La gauche met le service public au bord de la crise de nerfs

François Hollande en 2012 (Crédits Mathieu Delmestre-Solfé Communications licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

L’énarchie socialiste découvre qu’on ne dirige pas 5 millions de fonctionnaires en enfilant les bons sentiments.

Par Éric Verhaeghe.

François Hollande en 2012 (Crédits Mathieu Delmestre-Solfé Communications licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
François Hollande en 2012 (Crédits Mathieu Delmestre-Solfé Communications licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Il faudra un jour rédiger l’anthologie des préjugés nourris par la technostructure de gauche sur le dialogue social et le syndicalisme – deux réalités qui lui sont très étrangères tout en suscitant en elle, très régulièrement, une curiosité aimable où se mêlent le romantisme des classes populaires et le dégoût profond pour ces pauvres qui réclament une amélioration de leur sort. Les événements auxquels la France assiste rappellent en tout cas qu’on ne gouverne pas avec des préjugés, sauf à parier sur des échéances très courtes.

La police, emblème du mal socialiste

Dans le concert des mécontentements qui s’expriment en ce mois d’octobre, on notera avec intérêt la grogne des policiers.

Évidemment, on peut la limiter à un mouvement circonstanciel. Trop d’heures supplémentaires d’un côté, trop peu de reconnaissance, de la part des juges du siège notamment, de l’autre. Qu’un policier prenne une balle de la part d’un truand radicalisé en cavale, et c’est le procès d’un système qui est instruit. On peut le comprendre, mais à part montrer l’état d’exaspération dans lequel se trouvent de nombreux fonctionnaires, ce mouvement-là n’explique pas grand chose.

Car, à côté du mouvement des policiers qui est monté en épingle, les services publics en comptent des dizaines d’autres dont personne ne parle, et qui ne s’expliquent pas par un coup de feu sur un policier. Ici, ce sont les hôpitaux qui sont sous tension permanente. Là, ce sont les personnels de crèche de la Ville de Paris qui se mettent en grève. Ailleurs, ce sont les enseignants qui, discrètement, s’assurent contre les risques que leur employeur ne leur évite plus.

Contrairement aux discours officiels, cette situation de quasi-rupture ne s’explique pas par la gestion si vilipendée de Nicolas Sarkozy. Elle trouve d’abord son origine dans les choix politiques assumés en 2012 : ne plus supprimer d’emplois publics, et même en créer, en échange d’une stagnation salariale et d’un blocage des carrières.

Il fut une époque où le fonctionnaire qui travaillait gagnait à peine plus que celui qui ne travaillait pas, mais il savait qu’il pouvait briguer un déroulement de carrière plus avantageux. Aujourd’hui, cette carotte-là est mangée et la surpopulation publique (encore accrue par le budget 2016 qui crée 8.000 emplois nets) se traduit par un blocage généralisé des carrières. Le seul levier qui existait pour motiver les fonctionnaires est passé à la trappe.

Aujourd’hui, être fonctionnaire, c’est se résigner à entrer jeune dans une case et à ne plus jamais en sortir. La clique d’énarques qui entoure François Hollande, par sa politique égalitariste du « beaucoup de fonctionnaires à salaire médiocre et à perspectives sans relief », a tué le mythe bonapartiste du grognard qui portait un bâton de maréchal dans sa besace.

L’exaspération des fonctionnaires est le prix à payer lorsqu’éclate cette bombe à retardement.

La gauche et le vide sidéral des ressources humaines

C’est l’incompétence totale de l’énarchie socialiste en matière de ressources humaines dont il faut instruire le procès aujourd’hui. Depuis des années, le club des hauts fonctionnaires qui papillonnent autour de François Hollande a transformé l’État en un désert managérial.

À la décharge de ces nouveaux clercs dont la trahison méritera un jour d’être étudiée de près, la fonction publique n’a jamais été très friande de gestion des ressources humaines et de politique managériale. Mais il est clair que l’arrivée de Jean-Marc Ayrault à Matignon a signé la mort de toute ambition managériale dans la réforme de l’État. Il n’est désormais plus question que de passage d’échelons, de ratios entre « promouvables » et promus, de gestion des corps. La technique est ici convoquée pour masquer le vide sidéral sur la réflexion prospective et la capacité à faire évoluer les métiers.

On s’en délectera ! car, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Manuel Valls avait plaidé pour le passage à l’administration 3.0. Au-delà de la posture qui fait moderne et vous pose un homme dans la communication, il a bien pris garde à ne pas brusquer ses fonctionnaires en leur demandant d’y réfléchir, si bien que la fonction publique d’État n’en est même pas au degré zéro simple de la réflexion sur la numérisation et son impact sur ses collaborateurs. Elle en est au zéro absolu, à – 273 degrés !

Pourtant, le basculement vers la e-administration constituerait un puissant outil de diminution des dépenses publiques. Combien de procédures poussiéreuses et consommatrices de main-d’œuvre de bas niveau pourraient être remplacées par des logiques de one-click pratiquement gratuites ?

Pour procéder à cette révolution digitale du service public, n’en déplaise à mes collègues du conseil qui facturent à prix d’or des missions inutiles aux ministères qui cherchent des alibis, il ne faudrait pas plus de quinze fonctionnaires qui connaissent la question, qui veulent y réfléchir, et qui auraient le pouvoir d’agir. Mais cet investissement risquerait de dévoiler soudain l’imposture sur laquelle de nombreux hauts fonctionnaires vivent depuis plusieurs années. Combien, en privé, ne se cachent pas pour annoncer des salaires proches de 10.000 euros nets par mois, en ayant parfaitement conscience du peu de responsabilités qu’ils exercent réellement, de l’absence d’évaluation effective sur leurs missions et parfois même de la pauvreté des exigences horaires qui pèsent sur eux ?

Au lieu de nettoyer les écuries d’Augias, la haute fonction publique continue à brûler son carburant dans la cour de la caserne. Par exemple, la direction des hôpitaux, sous la funeste supervision de Marisol Touraine, a inventé la tarification à l’acte qui obligera les établissements hospitaliers publics à recruter massivement des petites mains pour éditer des factures que personne ne traitera.

Ce sont toutes ces petites trahisons-là, c’est cette incapacité à réformer l’État, qui expliquent largement le malaise du service public, principale source de tension, aujourd’hui, dans la société française.

La réforme de l’État, le grand loupé quinquennal

L’énarchie socialiste découvre avec une fausse naïveté qu’on ne dirige pas 5 millions de fonctionnaires en enfilant les bons sentiments. Beaucoup pensent encore qu’il suffit de dire aux syndicats « Nous sommes de gauche » pour que le dialogue social soit réglé.

L’absence totale de professionnalisme dans la gestion des ressources humaines et dans le pilotage des réformes publiques tue peu à peu l’État. Il risque de faire un premier dommage collatéral : la gauche elle-même.

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