Le libéralisme malade du pragmatisme ?

Doctor visit credits Laura Smithvia Flickr ( (CC BY-NC-ND 2.0)

Les libéraux doivent-ils se débarrasser de leurs principes rationnels par pragmatisme ?

Le pragmatisme semble être une idée en vogue, notamment parmi les libéraux. On propose ici une explicitation de ce projet d’une doctrine de la pratique débarrassée de la référence à des valeurs ou impératifs moraux antérieurs à l’action et justifiant celle-ci. On montre ensuite que dans un cadre de réflexion moral aussi appauvri, il est difficile de convaincre un interlocuteur qu’une action est justifiée, et que l’appel rhétorique au pragmatisme cache trop souvent ces failles de justification.

Par Antoine Kerbérénès.

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Vous connaissez probablement un pragmatique, un adepte de l’efficacité, un personnage désenchanté qui en toute occasion polémique se rit des valeurs et propose d’appliquer d’expertes solutions techniques. Loin des « lubies » qu’il dénonce, il avance des « faits », et affirme que ceux-ci « parlent d’eux-mêmes », ou bien qu’ils sont têtus, comme le « réel ».

Au sens commun, le pragmatisme est une attitude de disqualification du débat idéologique et même de la légitimité du dogme idéologique comme motivation du choix. Une idéologie est alors un ensemble de préceptes ou « dogmes » généraux permettant de décider quel plan d’action poursuivre dans une variété de situations différentes, plutôt qu’au cas par cas, et en amont de celles-ci. On dit parfois que l’idéologie a trait aux fins dernières de l’action, c’est-à-dire la vérification que les objectifs d’un plan d’action donné se subordonnent à un objectif plus lointain : l’égalité pour les socialistes, la défense de l’environnement pour les écologistes, etc. Le pragmatique refuse donc à la fois de délibérer sur l’idéologie la meilleure, d’accepter les arguments idéologiques dans la délibération sur l’action à entreprendre, et même d’agir lui-même en fonction d’une idéologie. Ainsi dans les départements d’économie, le libéralisme est considéré comme un dogme excluant a priori certaines politiques, l’ajustement fiscal par les prélèvements par exemple, au profit de l’ajustement par les dépenses, excluant donc le premier sans considérer ses effets. Seul le pragmatique, guéri des interdits dogmatiques, tirerait le meilleur parti de la connaissance experte de toutes les technologies à sa disposition.

Avant d’être un terme du langage courant, « pragmatisme » désigne un concept de la philosophie pratique forgé et étudié par Charles S. Peirce ainsi que par d’autres philosophes américains de la fin du XIXe siècle dont le projet était le suivant : se libérer de la métaphysique fondationnelle de la morale, c’est-à-dire d’une méthodologie a prioriste de la philosophie pratique axée sur l’évaluation des fins, principes ou motifs de l’action. Ce type de philosophie morale peut être aristotélicienne, c’est-à-dire étudier la nature d’un être pour déterminer quelle action il doit entreprendre, ou kantienne, c’est-à-dire prétendument formelle, et rendue nécessaire par la structure de l’entendement humain. Au contraire, le pragmatisme entend ne pas commencer par établir les fins à atteindre ou des impératifs à respecter avant de déduire quelles actions doivent être entreprises et quelles interdites, mais il propose de commencer par accepter les problèmes et enjeux que la nature nous donne à résoudre, et trouver le moyen le plus habile d’y parvenir. À l’origine de cette tentative de repenser la philosophie pratique, on trouve l’idée que l’être vivant est toujours pris dans une situation pratique dans laquelle son objectif s’impose à lui. La réflexion sur les fins de l’action serait alors pur gaspillage de temps et d’énergie, et le besoin de celle-ci pure illusion. On peut donc extraire quatre mots d’ordre du pragmatisme philosophique. Le conséquentialisme : c’est l’ensemble des effets de l’action qui doit faire l’objet d’une évaluation normative, et non l’intention y présidant. L’empirisme radical : l’évaluation normative n’est pas issue de l’imagination des effets mais de la confrontation directe à ces effets. La préférence ne peut donc se forger que par essais et erreurs et non par la délibération en amont de l’action. Le révisionnisme normatif : en conséquence de l’empirisme radical, toute idée abstraite d’effets peut être révisée, autrement dit toute valeur peut être révisée par l’expérience.

Ce qui apparaît donc, c’est que bien que l’usage courant du terme « pragmatique » ne soit que rarement instruit de son sens philosophique, les deux interprétations sont compatibles, ou plutôt la première est suffisamment large pour ne pas entrer manifestement en contradiction avec la seconde, et les aspirations du projet philosophique sont vraisemblablement partagées par les pragmatiques du quotidien. Pour poursuivre mon enquête je vais établir une définition unique du terme qui ne trahisse ni l’une ni l’autre. Par pragmatisme j’entendrai donc le projet d’une doctrine de la pratique qui ne soit pas fondée sur la vérification de l’adéquation de la maxime de l’action à « idées métaphysiques », ou « valeurs abstraites », mais sur l’application des solutions découvertes dans la pratique, solutions les plus efficaces à des problèmes imposés aux agents, étant données des contraintes matérielles. Par libéralisme, j’entendrai la doctrine politique d’après laquelle aucun code de loi ne doit justifier l’action coercitive contre la propriété privée, l’intégrité physique ou la liberté de mouvement d’un individu, et selon laquelle l’unique but de toute institution publique doit être la défense de ces droits.

L’on peut comprendre que certaines tentatives rationalistes aient paru illusoires aux pragmatiques, notamment la tentative kantienne de déterminer les fins de l’action morale par le seul exercice de la raison. Bien que peu remarqué, son échec est explicite dans les formulations de l’impératif catégorique, mais il est vrai que l’idée de l’existence d’impératifs moraux découlant de la nature même de la raison a pu susciter de vains efforts même après lui, voire des manipulations, par les détenteurs de l’autorité de raison, de ceux qui tombaient sous leur autorité. Par ailleurs, de nombreuses théories a prioristes proposent des critères de la moralité qui ne sont pas toujours décidables : authenticité heideggerienne, force et faiblesse nietzschéennes, qui peuvent être tour à tour attribuées ou refusées suivant le chemin rhétorique pris par l’orateur, accroissant le risque de manipulation. Toutefois, j’aimerais défendre ici que bien qu’il soit possible que l’Homme n’ait pas besoin de définir explicitement la fin de son action et de l’évaluer a priori pour effectivement entreprendre une action, il me semble absolument nécessaire qu’il le fasse s’il veut utiliser les ressources que la rationalité met à sa disposition pour planifier et orchestrer son action dans le temps et vis-à-vis des autres. Autrement dit, rejetant l’idée d’une découverte strictement rationnelle des fins de l’action, je tiens à défendre que leurs définitions, fussent-elle extraites de l’expérience sensorielle, et leur hiérarchisation par l’usage instrumental (le seul usage) de la raison est indispensable à la planification de l’action et constitue un avantage indéniable de l’animal capable de raison dans la poursuite de son intérêt, quel que soit cet intérêt.

Quelques définitions tout d’abord. J’appelle préférence le choix d’un individu parmi les options possibles, représentées par l’imagination de leurs conséquences. Ainsi je préfère la viande rouge au poisson lorsqu’imaginant la sensation que chacun me procurera, je choisis la viande rouge. J’appellerai valeur la connaissance abstraite qu’une personne peut acquérir de ses propres préférences en tant qu’elles ont quelque régularité. Je peux par exemple être un partisan de la non-violence si dans tout conflit auquel j’aie assisté ou que j’aie pu imaginer, le vol, l’agression, le meurtre m’ont semblé les options les moins préférables. Ces options forment alors une classe, les actes de la violence, et ces préférences une autre classe, la valeur de « non violence ». On pourra alors appeler « objectif » de l’action une description de la préférence qu’elle satisfait du type : « ne pas utiliser la violence ». Il est alors assez clair qu’à chaque valeur ainsi définie correspond un objectif et vice versa, par exemple, l’objectif de celui qui agit au nom de la défense de la propriété privée d’un individu sera « garantir que la propriété privée de cet individu ne sera pas violée »1. J’appellerai justification d’une action par une valeur la preuve que la préférence pour cette action tombe dans la classe définissant cette valeur, c’est-à-dire que la conséquence de cette action remplit l’objectif associé à cette valeur, c’est-à-dire qu’elle tombe dans la classe de conséquences correspondante. J’appellerai plan d’action une collection de choix d’actions, d’objectifs et de preuves que chaque action remplit son objectif. J’appellerai enfin justification d’un plan d’action par une valeur, la preuve de l’adéquation de l’objectif de chaque action à celui de la suivante, et à ladite valeur, classe incluant, en respectant l’ordre, toutes les classes des objectif précédents.

Revenons à présent aux pragmatiques et transportons-nous dans une situation de choix concrète, puis dans une situation de délibération collective concrète. Vérifions d’abord que le pragmatique ne nie pas tout simplement que nos descriptions de ces situations soient les bonnes. Une situation de choix est une situation dans laquelle l’agent se représente, par exemple peut décrire, plusieurs actions possibles, mutuellement exclusives. Même si le pragmatique défend que l’agent se trouve toujours déjà en situation de devoir agir, souvent même dans l’urgence, je ne crois pas qu’il ait de raison de nier que l’agent se trouve parfois dans de telles situations. Notamment parce que les interactions sociales ou le contexte de marché produisent spontanément ce genre d’alternatives. Pour savoir s’il doit investir dans telle activité ou telle autre, il doit vérifier s’il a une preuve de la justification de telle décision en vue d’une fin à laquelle cette décision doit être subordonnée. Ce qui revient également à subordonner son action immédiate à la fin que constitue la décision particulière d’investissement à laquelle il s’est résolu. Le pragmatique nierait peut-être que la représentation de cette délibération soit nécessaire, par exemple parce qu’elle cacherait en fait un mécanisme d’apprentissage par essais et erreurs par lequel, après des centaines de décisions et l’épreuve de sentiments de plaisir et de douleur indistincts, l’investisseur aurait été finalement amené sans y penser à la décision maximisant son intérêt. Mais tel n’est simplement pas le cas, et une telle stratégie est, du seul point de vue de la maximisation de l’intérêt subjectif quel qu’il soit, bien inférieure à une description du choix, faisant usage de représentations abstraites des conséquences, dont nous avons montré qu’elles ne sont pas différentes des valeurs.

Bien qu’il me semble ne pas avoir trahi la profession de foi du pragmatisme, on pourrait m’opposer que je caricature cette position en ce que les pragmatiques ne refusent pas tout recours à l’abstraction. Je répondrai toutefois que ce que le pragmatique doit encore vérifier c’est qu’il ne confond pas le degré d’abstraction d’une valeur et la précision de sa définition, car bien que sa suspicion envers l’abstraction puisse venir de ce qu’une valeur abstraite peut empêcher de bien ausculter des sentiments moraux changeants, reste qu’étant donné un problème particulier, la capacité à représenter un objectif abstraitement est la condition de la hiérarchisation des objectifs et donc de la planification stratégique de l’action. Par ailleurs, sans stabilité de la préférence au moins le temps de l’effectuation de ce plan d’action, la maximisation de l’utilité subjective par cette action est impossible.

Mais il y a plus grave et c’est là que se concentrera ma critique. Supposons que Carl et John soient face à un problème à résoudre en coopération, mais que les préférences, ou si l’on veut les valeurs de l’un soient incompatibles avec celles de l’autre2 et font des prescriptions contradictoires face au problème. Carl affirme qu’il faut faire X au nom de V, et donne la preuve de la justification que de X au nom de V, ainsi celle du fait que V ne justifie pas aussi de ne pas faire X. John se trouve être un pragmatique, qui détermine par l’usage d’un critère quelconque que V est une valeur qui n’est pas apte à diriger l’action. Au contraire, de l’avis de John, il faut entreprendre Y, et il tente donc d’en convaincre Carl. Un pragmatique au sens le plus radical devrait intimer à Carl d’entreprendre Y lui-même pour découvrir par l’expérience que c’est en fait ce qu’il fallait faire, et ainsi de renier V. Mais l’on voit aisément que si le problème est assez grave, le déplaisir de la perspective de Y poussera Carl à décliner, et que ce refus paraît d’autant plus justifié que les capacités humaines de mémoire et d’imagination semblent destinées à éviter ce genre d’errements à l’intérieur d’une génération. John a donc besoin de fournir une preuve de la justification de l’action Y qui emporte l’adhésion de Carl. Mais pour emporter cette adhésion, cette justification de Y doit être au nom de W, une autre valeur à laquelle il sait que Carl est encore plus sensible qu’à V, autrement dit que par subordination des objectifs, Carl rejettera V pour W et donc acceptera d’entreprendre Y. Voilà à notre avis la seule manière rationnelle pour John de convaincre Carl, et elle fait indéniablement appel à des valeurs.

Cette critique devient encore plus acerbe lorsqu’on l’applique à des instances de ce que j’appellerai « rhétorique pragmatique », et que je n’imputerai pas aux philosophes pragmatiques bien qu’elle me semble se réclamer de leur projet. On lit de plus en plus de « libéraux pragmatiques » tentés d’accepter une forme d’interventionnisme ou de limitation de l’immigration au nom du pragmatisme. L’une des raisons pourrait être une découverte que le principe de non-agression ou la liberté de circulation sont en fait de ces valeurs triviales qui permettent de défendre à la fois un acte et son contraire, mais d’après la définition que nous avons donnée, ce n’est pas le cas : soit la traversée d’une frontière est libre, soit elle ne l’est pas, soit une atteinte à la propriété privée se produit, soit elle ne se produit pas. L’on poursuit donc des objectifs bien définis, et pourtant l’on est appelé par cet interlocuteur à les amender, sans que ce dernier n’explique pourquoi il faudrait les amender. S’il le faisait, il devrait alors faire appel à une valeur et l’on pourrait alors en toute transparence estimer si l’on doit subordonner ses objectifs aux siens. Ce refus par l’interlocuteur de présenter les valeurs – ou objectifs – au nom desquelles il appelle à une action constitue toute la grossièreté des appels au pragmatisme : lorsqu’un professeur appelle à rechercher la solution la plus « pragmatique » à un problème d’économie politique, il ne fait qu’occulter la variété des objectifs qui pourraient être poursuivis, qu’il s’agisse de maximiser le produit d’une économie, d’optimiser la balance d’un budget, ou de réduire les inégalités de revenu, en suggérant que l’objectif à remplir est évident. Cette grossièreté apparaît en général plus facilement à celui pour qui d’autres objectifs prévalent que ceux que la solution présentée finalement comme « pragmatique » poursuit, mais ceux qui ne la détectent pas n’en sont pas moins abusés par un raisonnement incomplet. Il n’en va pas différemment de notre libéral pragmatique, qui demande tout simplement de ne pas choisir l’option maximisant la satisfaction libérale, mais ne s’oblige pas à expliciter lui-même les fins justifiant son choix. Sa proposition est l’irrationalité.

Comment le pragmatisme séduit-il ? Comment arrive-t-il à faire oublier qu’une action est justifiée parce qu’elle amène efficacement à la réalisation d’objectifs désirés ? Je quitte ici le domaine de l’épistémologie pour celui, bien moins certain, de la psychologie naïve, mais il me semble que les tenants de cette séduction sont les suivants. La rhétorique pragmatique procède par surenchère de théorie descriptive et de technologie conceptuelle, en somme elle est un discours d’expert. Le lecteur tombe alors sous l’autorité scientifique du pragmatique, et fort des moyens descriptifs qui lui sont donnés, s’empresse d’accepter les objectifs que ces moyens lui permettent de penser, et de les remplir avec la technologie qui lui est fournie. Dans le débat moral public, ce biais est particulièrement présent chez l’anthropologue, l’économiste ou le sociologue, dont la technologie conceptuelle est productrice de nombreuses prédictions ou représentations synthétiques (par ailleurs souvent fausses) qui se muent en prescriptions expertes et soi-disant « neutres ». Enfin, en politique, le pragmatisme est l’un des alibis de la raison d’État, puisque dans un contexte d’action collective, il permet le raccourci rhétorique suprême, celui de l’évidence de l’intérêt national commun, de la norme de « ce qu’il faut ». Le plus grand risque pour l’aspirant pragmatique, c’est donc de devenir la marionnette d’un agent qui connaît ses propres fins, mais qui sait les cacher dans le semblant de l’évidence.

On peut s’étonner de la recrudescence du pragmatisme dans des cercles libéraux où les objectifs et les valeurs (« valeur » n’étant qu’un mot galvaudé pour « préférence ») sont bien définis. Elle tient peut-être à ce que les objectifs du libéralisme semblent souvent difficiles à atteindre. À ce propos, il faut distinguer l’élaboration d’un processus de transition et le pragmatisme, bien que le second terme soit parfois utilisé pour désigner la première notion. Lorsque l’on s’attache à imaginer la transition à partir de l’état actuel, vers un système fiscal minimal, ou l’abolition de toute fiscalité, ou encore la privatisation des systèmes de retraite, d’éducation ou de santé, l’objectif final, la préférence parmi les états finaux est bien définie, et est absolument prioritaire. Des objectifs secondaires peuvent lui être subordonnés, qui concernent la diffusion du projet idéologique, le passage par des modèles intermédiaires pour limiter les chocs d’ajustements, en somme la technologie nécessaire à la transition. Chacun peut alors contrôler la rationalité du plan d’action, c’est-à-dire l’adéquation de chaque étape par rapport à sa fin immédiate et dernière. On peut appeler, sans trahir l’intuition, la présentation d’un tel plan d’action rationnel vis-à-vis d’une fin une « preuve de faisabilité ».

C’est parfois ce qui manque à la réflexion libérale, mais pour atteindre des objectifs ambitieux, il s’agit de ne pas commencer par les dissimuler.

Messieurs les pragmatiques, revenez donc à la raison.

  1.  Notons une chose importante : il n’y a pas, selon cette description, de différence fondamentale entre les valeurs abstraites et les préférences pour des options prosaïques, qui sont simplement des classes très restreintes. Ainsi dans une perspective socialiste : la valeur « égalité de revenu » est incluse dans la valeur « égalité réelle » et la classe contenant la classe contenant la préférence « voter pour la loi sur le salaire minimum » est incluse dans la classe « égalité de revenu ». Du point de vue du simple sentiment moral par lequel nous connaissons nos préférences, les valeurs ne sont « concrètes » ou « abstraites » que par degré, et la seule chose qui importe est qu’on puisse les définir par un objectif clair, que l’on puisse prouver qu’un plan d’action y est conforme et que l’on ne puisse pas prouver le contraire à la fois. La seule distinction pertinente à faire est, pour un plan d’action donnée, entre moyen et fin, ou entre fins intermédiaires et fin dernière, mais il est aisé de voir qu’une fin n’est dernière qu’étant donné un plan d’action. Cela n’est pas à dire que dans les faits, l’agent humain pourra toujours trouver une fin à laquelle subordonner toute fin, mais que tout segment de ce plan d’action possède sa propre fin dernière, et que s’il y a lieu de délibérer entre des fins, c’est toujours en tant que moyen pour une fin à laquelle elles sont subordonnées.
  2.  Certains pragmatiques pourraient nier que cela soit possible, notamment si leur avis est que les agents ont en réalité tous les mêmes valeurs, par exemple parce qu’en tant qu’être sensibles et animaux ils sont tenus par les mêmes impératifs supérieurs de survie, d’évitement de la douleur, etc. Notre pragmatique proposera alors que sa méthode permet l’élicitation des véritables valeurs à travers l’action, et intime le rejet des lubies idéologiques qui ne sont que des illusions du langage par l’usage desquelles les agents cherchent, par exemple, à prendre le pouvoir les uns sur les autres. Dans ce cas, notre débat avec le pragmatique s’arrête sur ce désaccord indépassable quant aux hypothèses.