Madame Najat Vallaud-Belkacem, reprenez vos cadeaux !

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale - Photo : Julien Paisley via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Réforme du collège : tous les syndicats ont appelé à une nouvelle manifestation ce samedi 10 octobre. Analyse de l’opposition syndicale.

Par Nelly Guet

Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale - Photo : Julien Paisley via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0
Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale – Photo : Julien Paisley via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

 

Chaque ministre de l’Éducation nationale a la grande naïveté de penser qu’il est mieux placé que son prédécesseur pour négocier avec les syndicats d’enseignants. Sans doute est-il bien mal conseillé !

La ministre apprend donc à ses dépens que la négociation ne se fait pas « win-win » et qu’elle est  irrémédiablement la perdante. En sacrifiant ce que certains considèrent être des dispositifs réservés  à l’élite, la ministre a retiré au système éducatif ses plus beaux fleurons, et n’a rien obtenu en  échange.

Nos amis Allemands s’inquiètent encore de savoir si la rentrée 2016 entraînera la lente disparition de l’apprentissage de leur langue en France or les « classes bilangues » n’étaient pas  nécessairement des classes, mais regroupaient à certaines heures de l’emploi du temps des élèves qui avaient choisi de débuter l’apprentissage des deux langues. Les parents ayant fait ce choix pour leurs enfants ont pu constater que certains professeurs optaient pour une étude comparative des deux langues, très profitable à tous. Je ne reviendrai pas sur les autres suppressions que j’ai déjà commentées et qui sont tout aussi regrettables. L’ironie du sort veut que les responsables syndicaux soient souvent les premiers à choisir pour leurs propres enfants ces options ignorées d’un grand nombre de parents.

En acceptant le « deal », que la ministre a proposé, ils ne prennent aucun risque car ils savent que « la base » ne suivra pas… et pour cause, le plan d’action est déjà en place. Ils donnent donc des assurances mais ils ne laisseront rien passer. La moindre expérimentation, le moindre « poste à profil », résultant d’une innovation mettrait en péril l’édifice entier sur lequel repose le syndicalisme enseignant à la française.

Expliquons aux parents pourquoi les syndicats rejettent tout embryon d’interdisciplinarité. Dans mon dernier poste, on m’affecta (une fois de plus) un délégué syndical avec demi-décharge (9h de cours en français-latin-grec, payées 18 heures). À son arrivée dans l’établissement, évoquant sa décharge, il m’informa qu’il « était responsable du mouvement national ». Comprenez bien : si un prof de maths n’est plus exactement un « prof de maths », mais un prof impliqué dans un projet interdisciplinaire, alors ce jeune certifié de 27-28 ans, à qui l’on confie une si prestigieuse tâche, ne pourra plus décompter ancienneté, ancienneté dans le poste, etc. … les critères habituels d’un barème qui fait actuellement obstacle à toute évolution du système éducatif, mais qui deviendrait ipso facto caduc, en cas de recrutement au plan local, en fonction des besoins spécifiques de l’établissement.

Comme ses prédécesseurs, la ministre n’a pas beaucoup d’alliés car la société civile qui est la seule à ne pas subordonner ses avis à la poursuite d’une carrière syndicale ou politique est dans notre  pays désinformée, désorientée, désemparée, déboussolée, car manipulée. C’est aux parents de se  faire entendre en oubliant, le cas échéant, leur casquette d’enseignant. Le débat qui s’est engagé  entre le ministère et les syndicats au sujet de la nécessaire formation des personnels serait  inimaginable ailleurs qu’en France !

Comment peut-on en effet concevoir que des parents confient leurs enfants à des professeurs qui ignorent tout du travail interdisciplinaire et sont incapables d’organiser au niveau de leur propre établissement les fameux EPI ! Leurs syndicats exigent une semaine de formation (sur le temps de travail), le ministère prévoyant de demander à plusieurs dizaines de milliers de « tuteurs » de former leurs collègues, à leur retour dans l’établissement, après 5 jours d’absence. Encore et toujours du top down ! … inefficace !

Comme en 2005/2007, au moment de la mise en œuvre de la Loi européenne tenant compte des 8 compétences-clés reconnues au niveau européen, on ne fait pas confiance aux équipes d’enseignants qui ont déjà expérimenté en lieu et place, sous d’autres dénominations, les travaux interdisciplinaires, appelés cette fois EPI, et sont parfaitement capables de s’approprier ce nouveau cadre de travail et même d’innover (emploi du temps souple, regroupement d’élèves de plusieurs niveaux 4ème/3ème par compétence, etc.).

C’est aux parents d’exiger du ministre des professeurs initiés dès leur formation initiale au travail d’équipe disciplinaire et interdisciplinaire : ainsi donc un professeur de mathématiques travaille à la fois avec ses collègues de mathématiques pour préparer des épreuves communes de mathématiques sur un niveau donné, une progression commune en mathématiques, une trame de compétences à évaluer tenant compte de celles exigées par le socle commun (européen) et le futur diplôme national du brevet. C’est aussi aux parents français d’exiger qu’un professeur travaille avec des collègues d’autres disciplines sur des projets qui permettent à l’élève de comprendre le sens de ses apprentissages, qui développent sa capacité à mieux se connaître, à mieux découvrir ses goûts et ses talents. Un professeur d’arts plastiques peut trouver sa place dans l’option de sciences intégrées, sans parler du professeur d’anglais dont la présence est partout indispensable. Les idées de projets ne manquent pas et doivent germer dans l’esprit de ceux qui les mettront en œuvre, non dans la tête du ministre ou de sa DGESCO. Saluons toutefois leur mérite à oser ce que tous ont reporté depuis 10 ans ! Concernant la chronique des dérobades de nos ministres successifs entre 1998 et 2014, je recommande la lecture de mon livre Virage européen ou mirage républicain ? Quel avenir voulons-nous ?

À force d’ignorer ce que devrait être le recrutement et la formation des enseignants, à force  d’accepter ce que leur dictent certains professeurs arc-boutés sur leur discipline, en conseil d’administration ou par media interposé (cf. la « Lettre ouverte aux parents qui ne manifesteront pas samedi 10 octobre », publiée par Mediapart le 5 octobre) les parents français deviennent, sans le vouloir, coresponsables de cet immobilisme et de ses conséquences. Notre pays stagne en termes de compétences, d’innovation, de créativité. Plus grave encore, le « vivre ensemble » n’est qu’un  vain mot car les compétences sociales et civiques ne s’acquièrent qu’en les pratiquant : « learning by doing ».

J’étais la semaine dernière à Amsterdam à un séminaire sur l’enseignement des « STEM » (Science, Technologies, Ingénierie, Mathématiques), car je prône depuis 2007 le travail de la Fondation Jet Net et de la plate-forme néerlandaise, devenue européenne entre temps, qui reconnaissent à l’entreprise une responsabilité dans la formation initiale des jeunes scolarisés dans l’enseignement général (école primaire, collège). En France, on se contente d’être pro ou contra l’apprentissage et d’évoquer aussi le système dual allemand. Or, de nombreux élèves pourraient devenir des scientifiques et opter, le jour venu, pour l’enseignement professionnel ou général, en connaissance de cause, en ayant préalablement profité d’un enseignement captivant en « STEM », sous forme d’ateliers avec des partenaires extérieurs ! Ce que nous faisons déjà, ici et là, avec les centres de recherche, les Universités, les musées scientifiques, il nous faut l’étendre aux entreprises et entourer nos enseignants à certains moments de l’emploi du temps, à 3 ou 4 reprises dans l’année, de l’appui des industriels qui donneront du sens à leur enseignement. Il ne s’agit pas de toutes ces initiatives françaises École-Entreprise où les entrepreneurs sont uniquement conviés à faire des exposés sur leurs métiers, leurs carrières, leurs secteurs d’activités, il s’agit bel et bien de leur donner accès à la boîte noire que sont les « contenus de formation ». Inutile de dire que l’Inspection générale et le Conseil National des Programmes verront, comme les syndicats, leurs fonctions évoluer, vers d’autres beaucoup plus attractives et beaucoup plus profitables à nos élèves !

Je pourrais également évoquer ici l’importance de l’éducation financière, qui n’a toujours pas fait son apparition à l’école ! Les autres pays font aborder ces questions dès l’âge de 4 ans, de manière ludique. À 12 ans, on passe à la formation à l’entrepreneuriat ! Cessons de regarder dans le  rétroviseur et de faire peur aux parents !

Les arguments (cf. l’exemple de la lettre susmentionnée), développés par les syndicats réactionnaires qui ne comptent que 13% d’adhérents chez les enseignants mais qui disposent de moyens exorbitants pour désorganiser ce qui pourrait fonctionner, sont d’un autre âge. Je les invite du reste à se faire connaître auprès des organisateurs de colloques internationaux pour défendre leur position extravagante : ils auraient pu essayer cette année à Helsinki, début août où étaient  réunis 1200 chefs d’établissement du monde entier ou à Zoug (CH), début septembre devant 750 professionnels de l’éducation d’une cinquantaine de pays (1/3 de chefs d’établissement, 1/3  d’universitaires, 1/3 d’autorités éducatives, de fondations, d’associations).

À Berlin, où j’ai travaillé, fin septembre, avec 200 chefs d’établissement de 3 Länder – la Basse-Saxe, le Brandebourg et Berlin – le sujet de prédilection de nos syndicats d’enseignants français n’a pas non plus été abordé. Deux jours d’exposés et d’ateliers, deux jours de travail en commun, regroupant des proviseurs d’écoles Montessori, Waldorf, de lycées publics de l’enseignement professionnel et général, d’écoles privées, des directeurs d’école primaire…, certains exerçant en milieu rural, d’autres en milieu urbain.

Donc du travail, de la bonne humeur, de la détente aussi, grâce à un atelier où s’étaient inscrits 18 chefs d’établissement pour bâtir un orchestre improvisé qui nous a joué un final d’ACDC très tonifiant ! Une belle performance grâce a une jeune femme qui mène ce genre d’activité dans les établissements des quartiers sensibles mais cette fois il s’agissait de personnels de direction heureux de réaliser en quoi consiste, toujours et encore, quels que soient le lieu et l’endroit, un vrai travail d’équipe : reconnaître l’autre, le soutenir, pouvoir aussi compter sur lui, avoir du plaisir ensemble à codiriger l’orchestre en reconnaissant les mérites du chef d’orchestre, bien entendu ! Rien à voir avec nos formations centralisées à Poitiers, où l’on invite les cadres à venir écouter la bonne parole.

En deux jours, aucune mention du GEW, syndicat pourtant très puissant, au sein de l’Éducation, en Allemagne. On ne mélange pas les genres.

Que peuvent tenter, en France, ceux que l’on nomme ailleurs « les parties prenantes » (stakeholders) ?

Au printemps dernier, la ministre proposait 20% d’autonomie aux établissements. Puis la priorité a été de répondre aux syndicats en leur donnant des assurances aussi larges que possibles sur le maintien du statu quo (en accordant ceci… les Segpa, on cède sur cela… c’est bien connu !). Ainsi on ne parle pas d’autonomie, mais de cadrage national fort, de « petites modulations dans le respect des contraintes » …

Souhaitons par conséquent que, dès lundi, dans les établissements, un débat constructif s’engage entre les nombreux professeurs qui pratiquent déjà, depuis 2007, une évaluation par compétences, et veulent continuer à travailler en équipe, en devenant peu à peu des cadres éducatifs, méritant des salaires (+30%) adaptés à leurs nouvelles responsabilités. Le financement sera rendu possible par la suppression de nombreuses fonctions devenues obsolètes, au MEN.

La grève du mois de septembre n’avait réuni que 15,8% des professeurs ayant cours ce jour-là. Souhaitons que les centrales syndicales qui vivent d’argent public et ont un pouvoir de nuisance considérable finissent par voir l’avantage qu’elles pourraient tirer d’un autre positionnement, en étant représentatives du plus grand nombre. Leur comportement idéologique opposé à l’intérêt des élèves et des professeurs explique le manque de représentativité des syndicats en France.

Les chefs d’établissements n’ont pas appelé à la manifestation. S’ils formaient une organisation professionnelle, regroupant la grande majorité des personnels de direction, ils pourraient davantage se faire entendre et s’opposer à ceux qui bloquent les accords et refusent de se remettre en question. Or, ils sont actuellement minoritaires dans les confédérations auxquelles ils sont rattachés (UNSA, FO, CFDT…).

Qui aura le courage politique ? Pas un seul ministre sans le soutien massif de plusieurs millions de parents d’élèves, de plusieurs centaines de milliers d’enseignants et sans la volonté des chefs d’établissements de pratiquer un véritable « leadership partagé ».

Exigeons plus pour les enfants et les adolescents. Leur avenir en dépend. Celui du pays aussi.