Ruralité : encore un discours déconnecté de la réalité

À Vesoul, François Hollande a donné le sentiment d’un pouvoir à bout de souffle.

Par Eric Verhaeghe

Laissons travailler les paysans René Le Honzec

J’ai découvert le mot « ruralité » à l’occasion du comité interministériel qui lui était dédié, lundi, à Vesoul. Je mets d’ailleurs au défi quiconque de donner à ce mot une définition ayant un quelconque rapport avec la choucroute servie par François Hollande et sa dream team en Haute-Saône – car Vesoul est la préfecture de la Haute-Saône !

Cette façon d’utiliser la novlangue technocratique pour parler de nos campagnes était en soi tout un programme et un terrible aveu. Il paraît que les habitants de ces campagnes se sentent abandonnés. Je suis convaincu que, s’ils avaient encore un doute sur le sujet, celui-ci est parti en fumée lorsqu’ils ont vu, à la télévision, le ballet de limousines avec chauffeurs et escorte policière envahir Vesoul pour parler de « ruralité ». À ce moment-là, ils ont compris que la Cour ne parlait pas du tout la même langue qu’eux, et ne vivait pas du tout dans le même pays, même lorsque la Cour s’intéresse (ou fait mine de s’intéresser) à ses manants.

Celui qui a décidé d’appeler cette réunion « comité interministériel de la ruralité » mérite, de ce point de vue, la Légion d’Honneur : il a permis, grâce à son bon mot, à une quantité phénoménale de Français de comprendre que leur isolement n’était pas géographique, mais socio-culturel.

Ruralité et mise en scène

Il était amusant de voir que cet énième comité théodule cherchait sa place dans un monde qu’il ne parvenait pas à déchiffrer. Chacun en effet avait la faculté de faire une petite visite officielle sur le « terrain » avant de commencer la palabre devant le président de la République.

François Hollande a fait fort en allant visiter l’usine de M. Parisot (vendue à un acquéreur) qui fabrique des meubles. Il aurait voulu donner l’impression de vouloir se sentir à Paris même quand il est en province qu’il ne s’y serait pas pris autrement. La ministre de l’Éducation a visité un « pôle éducatif » et la ministre de l’Emploi a regardé comment faire un CV en ligne. Le ministre de l’Agriculture a rencontré des paysans et la ministre de l’Écologie a visité une chaufferie pour logements étudiants.

C’est marrant, la ruralité, ça n’a pas l’air de beaucoup changer d’une visite urbaine : des invités triés sur le volet, un cortège officiel qui fend l’air sur une route entre un aéroport privatisé et des lieux clos d’où sont écartés tous les emmerdeurs. Tel est le secret du pouvoir. Il isole des réalités et propose un spectacle interchangeable, totalement hors sol. Qu’un ministre visite une ville ou une campagne, la mise en scène ne change jamais, et il dit : j’ai rencontré un rural comme il dit j’ai rencontré un urbain. Pour lui, il n’y a aucune différence : la pièce à jouer est toujours composée de figurants qui lui sont de parfaits étrangers.

L’un des ratages majeurs de François Hollande, Président normal, aura consisté à ne pas sortir de cette rupture avec les vraies gens. Un homme normal aurait pu parler à des gens normaux. Mais Hollande a conservé le style Ancien Régime où le Roi ne descend pas de son carrosse pour parler à ses sujets, si ce n’est autour d’une étiquette minutieuse dont personne n’est plus dupe.

Ruralité et Front National

Pour François Hollande, la ruralité a surtout donné l’occasion de prononcer un discours d’une platitude alarmante (et pour ainsi dire habituelle chez lui), dont la démagogie est hallucinante.

« Le chef de l’État a dit vouloir délivrer un « message d’égalité » entre tous les territoires à l’issue d’un comité interministériel sur le thème de la ruralité, qui avait pour l’occasion été décentralisé à Vesoul (Haute-Saône).

C’est « d’avoir les mêmes droits, les mêmes devoirs aussi, selon qu’on habite dans un grand ensemble, dans un bourg rural, dans un logement social, dans un pavillon de banlieue et que la solidarité puisse s’exercer de la même manière », a-t-il dit.

« Il faut en finir avec l’expression de jalousie qui a saisi une partie de notre pays, de penser que c’est toujours les autres qui bénéficient des soutiens, des subventions, des prestations », a ajouté le président de la République, entouré du Premier ministre et de onze membres de son gouvernement. »

Merci, monsieur l’Instituteur, de cette belle leçon de morale sur la mauvaise jalousie qui anime tous ceux qui demandent des comptes sur la gestion publique. On suggère quand même au Président de réaliser une petite étude sur la différence de moyens entre la Haute-Saône et la Corrèze. Cela nous intéresserait de savoir, entre la gestion Chirac et la gestion Hollande, quels avantages la Corrèze a tirés des moyens de l’État par rapport aux Vosges…

Évidemment, il est tellement plus facile de faire croire que tout va bien, que l’État est égalitaire, etc. Pour le fun, on regardera la carte des aéroports régionaux ci-dessous:

ruralité

Je glisse en même temps la carte des résultats du Front National :

ruralité

C’est marrant, mais, globalement, les régions où les scores du Front National sont les meilleurs sont aussi celles où l’on trouve le moins d’aéroports régionaux (hors Rhône-Alpes). Voilà un signe qui ne trompe pas : l’Ouest du pays (dont la Corrèze) bénéficie d’investissements publics massifs qui expliquent en partie la faiblesse des scores du FN.

Mais, comme le dit François Hollande, il faut arrêter d’envier son voisin !

L’État ne s’engage plus à rien

Au demeurant, en dehors d’un fonds bidonné pour l’investissement local à hauteur d’1 milliard, l’État n’avait rien à apporter ni à dire sur le sujet de la ruralité. L’essentiel des mesures a consisté en deux annonces : la couverture 4G (financée par les opérateurs privés) sera renforcée, et 700 médecins généralistes seront formés aux soins d’urgence.

Tout ça pour ça ?

François Hollande voudrait donner le sentiment d’un pouvoir à bout de souffle, il ne s’y prendrait pas autrement. Déplacer toute cette Cour pour si peu d’annonces, alors que la filière de l’élevage est en crise et que Manuel Valls parlait d’apartheid sur le territoire il y a quelques semaines encore, alors que des centaines de milliers de réfugiés cherchent une terre pour s’installer – tout ce manque d’inspiration est à la limite de l’hallucination.

Mais les courtisans sont contents. Ils se sont baladés, ils sont passés à la télévision, dans les journaux locaux, et ils se sont donnés bonne conscience. C’est peut-être à cela que sert un comité interministériel.


Sur le web