Le libéralisme malade du pragmatisme ?

Les libéraux doivent-ils se débarrasser de leurs principes rationnels par pragmatisme ?

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Le libéralisme malade du pragmatisme ?

Publié le 14 octobre 2015
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Le pragmatisme semble être une idée en vogue, notamment parmi les libéraux. On propose ici une explicitation de ce projet d’une doctrine de la pratique débarrassée de la référence à des valeurs ou impératifs moraux antérieurs à l’action et justifiant celle-ci. On montre ensuite que dans un cadre de réflexion moral aussi appauvri, il est difficile de convaincre un interlocuteur qu’une action est justifiée, et que l’appel rhétorique au pragmatisme cache trop souvent ces failles de justification.

Par Eusebia Behrens.

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Vous connaissez probablement un pragmatique, un adepte de l’efficacité, un personnage désenchanté qui en toute occasion polémique se rit des valeurs et propose d’appliquer d’expertes solutions techniques. Loin des « lubies » qu’il dénonce, il avance des « faits », et affirme que ceux-ci « parlent d’eux-mêmes », ou bien qu’ils sont têtus, comme le « réel ».

Au sens commun, le pragmatisme est une attitude de disqualification du débat idéologique et même de la légitimité du dogme idéologique comme motivation du choix. Une idéologie est alors un ensemble de préceptes ou « dogmes » généraux permettant de décider quel plan d’action poursuivre dans une variété de situations différentes, plutôt qu’au cas par cas, et en amont de celles-ci. On dit parfois que l’idéologie a trait aux fins dernières de l’action, c’est-à-dire la vérification que les objectifs d’un plan d’action donné se subordonnent à un objectif plus lointain : l’égalité pour les socialistes, la défense de l’environnement pour les écologistes, etc. Le pragmatique refuse donc à la fois de délibérer sur l’idéologie la meilleure, d’accepter les arguments idéologiques dans la délibération sur l’action à entreprendre, et même d’agir lui-même en fonction d’une idéologie. Ainsi dans les départements d’économie, le libéralisme est considéré comme un dogme excluant a priori certaines politiques, l’ajustement fiscal par les prélèvements par exemple, au profit de l’ajustement par les dépenses, excluant donc le premier sans considérer ses effets. Seul le pragmatique, guéri des interdits dogmatiques, tirerait le meilleur parti de la connaissance experte de toutes les technologies à sa disposition.

Avant d’être un terme du langage courant, « pragmatisme » désigne un concept de la philosophie pratique forgé et étudié par Charles S. Peirce ainsi que par d’autres philosophes américains de la fin du XIXe siècle dont le projet était le suivant : se libérer de la métaphysique fondationnelle de la morale, c’est-à-dire d’une méthodologie a prioriste de la philosophie pratique axée sur l’évaluation des fins, principes ou motifs de l’action. Ce type de philosophie morale peut être aristotélicienne, c’est-à-dire étudier la nature d’un être pour déterminer quelle action il doit entreprendre, ou kantienne, c’est-à-dire prétendument formelle, et rendue nécessaire par la structure de l’entendement humain. Au contraire, le pragmatisme entend ne pas commencer par établir les fins à atteindre ou des impératifs à respecter avant de déduire quelles actions doivent être entreprises et quelles interdites, mais il propose de commencer par accepter les problèmes et enjeux que la nature nous donne à résoudre, et trouver le moyen le plus habile d’y parvenir. À l’origine de cette tentative de repenser la philosophie pratique, on trouve l’idée que l’être vivant est toujours pris dans une situation pratique dans laquelle son objectif s’impose à lui. La réflexion sur les fins de l’action serait alors pur gaspillage de temps et d’énergie, et le besoin de celle-ci pure illusion. On peut donc extraire quatre mots d’ordre du pragmatisme philosophique. Le conséquentialisme : c’est l’ensemble des effets de l’action qui doit faire l’objet d’une évaluation normative, et non l’intention y présidant. L’empirisme radical : l’évaluation normative n’est pas issue de l’imagination des effets mais de la confrontation directe à ces effets. La préférence ne peut donc se forger que par essais et erreurs et non par la délibération en amont de l’action. Le révisionnisme normatif : en conséquence de l’empirisme radical, toute idée abstraite d’effets peut être révisée, autrement dit toute valeur peut être révisée par l’expérience.

Ce qui apparaît donc, c’est que bien que l’usage courant du terme « pragmatique » ne soit que rarement instruit de son sens philosophique, les deux interprétations sont compatibles, ou plutôt la première est suffisamment large pour ne pas entrer manifestement en contradiction avec la seconde, et les aspirations du projet philosophique sont vraisemblablement partagées par les pragmatiques du quotidien. Pour poursuivre mon enquête je vais établir une définition unique du terme qui ne trahisse ni l’une ni l’autre. Par pragmatisme j’entendrai donc le projet d’une doctrine de la pratique qui ne soit pas fondée sur la vérification de l’adéquation de la maxime de l’action à « idées métaphysiques », ou « valeurs abstraites », mais sur l’application des solutions découvertes dans la pratique, solutions les plus efficaces à des problèmes imposés aux agents, étant données des contraintes matérielles. Par libéralisme, j’entendrai la doctrine politique d’après laquelle aucun code de loi ne doit justifier l’action coercitive contre la propriété privée, l’intégrité physique ou la liberté de mouvement d’un individu, et selon laquelle l’unique but de toute institution publique doit être la défense de ces droits.

L’on peut comprendre que certaines tentatives rationalistes aient paru illusoires aux pragmatiques, notamment la tentative kantienne de déterminer les fins de l’action morale par le seul exercice de la raison. Bien que peu remarqué, son échec est explicite dans les formulations de l’impératif catégorique, mais il est vrai que l’idée de l’existence d’impératifs moraux découlant de la nature même de la raison a pu susciter de vains efforts même après lui, voire des manipulations, par les détenteurs de l’autorité de raison, de ceux qui tombaient sous leur autorité. Par ailleurs, de nombreuses théories a prioristes proposent des critères de la moralité qui ne sont pas toujours décidables : authenticité heideggerienne, force et faiblesse nietzschéennes, qui peuvent être tour à tour attribuées ou refusées suivant le chemin rhétorique pris par l’orateur, accroissant le risque de manipulation. Toutefois, j’aimerais défendre ici que bien qu’il soit possible que l’Homme n’ait pas besoin de définir explicitement la fin de son action et de l’évaluer a priori pour effectivement entreprendre une action, il me semble absolument nécessaire qu’il le fasse s’il veut utiliser les ressources que la rationalité met à sa disposition pour planifier et orchestrer son action dans le temps et vis-à-vis des autres. Autrement dit, rejetant l’idée d’une découverte strictement rationnelle des fins de l’action, je tiens à défendre que leurs définitions, fussent-elle extraites de l’expérience sensorielle, et leur hiérarchisation par l’usage instrumental (le seul usage) de la raison est indispensable à la planification de l’action et constitue un avantage indéniable de l’animal capable de raison dans la poursuite de son intérêt, quel que soit cet intérêt.

Quelques définitions tout d’abord. J’appelle préférence le choix d’un individu parmi les options possibles, représentées par l’imagination de leurs conséquences. Ainsi je préfère la viande rouge au poisson lorsqu’imaginant la sensation que chacun me procurera, je choisis la viande rouge. J’appellerai valeur la connaissance abstraite qu’une personne peut acquérir de ses propres préférences en tant qu’elles ont quelque régularité. Je peux par exemple être un partisan de la non-violence si dans tout conflit auquel j’aie assisté ou que j’aie pu imaginer, le vol, l’agression, le meurtre m’ont semblé les options les moins préférables. Ces options forment alors une classe, les actes de la violence, et ces préférences une autre classe, la valeur de « non violence ». On pourra alors appeler « objectif » de l’action une description de la préférence qu’elle satisfait du type : « ne pas utiliser la violence ». Il est alors assez clair qu’à chaque valeur ainsi définie correspond un objectif et vice versa, par exemple, l’objectif de celui qui agit au nom de la défense de la propriété privée d’un individu sera « garantir que la propriété privée de cet individu ne sera pas violée »1. J’appellerai justification d’une action par une valeur la preuve que la préférence pour cette action tombe dans la classe définissant cette valeur, c’est-à-dire que la conséquence de cette action remplit l’objectif associé à cette valeur, c’est-à-dire qu’elle tombe dans la classe de conséquences correspondante. J’appellerai plan d’action une collection de choix d’actions, d’objectifs et de preuves que chaque action remplit son objectif. J’appellerai enfin justification d’un plan d’action par une valeur, la preuve de l’adéquation de l’objectif de chaque action à celui de la suivante, et à ladite valeur, classe incluant, en respectant l’ordre, toutes les classes des objectif précédents.

Revenons à présent aux pragmatiques et transportons-nous dans une situation de choix concrète, puis dans une situation de délibération collective concrète. Vérifions d’abord que le pragmatique ne nie pas tout simplement que nos descriptions de ces situations soient les bonnes. Une situation de choix est une situation dans laquelle l’agent se représente, par exemple peut décrire, plusieurs actions possibles, mutuellement exclusives. Même si le pragmatique défend que l’agent se trouve toujours déjà en situation de devoir agir, souvent même dans l’urgence, je ne crois pas qu’il ait de raison de nier que l’agent se trouve parfois dans de telles situations. Notamment parce que les interactions sociales ou le contexte de marché produisent spontanément ce genre d’alternatives. Pour savoir s’il doit investir dans telle activité ou telle autre, il doit vérifier s’il a une preuve de la justification de telle décision en vue d’une fin à laquelle cette décision doit être subordonnée. Ce qui revient également à subordonner son action immédiate à la fin que constitue la décision particulière d’investissement à laquelle il s’est résolu. Le pragmatique nierait peut-être que la représentation de cette délibération soit nécessaire, par exemple parce qu’elle cacherait en fait un mécanisme d’apprentissage par essais et erreurs par lequel, après des centaines de décisions et l’épreuve de sentiments de plaisir et de douleur indistincts, l’investisseur aurait été finalement amené sans y penser à la décision maximisant son intérêt. Mais tel n’est simplement pas le cas, et une telle stratégie est, du seul point de vue de la maximisation de l’intérêt subjectif quel qu’il soit, bien inférieure à une description du choix, faisant usage de représentations abstraites des conséquences, dont nous avons montré qu’elles ne sont pas différentes des valeurs.

Bien qu’il me semble ne pas avoir trahi la profession de foi du pragmatisme, on pourrait m’opposer que je caricature cette position en ce que les pragmatiques ne refusent pas tout recours à l’abstraction. Je répondrai toutefois que ce que le pragmatique doit encore vérifier c’est qu’il ne confond pas le degré d’abstraction d’une valeur et la précision de sa définition, car bien que sa suspicion envers l’abstraction puisse venir de ce qu’une valeur abstraite peut empêcher de bien ausculter des sentiments moraux changeants, reste qu’étant donné un problème particulier, la capacité à représenter un objectif abstraitement est la condition de la hiérarchisation des objectifs et donc de la planification stratégique de l’action. Par ailleurs, sans stabilité de la préférence au moins le temps de l’effectuation de ce plan d’action, la maximisation de l’utilité subjective par cette action est impossible.

Mais il y a plus grave et c’est là que se concentrera ma critique. Supposons que Carl et John soient face à un problème à résoudre en coopération, mais que les préférences, ou si l’on veut les valeurs de l’un soient incompatibles avec celles de l’autre2 et font des prescriptions contradictoires face au problème. Carl affirme qu’il faut faire X au nom de V, et donne la preuve de la justification que de X au nom de V, ainsi celle du fait que V ne justifie pas aussi de ne pas faire X. John se trouve être un pragmatique, qui détermine par l’usage d’un critère quelconque que V est une valeur qui n’est pas apte à diriger l’action. Au contraire, de l’avis de John, il faut entreprendre Y, et il tente donc d’en convaincre Carl. Un pragmatique au sens le plus radical devrait intimer à Carl d’entreprendre Y lui-même pour découvrir par l’expérience que c’est en fait ce qu’il fallait faire, et ainsi de renier V. Mais l’on voit aisément que si le problème est assez grave, le déplaisir de la perspective de Y poussera Carl à décliner, et que ce refus paraît d’autant plus justifié que les capacités humaines de mémoire et d’imagination semblent destinées à éviter ce genre d’errements à l’intérieur d’une génération. John a donc besoin de fournir une preuve de la justification de l’action Y qui emporte l’adhésion de Carl. Mais pour emporter cette adhésion, cette justification de Y doit être au nom de W, une autre valeur à laquelle il sait que Carl est encore plus sensible qu’à V, autrement dit que par subordination des objectifs, Carl rejettera V pour W et donc acceptera d’entreprendre Y. Voilà à notre avis la seule manière rationnelle pour John de convaincre Carl, et elle fait indéniablement appel à des valeurs.

Cette critique devient encore plus acerbe lorsqu’on l’applique à des instances de ce que j’appellerai « rhétorique pragmatique », et que je n’imputerai pas aux philosophes pragmatiques bien qu’elle me semble se réclamer de leur projet. On lit de plus en plus de « libéraux pragmatiques » tentés d’accepter une forme d’interventionnisme ou de limitation de l’immigration au nom du pragmatisme. L’une des raisons pourrait être une découverte que le principe de non-agression ou la liberté de circulation sont en fait de ces valeurs triviales qui permettent de défendre à la fois un acte et son contraire, mais d’après la définition que nous avons donnée, ce n’est pas le cas : soit la traversée d’une frontière est libre, soit elle ne l’est pas, soit une atteinte à la propriété privée se produit, soit elle ne se produit pas. L’on poursuit donc des objectifs bien définis, et pourtant l’on est appelé par cet interlocuteur à les amender, sans que ce dernier n’explique pourquoi il faudrait les amender. S’il le faisait, il devrait alors faire appel à une valeur et l’on pourrait alors en toute transparence estimer si l’on doit subordonner ses objectifs aux siens. Ce refus par l’interlocuteur de présenter les valeurs – ou objectifs – au nom desquelles il appelle à une action constitue toute la grossièreté des appels au pragmatisme : lorsqu’un professeur appelle à rechercher la solution la plus « pragmatique » à un problème d’économie politique, il ne fait qu’occulter la variété des objectifs qui pourraient être poursuivis, qu’il s’agisse de maximiser le produit d’une économie, d’optimiser la balance d’un budget, ou de réduire les inégalités de revenu, en suggérant que l’objectif à remplir est évident. Cette grossièreté apparaît en général plus facilement à celui pour qui d’autres objectifs prévalent que ceux que la solution présentée finalement comme « pragmatique » poursuit, mais ceux qui ne la détectent pas n’en sont pas moins abusés par un raisonnement incomplet. Il n’en va pas différemment de notre libéral pragmatique, qui demande tout simplement de ne pas choisir l’option maximisant la satisfaction libérale, mais ne s’oblige pas à expliciter lui-même les fins justifiant son choix. Sa proposition est l’irrationalité.

Comment le pragmatisme séduit-il ? Comment arrive-t-il à faire oublier qu’une action est justifiée parce qu’elle amène efficacement à la réalisation d’objectifs désirés ? Je quitte ici le domaine de l’épistémologie pour celui, bien moins certain, de la psychologie naïve, mais il me semble que les tenants de cette séduction sont les suivants. La rhétorique pragmatique procède par surenchère de théorie descriptive et de technologie conceptuelle, en somme elle est un discours d’expert. Le lecteur tombe alors sous l’autorité scientifique du pragmatique, et fort des moyens descriptifs qui lui sont donnés, s’empresse d’accepter les objectifs que ces moyens lui permettent de penser, et de les remplir avec la technologie qui lui est fournie. Dans le débat moral public, ce biais est particulièrement présent chez l’anthropologue, l’économiste ou le sociologue, dont la technologie conceptuelle est productrice de nombreuses prédictions ou représentations synthétiques (par ailleurs souvent fausses) qui se muent en prescriptions expertes et soi-disant « neutres ». Enfin, en politique, le pragmatisme est l’un des alibis de la raison d’État, puisque dans un contexte d’action collective, il permet le raccourci rhétorique suprême, celui de l’évidence de l’intérêt national commun, de la norme de « ce qu’il faut ». Le plus grand risque pour l’aspirant pragmatique, c’est donc de devenir la marionnette d’un agent qui connaît ses propres fins, mais qui sait les cacher dans le semblant de l’évidence.

On peut s’étonner de la recrudescence du pragmatisme dans des cercles libéraux où les objectifs et les valeurs (« valeur » n’étant qu’un mot galvaudé pour « préférence ») sont bien définis. Elle tient peut-être à ce que les objectifs du libéralisme semblent souvent difficiles à atteindre. À ce propos, il faut distinguer l’élaboration d’un processus de transition et le pragmatisme, bien que le second terme soit parfois utilisé pour désigner la première notion. Lorsque l’on s’attache à imaginer la transition à partir de l’état actuel, vers un système fiscal minimal, ou l’abolition de toute fiscalité, ou encore la privatisation des systèmes de retraite, d’éducation ou de santé, l’objectif final, la préférence parmi les états finaux est bien définie, et est absolument prioritaire. Des objectifs secondaires peuvent lui être subordonnés, qui concernent la diffusion du projet idéologique, le passage par des modèles intermédiaires pour limiter les chocs d’ajustements, en somme la technologie nécessaire à la transition. Chacun peut alors contrôler la rationalité du plan d’action, c’est-à-dire l’adéquation de chaque étape par rapport à sa fin immédiate et dernière. On peut appeler, sans trahir l’intuition, la présentation d’un tel plan d’action rationnel vis-à-vis d’une fin une « preuve de faisabilité ».

C’est parfois ce qui manque à la réflexion libérale, mais pour atteindre des objectifs ambitieux, il s’agit de ne pas commencer par les dissimuler.

Messieurs les pragmatiques, revenez donc à la raison.

  1.  Notons une chose importante : il n’y a pas, selon cette description, de différence fondamentale entre les valeurs abstraites et les préférences pour des options prosaïques, qui sont simplement des classes très restreintes. Ainsi dans une perspective socialiste : la valeur « égalité de revenu » est incluse dans la valeur « égalité réelle » et la classe contenant la classe contenant la préférence « voter pour la loi sur le salaire minimum » est incluse dans la classe « égalité de revenu ». Du point de vue du simple sentiment moral par lequel nous connaissons nos préférences, les valeurs ne sont « concrètes » ou « abstraites » que par degré, et la seule chose qui importe est qu’on puisse les définir par un objectif clair, que l’on puisse prouver qu’un plan d’action y est conforme et que l’on ne puisse pas prouver le contraire à la fois. La seule distinction pertinente à faire est, pour un plan d’action donnée, entre moyen et fin, ou entre fins intermédiaires et fin dernière, mais il est aisé de voir qu’une fin n’est dernière qu’étant donné un plan d’action. Cela n’est pas à dire que dans les faits, l’agent humain pourra toujours trouver une fin à laquelle subordonner toute fin, mais que tout segment de ce plan d’action possède sa propre fin dernière, et que s’il y a lieu de délibérer entre des fins, c’est toujours en tant que moyen pour une fin à laquelle elles sont subordonnées.
  2.  Certains pragmatiques pourraient nier que cela soit possible, notamment si leur avis est que les agents ont en réalité tous les mêmes valeurs, par exemple parce qu’en tant qu’être sensibles et animaux ils sont tenus par les mêmes impératifs supérieurs de survie, d’évitement de la douleur, etc. Notre pragmatique proposera alors que sa méthode permet l’élicitation des véritables valeurs à travers l’action, et intime le rejet des lubies idéologiques qui ne sont que des illusions du langage par l’usage desquelles les agents cherchent, par exemple, à prendre le pouvoir les uns sur les autres. Dans ce cas, notre débat avec le pragmatique s’arrête sur ce désaccord indépassable quant aux hypothèses.
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  • Il était temps, une fois pour toute, de dégonfler cette encombrante baudruche du « pragmatisme ». Le pragmatisme, ce n’est pas un courant ni un mode du libéralisme. Le libéralisme pragmatique, ça n’existe pas. Pas plus que le christianisme pragmatique ou le marxisme pragmatique. Le pragmatisme est un mode d’action, pas une pensée politique.

    Pour un libéral, être pragmatique, ce n’est pas remettre en cause le caractère fondamental des droits naturels de l’individu dans la théorie libérale. C’est, par exemple, voter pour un parti qui aurait un programme politique offrant le plus de propositions libérales par rapport aux autres partis, mais qui malheureusement serait en retrait sur la liberté de circulation. Pour un parti politique qui se voudrait libéral, être pragmatique, ce n’est pas présenter un programme politique proposant des mesures limitant la liberté de circulation pour essayer d’appâter un électorat frileusement xénophobe. C’est, par exemple, mettre momentanément en parenthèse cette revendication essentielle de la théorie libérale lors de négociation avec d’autres partenaires politiques, au niveau national ou international, comme monnaie d’échange en vue de faire avancer d’autres propositions libérales.
    Bref, pour un libéral, le pragmatisme ne consiste pas à édulcorer ou à trahir les principes fondamentaux du libéralisme. Il consiste, au contraire, à les réaffirmer avec une force contondante. Afin de pouvoir, au niveau du jeu politique, négocier l’application concrète d’un maximum de propositions libérales. Le libéral qui s’assiérait à la table de négociation avec une position minimaliste passant à la trappe des principes fondamentaux du libéralisme n’obtiendra strictement rien, se fera dévorer tout cru par ses adversaires politiques et sa trahison n’aura servi en rien la cause de la liberté. Le déshonneur et la défaite. Mais bon, c’est pas comme si ce n’était pas la voie empruntée par de prétendus libéraux depuis des décennies, avec les magnifiques résultats que l’on connait.

  • Bonjour

    Un classique 😉

    « Le libéralisme n’a jamais été une idéologie, j’entends n’est pas une théorie se fondant sur des concepts antérieurs à toute expérience, ni un dogme invariable et indépendant du cours des choses ou des résultats de l’action. Ce n’est qu’un ensemble d’observations, portant sur des faits qui se sont déjà produits. Les idées générales qui en découlent constituent non pas une doctrine globale et définitive, aspirant à devenir le moule de la totalité du réel, mais une série d’hypothèses interprétatives concernant des événements qui se sont effectivement déroulés. Adam Smith, en entreprenant d’écrire La Richesse des nations constate que certains pays sont plus riches que d’autres. Il s’efforce de repérer, dans leur économie, les traits et les méthodes qui peuvent expliquer cet enrichissement supérieur, pour tenter d’en extraire des indications recommandables. Il procède ainsi comme Kant qui, dans la Critique de la raison pure, dit à ses confrères philosophes : depuis plus de deux mille ans, nous tentons d’élaborer des théories du réel valables pour l’éternité. Elles sont régulièrement rejetées dès la génération suivante faute de démonstration irréfutable. Or, depuis un siècle et demi, nous avons sous les yeux une discipline récente, qui est enfin parvenue avec certitude à établir quelques lois de la nature : c’est la physique. Au lieu de nous obstiner dans notre stérile dogmatisme métaphysique, observons donc plutôt comment s’y sont pris les physiciens pour réussir et inspirons-nous de leurs méthodes pour tâcher d’égaler leurs succès. »

    JF REVEL quand même..

    • Le libéralisme, ce n’est pas que le le marché libre, la division du travail et le capitalisme. Comme le rappelle l’article 2 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, le libéralisme, c’est surtout, et avant tout, une théorie politique visant à restreindre le champ d’action de l’État à la protection des droits naturels des individus.

      • Bonjour José

        JFR ne limite pas sa réflexion sur l’économie et tu le sais bien.

        « Or toute idéologie est un égarement. Il ne peut pas y avoir d’idéologie juste. Toute idéologie est intrinsèquement fausse, de par ses causes, ses motivations et ses fins, qui sont de réaliser une adaptation fictive du sujet humain à lui-même — à ce « lui-même », du moins, qui a décidé de ne plus accepter la réalité, ni comme source d’information ni comme juge du bien-fondé de l’action. »

        Pour finir

        « J’ai combattu le communisme mû par la même « obsession » qui m’avait jadis fait combattre le nazisme : l’« idée fixe », « viscérale » du respect de la personne humaine. »

        On se rejoint 🙂

  • Ce refus par l’interlocuteur de présenter les valeurs – ou objectifs – au nom desquelles il appelle à une action constitue toute la grossièreté des appels au pragmatisme : lorsqu’un professeur appelle à rechercher la solution la plus « pragmatique » à un problème d’économie politique, il ne fait qu’occulter la variété des objectifs qui pourraient être poursuivis, qu’il s’agisse de maximiser le produit d’une économie, d’optimiser la balance d’un budget, ou de réduire les inégalités de revenu, en suggérant que l’objectif à remplir est évident.

    Cette grossièreté apparaît en général plus facilement à celui pour qui d’autres objectifs prévalent que ceux que la solution présentée finalement comme « pragmatique » poursuit, mais ceux qui ne la détectent pas n’en sont pas moins abusés par un raisonnement incomplet. Il n’en va pas différemment de notre libéral pragmatique, qui demande tout simplement de ne pas choisir l’option maximisant la satisfaction libérale, mais ne s’oblige pas à expliciter lui-même les fins justifiant son choix. Sa proposition est l’irrationalité. »

    Article brillant. Ce passage étant la conclusion de votre démonstration j’ai trouvé dommage de la laisser noyé dans le reste du texte.

    • Euh alors j’ai tout faux si je comprends bien ?

      • ÉVIDEMMENT NON! Votre liberté de penser et de vous exprimer doivent être respectées par tout libéral, comme par tout citoyen.

        Mais croire que d’autres qui n’ont pas forcément connus les mêmes événements ou circonstances que vous, risquent de vous reprocher vos concessions à la réalité.

        Il y a dans le libéralisme un « absolu » qui ne sera pas atteint, son fonctionnement qui dépend non pas de la liberté individuelle qui reste le but, mais dans ce qui l’accompagne: la responsabilité des conséquences de l’utilisation de cette liberté ou du fait que contrairement à la théorie, en usant de votre liberté, vous avez nui à quelqu’un: en théorie, aucun des 2 cas n’aurait dû se produire!

        Ce n’est pas le libéralisme qui est en cause mais l’intransigeance de ses principes, sur le papier!

        • Il n’y a pas d’absolu dans le libéralisme? Sinon c’est un autre communisme, un autre totalitarisme.

        • C’est formidable, mais aujourd’hui on ne se fait plus attaquer sur des actions, un engagement politique, un soutien ou même des idées mais sur le simple fait d’oser suggérer que les idées des autres ne sont peut-être pas tout à fait complètement fondées et qu’on n’y adhère donc pas.

          Si on n’est pas festivement citoyen, on devient turbolibéral, si on ne croit pas à la destruction imminente de la planète on est un conard négationniste, si on refuse l’une ou l’autre extrême, on est irrationnel et si on ne voit pas l’intérêt et la pertinence de l’épistémologie formelle, on est un simple d’esprit …

  • bah, vous parlez à qui?
    quand une personne quelconque se dit pragmatique, c’est plus limité que cela et moins construit, il s’agit juste de s’adapter au réel dans son intérêt , et quand un e personne quelconque se réfère au libéralisme , c’est aussi moins construit et ne s’articule que sur quelques idées fortes.

    et si le libéralisme est une idéologie, je le rejette….

  •  » Par pragmatisme j’entendrai donc le projet d’une doctrine de la pratique qui ne soit pas fondée sur la vérification de l’adéquation de la maxime de l’action à « idées métaphysiques », ou « valeurs abstraites », mais sur l’application des solutions découvertes dans la pratique, solutions les plus efficaces à des problèmes imposés aux agents, étant données des contraintes matérielles. Par libéralisme, j’entendrai la doctrine politique d’après laquelle aucun code de loi ne doit justifier l’action coercitive contre la propriété privée, l’intégrité physique ou la liberté de mouvement d’un individu, et selon laquelle l’unique but de toute institution publique doit être la défense de ces droits. »

    Et si le libéralisme était le résultat d’un mode de pensée pragmatique ?

    Vos définitions exposent un champs de travail qui sous entend une série de postulats sur l’humain qui sont à mon sens, erronés, du moins , invérifiables. Ils traduisent une vision du monde qui séparerai corps/esprit, et qui permettrait la construction d’une idéologie en totale indépendance du réel, du matériel, voire du factuel dans la version radicale et illuminée.

    « Bien qu’il me semble ne pas avoir trahi la profession de foi du pragmatisme, on pourrait m’opposer que(…) »
    Ce que je vous reproche c’est de vous méprendre sur ce qu’est le pragmatisme: la seule valeur a priori du pur pragmatique est de vérifier si son choix colle au réel et aux résultats d’éventuelles expériences.
    En ce sens l’opposition fondamentale entre pragmatisme et idéologie est à lire à l »aune de la temporalité.
    En bref, le pragmatique pourrait apparaître comme un conservateur en politique car il doit se référer au passé. L’idéologue regarde vers un avenir qu’il estime capable de construire.

    La dichotomie est vraisemblablement fausse, toute idéologie provient d’expérience, ne serai-ce que sensorielle à minima. Et toute posture pragmatique implique une hiérarchie des valeurs comme vous le faites remarquer.
    Encore une fois c’est tenter d’enfermer le réel dans le champs du langage formel avec tous les ratés que cela produit.
    Carl et John n’existent pas, au mieux ils sont des souris dans un labo.

    Concernant l’immigration, les « libéraux pragmatiques » ne vous répondent pas que c’est la liberté de circulation le problème mais assistanat, l’étatisme omniprésent, le manque de régalien etc…. Le débat ne porte pas sur l’idéologie ( encore que l’on pourrait discuter de l’ordre d’agencement des réformes libérales à mener comme vous le dites dans le dernier paragraphe ).

    « La rhétorique pragmatique procède par surenchère de théorie descriptive et de technologie conceptuelle, en somme elle est un discours d’expert. »
    Désolé, mais j’ai plus l’impression que c’est vous qui nous proposé un discours d’expert.

  • On peut aussi refuser l’immigration en partant d’un point de vue libéral. Cf. Hoppe

  • Le pragmatisme, c’est avant tout de chercher à adapter les idées qu’on croit justes au réel.

    A partir de là, rien d’antinomique entre libéralisme et pragmatique. Le libéral pragmatique est celui qui sera bien conscient de la primauté de la propriété privée, tout en se servant de l’Etat pour maintenir une industrie nationale puissante (ex: en verrouillant le capital de certaines sociétés) ou pour donner une impulsion dans certains domaines industriels (ex: projets Ariane, ou Airbus qui ne se sont pas faits sans l’aide de l’Etat). Mais ce n’est qu’une illustration, on peut en trouver d’autres sur la politique étrangère, les politiques culturelles ou de défense des intérêts de son pays.

  • Les commentaires sont fermés.

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Par Jonathan Frickert. 

Ce matin, comme chaque jour, j’ai pris le train pour aller travailler. En marchant jusqu’à la gare, j’ai pu voir un graffiti sur un mur : « Travaille, emprunte, consomme, crève », était-il écrit.

Un tag anodin, d’autant que je ne saurais dire depuis combien de temps il était sur ce mur. Loin de toutes les questions de respect du droit de propriété d’autrui, la première réflexion qui m’est venue portait sur l’incroyable contrainte que l’auteur a voulu révéler quant au système capitaliste. « Consomme ».

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En France, la séparation marquée entre les arts dit « libéraux » et « mécaniques » remonte à l’Antiquité. Elle est restée présente dans les esprits de nos « élites » qui vouent à la pensée un culte disproportionné aux dépens du simple bon sens. Ils perdent ainsi pied avec la réalité du monde physique pour le malheur des hommes en favorisant une idéologie déconnectée du terrain dont le fondement s’enracine dans l’Histoire.

Des origines antiques

Depuis l’Antiquité, les « arts » ont été classés selon une échelle de valeurs, mais les Grecs... Poursuivre la lecture

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