Réfugiés : j’ai honte pour l’Europe

Laurent Bartkowski-Some kind of tribute to ... (CC BY-ND 2.0)

La comparaison entre les migrants qui fuient aujourd’hui et ceux qui fuyaient l’holocauste est inévitable et doit réveiller les consciences.

Par Guy Sorman

Laurent Bartkowski-Some kind of tribute to ... (CC BY-ND 2.0)
Laurent Bartkowski-Some kind of tribute to … (CC BY-ND 2.0)

 

Il est parfois nécessaire de comparer ce qui n’est pas comparable. Ne serait-ce que pour éveiller les consciences anesthésiées. Entre 1933 et 1940, plusieurs millions de réfugiés échappés d’Allemagne, de Pologne, des Pays Baltes, fuyant le Nazisme, se heurtèrent à des frontières fermées. Ils s’appelaient Nathan, Samuel ou Rachel. Nathan par exemple, prescient, fuit l’Allemagne dès l’été 1933, cinq mois après la prise de pouvoir d’Adolf Hitler. Il veut partir pour les États-Unis : refus de visa. Il tente l’Espagne, également refusée. Un peu par hasard, il échoue en France qui ne l’accueille pas mais ne le refoule pas non plus ; ce n’est qu’à partir de 1938 que le gouvernement Daladier issu du Front populaire, livra aux Allemands les Juifs qui tentaient de passer en France. Nathan survécut au Régime de Vichy, en rejoignant dans les Pyrénées, les rangs – clairsemés – de la Résistance, aux côtés de Républicains espagnols, rescapés de la Guerre civile. Nathan avait dix frères et sœurs, tous assassinés dans les camps de concentration nazis et sa mère, morte de faim dans le ghetto de Varsovie. Ces six millions de victimes de l’Holocauste ne suscitèrent pas- en dehors du peuple juif- une grande émotion, jusqu’au procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem en 1961. Auparavant, l’extermination des Juifs avait été immergée dans l’inconscient collectif, comme une sorte d’accident collatéral de la guerre mondiale. Franklin Roosevelt et Winston Churchill, informés de leur situation, dès 1933, avaient toujours refusé que ce que l’on n’appelait pas encore l’Holocauste, ne les détourne de leur stratégie globale, la défaite des Nazis et l’alliance avec le régime de Joseph Staline.

Venons-en à ce qui n’a aucun rapport avec ce qui précède : la fuite, par millions, des réfugiés de Syrie, d’Irak et d’Erythrée. Sans rapport parce que Latifa, Ali et Ahmed ne sont pas massacrés avec la même efficacité industrielle que le furent Samuel, Nathan et Rachel ? Sans rapport pourquoi ? Devrait-on croire que ceux-là courent le risque de se noyer dans la Méditerranée, de mourir étouffés dans un camion, de crever de soif sur une route grecque, parce que Ali, Latifa et Ahmed sont des touristes ou trivialement à la recherche d’un emploi en Angleterre ? Eh non, eux aussi fuient l’extermination : ils prennent le risque de mourir noyés parce qu’ils savent que l’alternative c’est d’être gazés, mitraillés, bombardés, affamés. Ce n’est pas l’Holocauste. Ou n’est-ce pas encore l’Holocauste ? Comment, d’ici quelques années, nommera-t-on cette marée humaine qui déferle vers l’Europe ? Comment justifiera-t-on dans nos livres d’histoire et nos lamentations officielles cet exode que les Européens, les peuples et leurs gouvernements, tentent de réduire  à une « crise » technique qui exigerait seulement quelques ajustements légaux dans la définition du statut de réfugié ?

Exodus-Dennis Jarvis (CC BY-SA 2.0)
Exodus-Dennis Jarvis (CC BY-SA 2.0)

Si Nathan était encore en vie, je ne doute pas un instant de ce qu’il reconnaîtrait en Ali ou Ahmed, son propre visage, son propre destin, sa propre détresse. Nathan reconnaîtrait tous les arguments qui, en son temps, lui furent opposés à ces mêmes frontières : la situation économique en Europe de l’Ouest ne permettait pas de l’intégrer, l’opinion publique n’était pas favorable aux étrangers, les Juifs et autres métèques étaient déjà trop nombreux pour qu’un gouvernement se risque à en accueillir plus. Nathan n’exagérait-il pas la menace qui pesait sur lui et les siens ? Ce Monsieur Hitler finirait bien par devenir raisonnable… Le dictateur de l’Erythrée Issayas Afewerki, Bachar el-Assad, les bandes islamistes qui ravagent tout le Proche-Orient deviendront-ils raisonnables ? Nul en Occident n’agit pour qu’ils le deviennent. La seule initiative jamais envisagée, par François Hollande, pour bombarder le quartier général de Bachar el-Assad fut bloquée – en 2013 – par Barack Obama, ce Munichois. Le seul chef de gouvernement occidental qui prend actuellement la mesure réelle du drame et propose des solutions humanitaires à la mesure de ce drame est Angela Merkel : allemande, elle sait, elle ne se réfugie pas dans des arguties juridiques ou économiques. Elle sait qu’Ahmed, c’est Nathan, soixante-quinze ans plus tard.

Les objections d’apparence rationnelle, on les connaît : ces gens-là qui ne sont pas européens ne sauraient s’assimiler et l’économie ne pourrait pas les absorber. Mais ce qui a l’air vrai est faux. Ces « réfugiés », acceptés en Europe, y apporteraient leur éducation et leur force de travail : pour la plupart ils sont jeunes et entreprenants comme en témoigne leur exil. La migration est une sélection tragique qui privilégie les forts contre les faibles  Les États-Unis se sont toujours développés plus vite que l’Europe grâce au dynamisme qu’y apportent les migrants. Tandis que l’Europe décline à mesure qu’elle vieillit : l’intégration culturelle serait impensable n’est-ce pas ? L’ objection paraît subtile mais suppose bizarrement que l’Europe soit culturellement, ethniquement, religieusement un pur joyau sans tache. L’Europe, en vérité, est une accumulation métisse, un creuset de cultures qui toutes ensemble font la civilisation européenne. Il me revient qu’un ancien Premier ministre, Michel Rocard, confronté à une immigration moindre, venue d’Afrique, avait cru régler le problème en déclarant que « l’Europe ne pouvait pas accepter toute la misère du monde ». On rétorquera qu’à ce jour, la Jordanie, le Liban et la Turquie ont accueilli trois millions de « réfugiés » et l’Europe… trois cent mille. Voilà pourquoi j’ai honte pour l’Europe, son égoïsme, sa myopie historique et son arrogance de petit bourgeois satisfait. Voilà pourquoi, Ahmed est aujourd’hui mon frère ou Latifa ma sœur. Car Nathan, voyez-vous, était mon père.


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