monde et à eux-mêmes que ni la dictature, ni le fascisme islamiste sont leur destin : ce sont des aberrations. Ce sera long, ce n’est pas hors d’atteinte et les Européens pourraient y contribuer s’ils admettent que l’Islam, la liberté politique et économique sont évidemment complémentaires.

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  • « seule la démocratie aurait pu conduire à une cohabitation civile. »

    Je dirais surtout la subsidiarité, tradition bien plus ancré dans la région qui a été rayé de la carte par le socialisme. Toutefois ce n’est plus le cas, au moins la Syrie, mais peut être aussi l’Irak ne semble pas avoir d’avenir en tant que tel. Le réaliser éviterait des morts.

    Laissons chaque communauté décider pour elle même selon ses propres traditions plutôt que d’y imposer une copie de ce qui était les dictatures fascistes européennes.

    Quel échec flagrant du constructivisme.

  • Cher Monsieur Sorman,

    Je ne souscris absolument pas à vos explications. L’islamisme fondamentaliste est une forme de totalitarisme. Il prend sa source précisément là où l’on prise les formes antérieures : le désespoir des peuples. L’originalité du monde arabe n’est pas l’Islam, mais:

    1. la profonde humiliation qu’a constitué et que constitue encore la défaite en face d’Israël, pays soutenu quoiqu’il fasse par le monde occidental,

    2. l’ensemble des dictatures soutenues elles aussi par ce même monde occidental, tantôt pour des raisons de sécurité des approvisionnement en énergie et tantôt comme rempart contre l’islamisme,

    3. le désespoir des peuples arabes pour lequel aucun avenir ne se présente.

    Il n’est donc pas nécessaire d’aller chercher d’explication spécialement arabe au problème des Arabes. Ce problème c’est l’absence de liberté, que ce soit celle de s’exprimer ou celle d’entreprendre, complètement bouchée par le clientélisme, la corruption, les ententes. Cette absence de liberté et de ressort pour la reconquérir réside dans les trois causes ici mentionnées.

    Les élites arabes connaissent parfaitement leur histoire, ne vous en déplaise, et celle-ci est impuissante à expliquer le présent. A moins que le médiévisme de l’EI ne vous paraisse représenter davantage qu’un discours délirant.

    • « 1. la profonde humiliation qu’a constitué et que constitue encore la défaite en face d’Israël, pays soutenu quoiqu’il fasse par le monde occidental »

      Israël n’est pas soutenu quoiqu’il face, ce pays est systématiquement la cible de l’ONU alors qu’il cherche qu’a se défendre. Aujourd’hui même les USA ont lâché Israël…

      Il serait peut être temps de passer à autre chose non ? Israël et la et y restera…

      « l’ensemble des dictatures soutenues elles aussi par ce même monde occidental, tantôt pour des raisons de sécurité des approvisionnement en énergie et tantôt comme rempart contre l’islamisme »

      Quand le monde occidental soutient les dictatures ça va pas, quand il les soutient pas ça va pas… A part ça vous avez remarqué qu’il y a des dictatures soutenues par des pays non occidentaux et d’autres qui se tiennent très bien debout toutes seules ? Pourquoi systématiquement accuser l’occident ?

      « le désespoir des peuples arabes pour lequel aucun avenir ne se présente. »

      C’est surtout à cause du fait que les peuples arabes n’arrivent pas à trouver autre chose que le socialisme arabe ou l’islamisme… Quel intellectuel arabe réellement influent propose quelque-chose d’autre ?

      « Il n’est donc pas nécessaire d’aller chercher d’explication spécialement arabe au problème des Arabes. »

      Ben voyons, c’est forcément la faute des autres…

      « Ce problème c’est l’absence de liberté, que ce soit celle de s’exprimer ou celle d’entreprendre, complètement bouchée par le clientélisme, la corruption, les ententes. »

      Ce qui semblait satisfaire les peuples arabes jusqu’à peu, certains se sont soulevés contre ça, certains ont réussit et certains se sont simplement fait massacrer.

      « A moins que le médiévisme de l’EI ne vous paraisse représenter davantage qu’un discours délirant. »

      L’IS se sert du désert idéologique qui règne en Syrie. Qui aujourd’hui va rejoindre le parti baath avec la conviction qu’il va œuvrer à la création d’un état pan-arabe ? L’IS ne propose il pas un état pan-islamique ressemblant beaucoup à l’état pan-arabe qui fut proposé par le baathisme ?

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