La vie au château, ou la politique saisie par la com’

« À l’Élysée, Un temps du président », est un documentaire d’Yves Jeuland. Révélateur.

Par Harry Bos.

François Hollande credits Parti socialiste (CC BY-NC-ND 2.0)

S’il y a un phénomène météorologique qui a frappé le quinquennat de François Hollande, c’est bien la pluie. Pas étonnant donc que le documentaire À l’Élysée, Un temps du président d’Yves Jeuland, diffusé lundi 28 septembre sur France 3 commence avec la célèbre scène de la cérémonie de commémoration de la Libération sur l’île de Sein, en août 2014, où François Hollande prononce son discours sous une pluie battante, sans parapluie, alors que son propre gouvernement vient de prendre l’eau. « Gouverner, c’est pleuvoir » a dit François Hollande lui-même, avec son sens inné de l’autodérision. Le quinquennat hollandais serait donc finalement ça : une succession de périodes pluvieuses ?

Déchirements

De la pluie, on en avait déjà vu dans un précédent documentaire d’Yves Jeuland, Paris à tout prix (2001), long récit sur la longue campagne municipale parisienne entre 1999 et 2001. Jeuland filme notamment un magnifique orage dans les jardins de l’Assemblée nationale, qui devient le symbole des déchirements de la droite parisienne. La patte du réalisateur est là, il laisse parler l’image, son commentaire se trouve tout entier dans ce qu’il filme et dans son montage, subtil et efficace. Sa caméra tourne constamment, ce qui fait que les personnages dans son film finissent par se dévoiler, voire se démasquer.

Dans le documentaire sur Georges Frêche, Le président (2010), il affine encore ses techniques. Dans ce magnifique film-testament (Frêche meurt quelques mois après le tournage), on découvre un personnage discret, souvent silencieux mais toujours près de son patron. Il s’agit de son conseiller en communication.

Torrents

Elysée comm Hollande rené le honzecLe conseiller en communication dans le dernier opus de Jeuland, À l’Élysée, Un temps du président, est d’une tout autre envergure. Le jeune Gaspard Gantzer est un vrai « professionnel » de la communication qui dirige toute une équipe à l’Élysée et qui, smartphone dans la main ou à l’oreille, parle aux journalistes au nom du Président et leur fait des « confidences »… très calculées.

Arrivé en avril 2014 pour remplacer le discrédité Aquilino Morelle, Gantzer doit gérer une situation calamiteuse que l’on connait : impopularité historique du Président, couacs à répétition au sein du gouvernement et conjoncture économique qui ne se redresse point, malgré le nom de l’un des grands ministères. Pour reprendre l’image du début, il pleut à torrents sur l’Élysée. C’est dans ce contexte qu’Yves Jeuland se voit autorisé de venir filmer à l’Élysée, où il a tourné en solitaire entre l’été 2014 et janvier 2015. Période passionnante s’il en est, qui commence avec l’éviction fracassante de trois ministres et qui se termine avec les événements dramatiques de janvier 2015 et qui donne un film fascinant, complexe et troublant.

« Il y a une ligne, un cap et une méthode »

Car en dépit de ce contexte morose, l’atmosphère à l’Élysée ne semble pas se crisper dans le film : l’on se réunit en bras de chemise, on rigole – on constate que l’humour, dont se sert beaucoup François Hollande, est également une arme redoutable de Jean-Pierre Jouyet, le secrétaire-général de la Présidence. Le Président, lui qui écrit ses interventions à la main dans une écriture difficilement déchiffrable, est résolu comme jamais et ne se laisse pas impressionner, ni par la météo, ni par les révélations sur sa vie privée. « Il y a une ligne, un cap et une méthode » explique-t-il à son Premier ministre Manuel Valls.

Phrases qui sonnent étonnement creuses dans le film car, comme l’ont constaté les journalistes sur le plateau à l’issue de la diffusion à la télévision, le processus décisionnaire présidentiel est absent du film ; on voit le président, ses ministres, ses conseillers, mais on le voit à peine gouverner. On sait que Jeuland a tourné des séquences où notamment Hollande et Valls discutent sur des décisions à prendre à propos de la TVA sociale, où Valls montre son désaccord avec le président, mais on ne les retrouve pas dans le film. Pourquoi ?

Mise en abyme

Une des explications est que le véritable propos du film est ailleurs. On pourrait presque affirmer que le principal personnage d’Un temps du président n’est pas le président mais Gaspard Gantzer. La caméra se place d’ailleurs souvent depuis la perspective du conseiller en communication qui se trouve souvent à quelques pas du président, rarement sur le devant de la scène, mais toujours sous l’œil du réalisateur.

Le résultat, visuellement souvent superbe, est une magnifique mise en abyme de l’exercice du pouvoir où le réalisateur observe parfois de près, parfois à distance. Il ne rate aucun détail, sans jamais se laisser piéger par l’image du pouvoir qu’on cherche à lui imposer.

« Il a toute la confiance du président »

Car ce que Jeuland montre est très souvent dévastateur. Dévastateur pour l’entourage du Président qui n’arrive pas exprimer la moindre critique à l’adresse du patron (« C’était formidable, c’était parfait » sont les seuls commentaires qu’on entend après les interventions de Hollande) et qui s’offusque collectivement lorsqu’on entend des critiques sur l’état des banlieues en France, en l’occurrence exprimées par le ministre américain Kerry. Dévastateur pour Hollande lui-même qui, malgré son comportement jovial et aimable, n’arrive pas à sonner juste dans ses déclarations répétitives. Dévastateur aussi pour les journalistes qui reprennent mot pour mot ce que leur a concocté Gantzer. « Il a toute la confiance du président » dicte le conseiller après la nomination d’Emmanuel Macron et la phrase revient immédiatement dans les commentaires des journalistes massés dans la Cour de l’Élysée.

On a l’impression d’assister à un spectacle, où chacun joue son rôle mais où le récit tourne à vide.

Quelques séquences détonnent pourtant dans cet ensemble. Lors d’une matinale sur France Inter, Hollande, violemment pris à parti par un chroniqueur, finit presque par s’énerver et il doit aussi affronter la grogne croissante de ses anciens camarades au PS, furieux des mesures du nouveau ministre Macron. Mais chaque fois il sait répondre, et notamment lors de la réunion avec les parlementaires socialistes en colère, il parvient à calmer le jeu et à retourner son audience, quitte à minimiser sa propre réforme sur le travail du dimanche !

Sang froid

Puis surviennent les événements de janvier 2015. Le récit que donne Jeuland de ces quelques jours de terreur et de rassemblement est extrêmement sobre. On connaît d’ailleurs déjà la plupart des images. François Hollande ne perd jamais son sang froid, ça, on le savait déjà, mais il sort enfin de cette réserve du « président normal » et semble incarner sa fonction. Pour combien de temps ? À l’Élysée, Un temps du président se termine avec le départ des chefs d’État après le défile du 11 janvier, mais Jeuland ne peut s’empêcher de retourner brièvement dans le bureau de Gaspard Gantzer, comme d’habitude au téléphone pour que la meilleure photo de son président soit publiée dans la presse. Business as usual donc.

Avenir  professionnel

Est-ce que Gantzer, qui a nécessairement « piloté » ce tournage à l’Élysée, peut être content du film ? Pour nombre de commentateurs, la réponse est positive, Gantzer aurait même assuré son propre avenir professionnel de communicant ! Pourtant, on a toute raison de penser que le résultat lui revient comme un boomerang dans la figure. Car À l’Élysée, Un temps du président n’est rien moins qu’un document à charge contre la communication présidentielle, une communication sur rien, qui ne dit rien et dont le conseiller en communication est le triste inspirateur. On aurait pu imaginer meilleure carte de visite.


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