Pourquoi posséder les moyens de production n’est plus aussi important

karl marx credits Eisbaarchen (licence creative commons)

Marx serait content : les prolétaires possèdent les moyens de production, mais ils n’ont besoin ni des capitalistes, ni de l’État.

Par Philippe Silberzahn.

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J’écrivais la semaine dernière au sujet de l’économie du partage en essayant de montrer en quoi son avènement ne signifiait en rien la fin du capitalisme. L’argument que j’avançais était qu’à mon sens, la propriété des moyens de production n’est pas très importante dans le système capitaliste, alors qu’elle revêt une importance cruciale dans le marxisme par exemple. Cette confusion sur l’importance de la propriété du capital est une des erreurs que commet Thomas Piketty dans sa fameuse analyse des inégalités. Revenons sur cette question en développant un aspect important qui tient à l’évolution récente du système capitaliste, celui du développement du capital humain.

Historiquement, le capital était essentiellement physique : la terre, d’abord, puis les machines et les usines. Il était donc nécessairement concentré, chacun ne pouvait pas avoir de moulin à eau ou de machine à vapeur. La machine, rare, conférait un pouvoir énorme à ceux qui la possédaient. Mais deux développements ont progressivement et profondément atténué ce pouvoir : d’une part, le capital physique est devenu de plus en plus distribué, et d’autre part, le capital est devenu de plus en plus humain.

Démocratisation du capital

Que le capital physique soit de plus en plus distribué est une évidence, dont on ne prend toutefois pas toujours conscience. Avec notre smartphone, nous avons entre les mains la puissance de calcul dont disposait la NASA il y a vingt ans. D’une manière générale, comme l’avait observé Joseph Schumpeter, la formidable machine à innover du système capitaliste consiste inexorablement à démocratiser les produits, à les rendre accessibles au plus grand nombre. Ce n’est pas seulement vrai pour les produits consommés, mais aussi pour les produits « facteurs de production » : le smartphone est aussi un facteur de production, comme l’est l’imprimante 3D, qui met à la disposition du plus grand nombre la capacité de fabriquer des objets, Internet qui permet à tous de vendre ses produits, ou le crowdfunding la capacité de financer des projets. L’extrême richesse des modèles économiques développés permet en outre de ne plus se préoccuper du tout de savoir qui possède quoi. Je peux acheter une imprimante 3D, mais je peux également télécharger mon plan sur un site et faire imprimer mon objet puis me le faire livrer, et je peux également me rendre dans un fablab ouvert et l’imprimer sur place. On développe ainsi une économie du service généralisée reposant sur une structure de possession sophistiquée des actifs, mais relativement masquée, et au final peu importante pour l’utilisateur.

Capital humain

Le deuxième développement majeur est que le capital est essentiellement devenu humain – talents, formation, connaissance. C’est le résultat d’un effort sans précédent de formation des 200 dernières années. Là encore c’est un processus de démocratisation. Comme le capital, le savoir était le privilège de quelques-uns, et est désormais devenu possédé par tous. L’innovation de rupture à la base de cette révolution est bien sûr l’imprimerie, et Internet constitue en quelque sorte la seconde étape de cette révolution. Ne l’oublions pas, cette révolution n’est pas que technique, elle a un impact aussi important parce qu’elle est une révolution des coûts : le livre se diffuse parce qu’il est peu cher. Internet diffuse la connaissance encore plus rapidement et encore plus massivement parce qu’il est encore moins cher. Mais le développement du capital humain d’une telle ampleur a historiquement été possible parce que le système capitaliste nous a rendu plus riches. Par rapport à nos ancêtres vivant en 1800, nous sommes plus riches d’un facteur 20 à 100 en termes réels, ce que l’économiste Deirdre McCloskey appelle « The great enrichment », le grand enrichissement. Cette richesse permet aux enfants de faire des études au lieu d’aller soutenir leur famille en travaillant dès l’âge de cinq ans.

On voit donc les deux raisons fondamentales, mais qui se rejoignent dans leur principe, celui de la démocratisation, pour expliquer pourquoi la possession du capital physique, qui obsède tant Thomas Piketty, a perdu de son importance, et en perdra de plus en plus, dans la détermination de l’évolution économique : d’une part le capital physique est de plus en plus distribué et accessible (chacun son smartphone), et d’autre part, le capital comptant vraiment, le capital humain, est lui aussi de plus en plus développé et distribué ; chacun est son propre facteur de production conscientisé. Le pauvre Thomas a juste oublié la variable principale dans son calcul savant. Il n’a pas compris son époque.

Cela ne supprimera jamais la nécessité de la concentration du capital, comme je l’évoquais avec les milliers de serveurs possédés par Google pour offrir son service de recherche sur Internet, mais cela met à la disposition d’un nombre toujours plus grand les moyens de production et ouvre une perspective nouvelle sur l’économie du futur. D’une certaine façon, Marx serait content : les prolétaires possèdent désormais les moyens de production, mais à son grand désespoir certainement, il constaterait qu’ils n’ont désormais besoin pour cela, ni des capitalistes, ni de l’État.

  • La source pour cet article est l’entretien de Deirdre McCloskey pour le Institute of Economic Affairs, dont on peut voir la vidéo ici.

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