Quand le Maroc interdit la fête de la bière

we want beer prohibition credits tony werman (licence creative commons)

Interdire une fête de la bière au Maroc en se réclamant de l’Islam a-t-il un sens ?

Par Farhat Othman.

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Le supposé premier festival de la bière au Maroc devant avoir lieu à Casablanca du 8 octobre au 8 novembre a été interdit par les autorités de la ville.

II faut dire que l’initiative de l’organisateur a atteint son objectif en suscitant de part et d’autre des soutiens et des oppositions à son opposition.

Les mieux intentionnés parmi les opposants ont dénoncé une opération de promotion pour ce qui reste un interdit, même s’ils consentent à reconnaître que cela relève désormais de la liberté privée.

Ils insistent surtout sur le fait que la liberté individuelle ne justifie pas la promotion d’une boisson alcoolisée rappelant les méfaits de l’alcool, outre sa supposée interdiction par la religion.

L’islam n’interdit que l’ivresse

Dès l’annonce du festival, les plus avisés des réalités du pays n’y ont pas cru sachant qu’il ne s’agissait au mieux que d’une opération de publicité de la part de l’organisateur.

En effet, comment prétendre tenir un festival pour une boisson dont les vertus diététiques sont certes connues et vantées, mais qui fait l’objet au Maroc, comme dans le reste des pays musulmans, d’une aberrante interdiction ?

Bien qu’on n’ait pas manqué ces derniers temps de démontrer que l’islam n’interdit pas l’alcool, mais juste l’ivresse, on continue à affecter de croire et faire accroire que c’est le cas et à vouloir imposer cette fausse vérité aux masses ignorantes de leur religion, par le biais de textes obsolètes.

C’est d’ailleurs en rappelant de tels textes que la wilaya ou préfecture de Casablanca a pris son arrêté. Il s’agit en l’occurrence de l’article 28 de l’arrêté du directeur général du cabinet du Roi du 17 juillet 1967 qui « interdit à tout exploitant d’un établissement soumis à licence de vendre ou d’offrir gratuitement des boissons alcooliques ou alcoolisées à des Marocains musulmans ».

Redisons-le ici : l’alcool n’est pas interdit en islam qui en accepte même l’existence au paradis ; c’est seulement l’ivresse qui est prohibée, soit l’excès de boisson alcoolisée.

Aussi, le musulman qui sait boire sans s’enivrer, et surtout qui ne boit pas en s’apprêtant à faire sa prière, agit parfaitement en conformité avec l’islam.

D’où la violation de l’islam par l’interdiction royale susvisée, en plus de la nouvelle constitution du royaume consacrant la liberté privée, laquelle implique le droit d’acheter et de consommer en toute liberté de l’alcool.

Une interdiction vicieuse

La pratique actuelle d’interdiction d’alcool par les autorités violente également la morale, par son hypocrisie, consistant à feindre ne pas voir une réalité incontournable.

Elle jette inutilement le discrédit sur les consommateurs et fait subir des contraintes au commerce d’alcool, contrariant la liberté du commerce consacrée pourtant par l’islam.

C’est paradoxalement avec de telles pratiques qu’on encourage le vice qui se retrouve dans la consommation et la vente cachées bien plus que dans une consommation modérée que la religion n’interdit nullement.

Le vice est bien ce déni de la réalité d’un peuple qui boit et ne sait plus boire du fait du discrédit jeté sur ce qu’il fait, le dévalorisant aux yeux des censeurs et des autorités, l’amenant à se conformer à ce statut imposé qui le dévalorise.

C’est la technique bien connue du stigmate, ou de la déprise ; c’est-à-dire qu’en se sentant écarté, montré du doigt, on se conforme psychologiquement à l’image que l’on donne, quand bien même elle ne correspond pas à la réalité. Ce sont les moralistes qui créent l’ivrogne en supposant alcoolique tout consommateur ne s’enivrant pas nécessairement ; aussi certains le deviennent, par défi, ou dépit.

Si le vice est la disposition naturelle au mal, il a atteint celui qui parle au nom de la morale, créant le défaut imaginaire du seul fait de boire.

L’islam interdit l’ivresse plutôt que la boisson alcoolisée pour les méfaits certains qu’elle entraîne en cas de perte de raison. Or, on perd volontiers sa raison chez les consommateurs musulmans d’alcool en conséquence de la stigmatisation dont ils font l’objet et leur déprise d’un comportement équilibré.

Ce sont donc les victimes de faux pieux, moralistes d’un vice qui n’existe que dans leurs esprits, voyant le défaut là où il n’existe pas, qu’ils créent de toutes pièces.

Les mauvais penchants dans les sociétés d’islam s’installent non pas du fait de l’alcool, mais du discrédit qu’on jette sur lui sans raison par des commerçants de la religion s’adonnant à une concurrence déloyale avec ceux qui vivent honnêtement du commerce de la bière, de vrais commerçants et non du temple d’une soi-disant vertu.

Une interdiction néfaste

C’est l’usage d’une foi à l’origine humaniste et spirituelle qui est vicieux, traduisant une fausse lecture, amenant à cette imperfection grave transformant une religion à la base tolérante et permissive en religion intolérante et répressive ; elle n’est plus guère la foi attrayante qu’elle était, telle cette chose viciée qui devient impropre à l’usage auquel elle était destinée. Ainsi est aujourd’hui l’islam avec l’exemple paroxystique de Daech.

C’est pour cela que l’interdiction en vigueur au Maroc et ailleurs dans les pays musulmans est autant vicieuse qu’injuste et inutile, d’autant plus néfaste qu’elle parle à tort au nom de la religion.

Au-delà de la promotion de l’activité commerciale de Casablanca, capitale économique du royaume, la fête de la bière aurait certainement constitué un festival de la liberté citoyenne à laquelle le Maghreb, en effervescence postmoderne, n’échappe pas en cet âge des foules.

Il reste aux autorités marocaines de se ressaisir et de se débarrasser des textes juridiques obsolètes contrariant les libertés essentielles de leurs citoyens. Car il est certain que des initiatives du même genre ne cesseront pas de se répéter, finissant par aboutir un jour, avec ou sans le consentement d’autorités déconnectées des réalités.

Avec cette initiative festive de la bière, le Maroc, qui prend soin en général de veiller à être toujours en avance en termes d’innovation, a manqué assurément d’être le premier pays musulman à tenir sur sa terre une fête islamique de la bière où l’on apprend à boire sans excès et avec modération comme y invite une foi encourageant la mesure en tout, y compris et surtout en termes d’interdits.