Science et Religion en islam

Quelle relation entre science et islam aujourd'hui ?

Par Pauline Minaud.

science et religion en islam Abd al Haqq GuiderdoniLe 29 juin prochain, nous fêtions le triste anniversaire de la proclamation par l’État islamique d’un califat sur les territoires irakiens et syriens qu’il contrôle. Cet événement supplémentaire s’ajoute à la longue liste d’associations malheureuses entre la religion musulmane et les violences et menaces terroristes pesant sur nos sociétés. Cela entretient la désastreuse image de l’Islam dans nos médias, religion assimilée à un recul en arrière sociétal et à une régression politique, et considérée comme incapable de tendre vers la modernité.

La lecture de Science et Religion en Islam, le dernier livre d’Abd-al-Haqq Guiderdoni permet alors de poser un autre regard sur la religion musulmane. Sorti en 2012, en pleine tourmente des printemps arabes, cet ouvrage collectif dirigé aux éditions Al Bouraq, donne la parole à un collectif de dix chercheurs musulmans pour réfléchir en particulier à la relation que leur religion entretient avec la Science.

Rouvrir le débat, une indispensable nécessité contemporaine

Cette question des relations entre raison et foi s’est posée très tôt dans l’histoire de la pensée musulmane, centrée autour de l’objectif ultime d’unité de la connaissance. Ibn Sîna, Al-Ghazâlî, Ibn Rushd ont en effet réfléchi dès le XIe siècle sur l’accord ou le désaccord de la démarche rationnelle avec la religion. Dans cet ouvrage, un double objectif a guidé l’auteur, soucieux de rouvrir le débat, à la fois astrophysicien de renommée internationale, mais également directeur de recherche au CNRS et directeur de l’Institut des hautes études islamiques. Il s’agit d’une part de rejeter l’opposition frontale et trop souvent avancée entre la science et la religion, mais également de réfuter l’hypothèse selon laquelle résultats scientifiques et textes religieux parleraient à l’unisson (et fusionneraient parfaitement).

Au contraire, il s’agit de dire que dans un monde en quête de sens et agité par toujours plus de violences religieuses, science et religion se répondent et sont complémentaires. Cette position, souvent minoritaire, souligne la nécessité d’unir réflexions scientifiques et considérations religieuses, dans une perspective indispensable d’adéquation entre islam et modernité.

À la conquête de l’ « unification », double paradigme religieux et scientifique

Pour ce faire, la parole est donnée à un collectif de dix scientifiques musulmans venus d’Europe, d’Amérique, du Maghreb et de la péninsule arabique. Islamologues, historiens de la pensée et sociologues, mais également biologistes, physiciens, mathématiciens, et astrophysiciens se proposent dans un esprit de dialogue et d’ouverture, de faire dialoguer quête spirituelle et recherche scientifique.

Cette quête ouverte à la double facette, religieuse et scientifique, unit le but ultime de tout musulman qu’est l’application du dogme de l’unicité transcendante de Dieu (tawhîd) avec l’histoire de la philosophie islamique classique (falsafa) autour de thèmes scientifiques allant de réflexions physiques sur la mécanique quantique aux sciences mathématiques et métamathématiques (les limites des mathématiques), en passant par la biologie et la question de l’évolution biologique.

Cette similitude des champs de recherches est particulièrement mise en valeur par Jamal Mimouni et Abdelhaq M. Hamza qui comparent l’importance du paradigme de l’unification pour la pensée musulmane avec son pendant scientifique, dont le paradigme ultime « porte le même nom dans la science contemporaine ». De cette proximité des buts ultimes de la religion et de la science, les auteurs concluent à la nécessité pour la science et l’Islam de discuter ensemble pour le bien commun de la société contemporaine, à la fois toujours plus religieuse et scientifique.

Une complémentarité ancrée dans l’histoire et toujours d’actualité   

Mohamed Tahar Bensaada, Karim Meziane et Eric Geoffroy illustrent ensuite cette proximité des idées au travers de leurs études focalisées sur l’histoire de la pensée musulmane, avec respectivement une étude de la philosophie islamique classique, du kalâm mu’tazilite et du soufisme, démontrant ainsi que ce dialogue de l’Islam avec la science a des racines très anciennes et extrêmement solides. Abdène Ben Abdesselem, Inès Safi et Hamid Amir étudient ensuite trois situations contemporaines exemplaires de ce dialogue, au travers de regards pertinents sur les mathématiques, la mécanique quantique et l’évolution biologique. Finalement, Nidhal Guessoum et Mohammed Taleb se proposent de conclure sur les risques du littéralisme (lecture à la lettre des textes sacrés comme critère ultime de vérité) et du concordisme qui « polluent » aujourd’hui le débat dans le monde islamique. Les auteurs estiment au contraire que science et religion en Islam doivent continuer de dialoguer et de se répondre pour une vision du monde renouvelée et en adéquation avec les besoins de ses sociétés.

Cet ouvrage divisé en quatre parties aborde des sujets complexes, mais ô combien pertinents dans nos sociétés tourmentées. Pour autant, chacune des parties peut être abordée séparément, et le propos que l’on soit ou pas musulman et/ou scientifique reste fascinant de justesse et sagacité, tant les enjeux évoqués sont aujourd’hui de circonstance.

En effet, la science de nos jours n’est plus celle du « rationalisme dogmatique » ; elle est  désormais déductive et inductive, et s’appuie sur le « va-et-vient entre théorie et expérience ». De même, la religion n’est plus objet du seul fidéisme ni d’obscurantisme. Les sphères religieuses et scientifiques s’entremêlent, non pas dans des liaisons dangereuses mais dans un mariage de raison, au bénéfice de chacune de ces deux sphères et ce pour le plus grand espoir de nos sociétés contemporaines.

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