Alexis Godillot : le roi de la godasse

Portrait d’entrepreneur : la petite histoire d’un grand entrepreneur, Alexis Godillot.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Alain Cointat Les souliers de la gloireVers 1885-1886, Vincent Van Gogh a réalisé une nature morte d’un genre un peu particulier dont le titre a été tantôt Les godillots tantôt Une paire de chaussures, voire Les bottines noires. Le résultat est le même : pitoyable. Ils sont sales, éculés et plein de boue. Bref, des godasses.

Les godillots, le terme avait fini par renvoyer à de grosses chaussures sans beaucoup de qualités. Sous la république gaullienne, les godillots, pris dans un sens tout aussi peu flatteur, désignaient les députés suivant docilement le général et votant sans se poser de questions. Mais godillot n’est aujourd’hui plus guère utilisé et survit avant tout sous sa forme argotique, la « godasse ».

Si Alexis Godillot (Besançon, 15 mars 1816 – Paris, 13 avril 1893) a réussi, ce qui n’est pas rien, à faire de son patronyme un mot du vocabulaire courant, il ne méritait pourtant pas cette réputation de mauvaise qualité.

Bien loin d’être ces croquenots pitoyables que Van Gogh opposait aux sabots soignés dessinés par Millet, les chaussures Godillot offraient pour la première fois des chaussures de marche confortable pour les soldats. Et Godillot, entrepreneur de génie, avait eu l’idée de fabriquer des chaussures différentes pour le pied droit et le pied gauche. Et si nous avons perdu la guerre de 1870, ce n’est certes point l’équipement du fantassin qui était en cause. Malheureusement les généraux français n’avaient pas la même qualité que les produits du fournisseur des armées.

Sur l’air des lampions

Comme de nombreux entrepreneurs, il était d’origine très modeste. Son grand-père était cafetier et venait d’un village jurassien près de Dole. Son père, ancien soldat de l’Empire, s’était reconverti dans la sellerie et s’était installé à Paris en 1819. Il occupait une dizaine d’ouvriers dans sa petite entreprise de travail du cuir.

Alexis a 23 ans quand il reprend cette petite affaire auquel il va donner une autre dimension. Si Turgan le décrit « malingre et de faible apparence », cette faible constitution dissimule une infatigable énergie qui va se déployer pendant 40 ans. À six ans, le petit Alexis avait ravi sa mère en ramassant sur le chemin le charbon tombé d’une voiture de charbonnier, témoignant de son sens de l’économie : cette mère, quelque peu avaricieuse, récupérait les rognures de cuir tombées des pièces découpées par les ouvrières pour en faire des petits porte-monnaie. Alexis devenu richissime, la vieille femme éteignait systématiquement les bougies en traversant les salons les soirs de réception, obligeant sa bru à les rallumer derrière elle ! Mais n’allons pas trop vite en besogne.

Alexis va vite montrer son flair pour les affaires. Il a l’idée de déplacer l’établissement paternel boulevard Poissonnière et de le rebaptiser Bazar du Voyage. Son projet est de réaliser une « fabrique générale d’articles de voyages » : « réunir sur un seul point et offrir à l’œil des personnes qui vont se mettre en route les objets dont elles pourraient avoir besoin et à la plupart desquels elles ne pensent même pas, est aussi ingénieux au point de vue du commerçant qu’utile au point de vue du voyageur »1

En cinq ans, le nombre des ouvriers est multiplié par 15 pour une production qui quintuple : le voici « malletier du Roi ». Il fournit des malles de belle fabrication, des articles de chasse, des matériels de campement et de couchage, des casques, des équipements militaires. Godillot fabrique aussi des « maisons mobiles » pour les cantonniers des chemins de fer alors en pleine expansion avec le vote de la loi ferroviaire de 1842.

Au moment de la Révolution de 1848, il équipe non seulement la Garde nationale, mais aussi l’armée piémontaise et l’armée française en Algérie.

Mais avec les troubles politiques, la vente du matériel de voyage ne fonctionne plus très bien. En revanche, sous la IIe république et le Second Empire, les fêtes publiques se sont multipliées : nous entrons dans l’ère des lampions. La fête démocratique succède à la fête royale. Godillot sent qu’il y a là de l’argent à gagner. Il lâche la malle de voyage pour la lanterne de papier : « La lanterne vénitienne venait de faire son apparition et ne devait pas tarder à détrôner son rival, le fumeux lampion »2. Comme tout bon entrepreneur, il sait se reconvertir à temps, ne serait-ce que provisoirement. Il va même devenir le grand entrepreneur de fêtes publiques : c’est lui qui met en scène le mariage de Napoléon III et d’Eugénie, s’imposant comme l’animateur de la fête impériale. Les frères Goncourt, avec leur malveillance habituelle, citent dans leur Journal : « Monsieur Godillot, le chargé d’illuminations, d’enthousiasme, de lampions, de clés de ville offertes, de korolls et de danseuses bretonnes de voyages impériaux. » Le Figaro du 19 août 1855 ironise sur la démocratisation des réjouissances publiques : « M. Godillot, l’entrepreneur des fêtes du gouvernement, a même répandu des affiches pour informer le public qu’il tenait à la disposition de toutes les bourses des arcs de triomphe au plus juste prix, calculés sur les ressources de chacun. – Voilà le progrès : autrefois, le gouvernement avait le monopole des arcs de triomphe ; – aujourd’hui, les épiciers et les bonnetiers peuvent aspirer à ce luxe. »

Le triomphe du godillot

Mais bien que Napoléon III ait déclaré : « L’Empire c’est la paix », les guerres vont bientôt reprendre et les affaires d’Alexis vont considérablement prospérer. Pas de guerre sans fantassins et pas de fantassins sans souliers en cuir. Il faut équiper tous ces braves soldats qui vont soutenir les intérêts du Sultan contre le Tsar en Crimée puis aider le roi de Piémont à devenir roi d’Italie. Il commence par fabriquer des tentes de troupe, du matériel d’ambulance, des objets de campement. Il y démontre la supériorité de son entreprise sur les ateliers de régiment. L’administration de la Guerre décide dès lors de lui demander de produire de quoi chausser et habiller les soldats.

En 1859, l’année de Magenta et de Solferino, il fournit 100 000 paires de chaussures à l’armée. Il va réussir à s’imposer dans les fournitures militaires par son efficacité : il parvient à livrer dans des délais extrêmement courts des commandes considérables. Pour les chaussures militaires, les brodequins, il fournit des pointures différentes, une semelle en cuir (et non plus en bois), différencie le pied droit du pied gauche. Il songe également au confort du fantassin : courbure de la semelle intérieure au niveau de la voute plantaire et bientôt « l’imperméabilité du dessous de la chaussure par une application de la gutta-percha »3, en 1862. Le « godillot » est devenu synonyme de grosse chaussure.

Avec le succès, la firme déménage de la rue Saint-Denis à la rue Rochechouart en 1854. Des ateliers mécanisés pour la chaussure et l’habillement sont réalisés après 1859 pour répondre aux commandes de l’armée. Il vend dès lors son établissement d’articles de voyage et son établissement de fêtes publiques. Il produit plus d’1 million de paires de chaussures et 1 200 000 d’effets (habillement, tentes, képis, etc.) en 1867 et doit construire une seconde usine rue Rochechouart pour pouvoir répondre aux commandes officielles.

Napoléon III, dont il devait être un fidèle partisan, le nomme maire de Saint-Ouen (1857-1870) et il va réaliser d’importants aménagements urbains en cette époque d’haussmanisation, transformant un bourg agricole en ville industrielle : fontaine monumentale, égouts, éclairage au gaz, nouvelles rues, école primaire, nouvelle mairie. Portant moustaches et barbiche dite à l’Impériale, Godillot offrait une étonnante ressemblance physique avec l’empereur, source de quiproquos à en croire des anecdotes à l’historicité incertaine. Bien après la chute de l’Empire, la reine Victoria s’était montrée particulièrement aimable avec Godillot qui lui avait fait les honneurs de sa propriété à Hyères, ce qui aurait amené l’industriel à dire : « Elle aura cru l’Empereur ressuscité…».

Vers 1870 il emploie 2 000 ouvriers. Malgré ses attaches bonapartistes, il va continuer à fournir l’armée après la chute de l’Empire et le « godillot » équipera le fantassin français jusqu’à la seconde guerre mondiale. Il installe une partie de sa production à Nantes (1873) et à Bordeaux (1878) pour fournir les corps d’armée de province. Il emploie dès lors 3 000 personnes.

Il crée enfin des tanneries à Saint-Ouen, dont il n’est plus maire mais toujours important propriétaire foncier, pour s’assurer des cuirs d’une qualité constante : « usine moderne et modèle… où rien n’est de trop, où pas un mouvement, pas un transport récurrent ne vient constituer une dépense inutile »4.

Inspiré par ses voyages en Amérique, il en rapporte des machines à coudre la chaussure qu’il utilise pour les fournitures aux gouvernements étrangers, l’armée française exigeant que les coutures soient faites à la main. Il innove aussi en mettant en place la finition mécanique de la chaussure. La mécanisation et la forte division du travail permettent d’employer en grande partie une main d’œuvre sans qualification.

La modestie n’était sans doute pas la principale qualité de celui qui écrivait à son notaire parisien : « Depuis 45 ans j’ai illustré ce nom. Ainsi pas de Monsieur Godillot, ni de Monsieur Alexis Godillot, ni de Godillot Alexis, mais bien Alexis Godillot, comme Alexandre Dumas, etc, etc. Je suis toujours contrarié quand mon nom est mal écrit. » Il se voulait donc Alexis Godillot « tout court ». Peu soucieux d’art, indifférent à sa toilette parfois négligée, il n’est intéressé que par les bonnes affaires, même quand il semble prendre sa retraite.

Le promoteur immobilier

En 1879, après le décès de sa femme, il se retire progressivement des affaires, et comme ses fils ont choisi d’autres carrières, l’entreprise devient une société anonyme (1881). Désormais, il consacre toute son énergie à Hyères où il est désormais installé.

Vers 1860, en effet, il avait découvert « ébloui » Hyères, station d’hiver renommée : « Il me sembla avoir trouvé la terre promise et je résolus de ne pas aller plus loin. » En ce temps-là, la bonne société allait sur la côte à la mauvaise saison pour profiter de la douceur de l’hiver méditerranéen. Il décide de créer un immense domaine privé à l’entrée Ouest (quartier des Îles d’Or). Par sa politique d’achat de terrains, il devient rapidement le plus important propriétaire foncier de la commune. Pour fidéliser les riches hivernants et attirer des personnalités marquantes, il aménage la colline du Vieux Château et la plaine jusqu’à la rivière du Roubaud, et impose un style architectural et urbain entièrement nouveau.

Il perce un réseau d’avenues et de rues d’une largeur et d’une longueur impressionnantes. La plupart de ces voies sont ornées de palmiers et d’un riche mobilier urbain : fontaines (dont la plus spectaculaire est la fontaine Godillot) commandées à la fonderie du Val d’Osne 5 dont il est actionnaire, lampadaires et bancs.

Sa méthode est simple : il offre le terrain de la rue à la ville qui effectue les travaux de viabilité et revend quant à lui les parcelles à bâtir. Il impose par contrat un modèle uniforme de clôture pour toutes les résidences à construire. Son architecte, Pierre Chapoulart (1849-1903), réalise de somptueux édifices, certains de style mauresque, souvent situés au milieu de beaux parcs. Il fait réaliser pour lui-même la villa Michel, architecture de luxe visant à l’effet et au faste d’un style très éclectique dans son aménagement intérieur. Prévoyant l’avènement du tourisme d’été, il commence l’aménagement du littoral encore largement inhabité. Le quartier de La Plage (port Saint-Pierre) est créé autour de l’une de ses résidences : il aimait à prendre des bains de mer en toute saison. Sa réussite trop visible heurte cependant une partie de la population.

Ses projets à Hyères sont ponctués de procès et d’échecs politiques : il ne sera jamais élu maire mais exercera notamment les fonctions de premier adjoint. Un érudit local, le docteur Chassinat, en procès avec lui pour des questions de voirie, dénonce « un voisin riche et avide qu’aveugle l’orgueil de la fortune et que travaille le besoin de dominer ». Comme le soulignait Hyères Journal Dimanche du 23 avril 1893 rappelant l’ingratitude de la population à son égard : « Si cet homme avait été le maître, son intelligence qu’on ne conteste pas, son nom et son immense fortune auraient fait de ce pays qu’il adorait, la merveille incomparable du littoral méditerranéen… il a fait pour Hyères, en vingt-cinq ans, ce que les Hyérois n’ont jamais pu faire en des siècles

Il décède à Paris et est enterré au cimetière de Montmartre.

La semaine prochaine : Paulin Talabot

  1. Turgan, Les grandes usines de France, t. 13, 1881, p. 2
  2. Turgan, Les grandes usines…, p. 3
  3. gomme issue du latex naturel
  4. Turgan, op. cit., p. 27
  5. La fonderie d’art du Val d’Osne en Haute-Marne spécialisée dans la fonte moulée fournissait les villes en mobilier urbain jusqu’à la Grande guerre : fontaines, statues, etc.