Syrie : l’Afghanistan de Poutine ?

Vladimir_Putin_inauguration_7_May_2012(CC BY 3.0)

L’engagement militaire russe en Syrie pourrait devenir à terme un boulet géopolitique pour la Russie.

Par Fabio Rafael Fiallo1

Vladimir_Putin_inauguration_7_May_2012(CC BY 3.0)
Vladimir_Putin_inauguration_7_May_2012, Wikipedia (CC BY 3.0)

 

Personne ne devrait se faire autant de souci pour la décision de Vladimir Poutine d’apporter un soutien militaire accru au régime chancelant de Bachar al-Assad que Vladimir Poutine lui-même. Car, à y regarder de près, l’engagement militaire russe en Syrie pourrait devenir, à terme, un boulet géopolitique pour la Russie.

Certes, la participation d’avions de combat, d’équipement militaire sophistiqué et de troupes russes dans le conflit syrien sera moins épuisante, en ressources économiques et militaires, que ne le fut l’intervention soviétique en Afghanistan dans les années 1980. Tout de même, les problèmes auxquels pourrait donner lieu la présence militaire russe en Syrie ne sont pas sans rappeler ceux qui ont entraîné la déroute soviétique en Afghanistan.

À commencer par le fait que l’armée russe se trouve investie d’une façon plus ou moins voilée sur deux fronts, l’Ukraine et la Syrie, et ce, à un moment où la chute du prix du pétrole, les sanctions occidentales et les dysfonctionnements propres au « capitalisme de connivence » (crony capitalism) qui prévaut en Russie mettent à mal la capacité de ce pays à s’engager militairement sur plusieurs théâtres d’opération à la fois.

Le pari de Poutine est d’autant plus risqué que les gouvernements du Moyen-Orient hostiles à Bachar al-Assad, en particulier ceux des pays du Golfe, ne ménageront pas leurs efforts pour contrer l’assistance militaire fournie par Moscou à Damas. Certains de ces gouvernements ne se priveront pas d’augmenter leur soutien à des groupes présents sur le territoire syrien, terroristes ou autres, qui se battent contre le régime syrien et désormais contre les troupes et les armements russes fraîchement arrivés en Syrie.

Avec la nouvelle donne créée par l’entrée en lice de troupes russes, les groupes terroristes opérant en Syrie contre le régime syrien (en particulier Daech et le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda) se verront obligés d’atténuer ou ralentir leurs atrocités contre des civils, ne serait-ce que pour ne pas continuer à s’aliéner la sympathie de la population, afin de mieux utiliser les moyens de guerre à leur disposition dans la lutte contre des troupes russes fortement armées.

On a déjà le précédent d’un groupe terroriste qui a dû réorienter ses priorités en raison du conflit syrien. Il s’agit du Hezbollah, qui a relégué momentanément au second plan son objectif fondamental, attaquer Israël, afin de se redéployer en Syrie et défendre le régime de Bachar al-Assad conformément aux instructions de son pourvoyeur, l’Iran. À son tour, le recadrage de priorités que devront opérer Daech et al-Nosra aura pour but d’assurer leur survie face aux forces russes.

Pour leur part, les pays du Golfe et la Turquie seront davantage dépendants de l’aide logistique que leur fourniront les États-Unis. De ce fait, ils devront tenir compte, davantage que par le passé, des conditions posées par Washington.

Pour toutes ces raisons, l’escalade russe en Syrie ne devrait pas trop déplaire aux États-Unis et à ses alliés européens. Aussi ces pays n’ont-ils pas trop intérêt à offrir une porte de sortie à Poutine, acceptant un compromis tel que le départ de Bachar (demandé par plusieurs démocraties occidentales) en échange de l’instauration d’un régime avec de nouveaux visages mais toujours étroitement lié à la Russie, et à l’Iran.

À l’heure actuelle, alors que le régime syrien contrôle péniblement à peine un quart du territoire du pays, les gouvernements de la région opposés à Bachar al-Assad se satisferont difficilement d’un simple changement cosmétique à Damas. Ils se sentiront en mesure de pousser leurs pions pour atteindre un objectif plus savoureux, à savoir : une réduction substantielle du poids de l’Iran dans les affaires syriennes, ce que la Russie n’est pas près de leur offrir.

Pour effroyable et cynique que cela puisse paraître, aucune solution ne semble plus viable et durable que le statu quo. Un gouvernement d’unité nationale, comprenant des figures de l’actuel régime et des groupes insurgés, serait trop hétéroclite, fragile et exposé aux attaques terroristes, pour qu’il puisse tenir dans la durée et gouverner effectivement.

Même des considérations humanitaires ne sauraient justifier la recherche à tout prix d’un règlement du conflit syrien. Comme l’a souligné le politologue et stratège militaire Edward Luttwak, la victoire d’une partie quelconque, que ce soit l’actuel régime syrien ou l’insurrection infiltrée et dominée par des mouvements terroristes, déclencherait automatiquement une boucherie, sur les communautés et les factions perdantes, qui pourrait dépasser en horreur les carnages perpétrés jusqu’ici.

Le bras-de-fer qui se joue en Syrie est là pour durer. Les rivalités sont trop enracinées, et les moyens de combat à la disposition des factions belligérantes, trop exorbitants, pour que la paix et la stabilité puissent revenir à court ou moyen terme.

C’est pourquoi les puissances occidentales n’ont pas pour le moment meilleure option que jongler avec le conflit syrien, évitant de faire des promesses sans suite, plutôt qu’essayer en vain de le régler.

Vu sous cet angle, rien de mieux que laisser ou même pousser Vladimir Poutine à s’enfoncer dans le bourbier syrien, comme un certain Ronald Reagan poussa l’Union Soviétique à s’empêtrer en Afghanistan.

  1. Cet article a été classé parmi les 5 meilleures idées du 24 Septembre par l’Aspen Institute, et mentionné sur le site du Time.