Rémunération des auteurs chez Amazon : tordons le cou aux rumeurs !

Amazon Kindle DX credits texqas (CC BY 2.0)

Retour d’expérience d’une « indé » concernant le paiement des redevances.

Par Céline Barré.

Amazon Kindle DX credits texqas (CC BY 2.0)
Amazon Kindle DX credits texqas (CC BY 2.0)

 

Il est de notoriété publique désormais que chacun peut publier son roman sur le site du géant américain. Le site macro vendeur d’ebooks attire et ne fait pas de chichis : on peut tout publier sur Amazon. Mais si Amazon est une jungle, c’est plutôt pour le lecteur, car il lui incombe de défricher, de balayer du regard des couvertures guère plus grandes qu’un timbre-poste, de télécharger les premiers 10% d’un roman qui l’a séduit puis, si le cœur lui en dit, d’acheter en « un clic » pour, le plus souvent, une somme dérisoire.

Maintenant, parlons argent ! Commençons par faire les comptes. Contrairement à ce qu’annonçait un article du 27 août dernier (dont l’auteur a basé sa réflexion sur les données en sa possession, ce qui est honorable mais les articles qui fleurissent sur le sujet sont truffés de contre-vérités), la rémunération des auteurs n’est pas celle que l’on croit. Tout d’abord cette rétribution ne se fait à la page lue que lorsque son roman est emprunté, non quand un lecteur achète son livre.

Retour d’expérience, donc. La mienne, puisque depuis le 29 juillet, j’en suis. En France on ne parle pas d’argent comme on parlerait de la météo, d’un film que l’on a aimé ou bien de la doudoune du petit dernier. Tabou, le sujet l’est aussi chez les auteurs indépendants. En revanche les discussions tournent autour de KU, KDP Select et KENPC.

Attention danger, nous sommes cernés par les K !

Maniaques des mots qui sonnent vrai, allergiques aux acronymes, vous allez souffrir, je souffre, nous souffrons, vous souffrez. Souffrez de me lire jusqu’au bout et vous saisirez tous les rouages d’un système dans lequel même les auteurs ont du mal à s’y retrouver mais il y a entraide : la compréhension des uns entraîne celle des autres, les « vieux de la vieille », ceux auxquels on ne la fait pas, ont mis la béotienne que je suis au parfum.

Dans cet article je me concentrerai sur les différents types de rémunération offerts par Amazon. Pour information, un auteur indépendant est un indé. Au passage, je vous remercie de noter la nuance (qui n’est pas mince) puisque certains indés souhaitent le rester, tentent et, pour certains, vivent de leur plume et ne voudraient pour rien au monde signer un contrat d’édition. Il ne s’agit pas que d’une question d’argent mais bien d’une histoire d’indépendance, laquelle recèle son corollaire de difficultés.

Il existe plusieurs plateformes d’auto-édition. Certains auteurs publient sur deux ou trois à la fois, ici on cause d’Amazon. Dès lors qu’il entame la publication de son livre en « un clic », l’auteur est confronté à plusieurs situations.

Sur Amazon, est-ce la misère ?

S’il souhaite bénéficier d’une redevance à 70%, l’auteur doit impérativement fixer le prix public de son ebook à 2,99 euros minimum. En deçà de ce prix, il perçoit 35%, ce qui, il faut bien l’avouer est moins « alléchant ». Il peut tout aussi bien décider que, puisque son opus est unique et magnifique, le lecteur paiera six ou sept euros. Après tout, pourquoi pas, ceci est d’autant plus vrai pour un auteur qui a déjà rencontré son public. Pour un inconnu, c’est plus hasardeux.

Si, au contraire, il souhaite se frayer un chemin parmi la cour des grands (comprenez le top 100), il peut fixer un prix qui ferait passer une baguette de pain pour un de ces bijoux finement ciselés par les plus doués des joailliers. Son ebook sera vendu 0,99 centimes d’euros et il touchera 35% de cette somme.

2,99 euros : c’est le prix que l’on rencontre le plus parmi les indés, j’ai donc testé. L’écrivain a tout loisir d’en rester là, et de décider de faire des ventes sans inscrire sa production dans KDP Select, ce qui le prive des emprunts. En revanche, s’il fait figurer son roman dans KDP Select, il s’oblige à respecter un contrat d’exclusivité : il ne vendra pas son ouvrage sur une autre plate-forme pendant un minimum de trois mois. Tant pis pour Kobo et ses acolytes. Donc ce sont les membres de KU qui pourront le lire s’ils l’ont élu parmi les 20 000 ouvrages en français, et via ces mêmes lecteurs, il sera payé à la page lue, programme actuellement accessible aux clients Amazon Premium résidant en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, aux USA, au Japon et au Canada.

Mais tous ces K, c’est quoi au juste ?

Et hop, retour des acronymes. KU, c’est quoi ? Il s’agit de la bibliothèque d’emprunt amazonienne qui offre à ses adhérents, en échange de 9,99 euros par mois, la possibilité de lire à volonté. Et du choix, il y en a : à ce jour 20 000 titres sont proposés en français. C’est le Netflix du bouquin, l’opportunité pour les gros lecteurs de faire du « binge reading » mais pas seulement. Le système d’emprunt KU est proposé uniquement aux détenteurs d’une liseuse Kindle alors que désormais les ebooks Kindle peuvent se lire sur tous les supports possibles et imaginables : téléphone portable, tablette, ordinateur, etc. On trouve donc de tout chez les abonnés : des personnes qui lisent beaucoup et qui ainsi évitent de dépenser vingt euros voire plus par mois. On peut, par conséquent, imaginer que parmi les abonnés KU, se côtoient, sans le savoir, des personnes férues d’intrigues policières, des fous de littérature « fantasy », des accros à l’érotisme, des dingues de romance. Entre l’eau de rose et le polar, tout le monde est servi. L’auteur, pour sa part, ne risque-t-il pas de voir son gagne-pain se terminer en eau de boudin ?

Alors… on gagne combien ?

Justement, quid de la rémunération des auteurs dans tout ça ? Si l’auteur fait partie de KDP Select, il sera rémunéré à hauteur de 70% sur ses ventes (si son livre est vendu 2,99 euros minimum) et de 0.005 euros à la page lue lorsque son livre est emprunté.

Quand on parle de page lue, les choses se compliquent : KDP se fondant sur les bases de l’abonnement mensuel, il faut bien redistribuer la donne. Le fonds mondial de KDP pour le mois d’août 2015 est de 10 000 000 euros. Ce chiffre alléchant n’est pas distribué de la même façon selon le pays où l’auteur publie. Juillet fut mois de liesse pour les indés anglais, américains et allemands alors que les français ont découvert avec stupeur ce qu’ils allaient gagner par page lue. Derechef, un certain nombre d’entre eux a décidé de ne pas renouveler leur engagement car trop c’est trop ou plutôt, ici, c’est pas assez ! Je vois déjà quelques malins calculer plus vite que leur ombre et se dire : « OK, donc j’écris un ebook de 500 pages, je balance 95 pour cent de dialogues, des mouais, des bof, je tire à la ligne quand je suis à court d’inspiration et même si mes collègues indés me traitent de pisse-copie dans mon dos, m’en fous, je veux ma part du gâteau ! ».

Amazon a pensé à tout : pas question de rémunérer de la même façon le dialoguiste de génie et le compulsif de la narration. Afin de ne pénaliser personne, ils ont trouvé un moyen d’anéantir les tentatives de subterfuge ! Le KENPC ! Non, ce n’est pas la dernière kalachnikov en vogue, ni une terrifiante organisation criminelle, c’est un mode de calcul, une sorte de lissage maison. Kindle Edition Normalized Page Count est la parade anti malfrat tel qu’il est décrit plus haut.

Mais alors, comment font-ils chez Amazon ? C’est très simple, il s’agit d’obtenir un calcul normalisé des pages. Le fameux lissage évoqué plus haut. Il est fait de telle sorte qu’indépendamment des mises en page, alinéas abusifs, polices de caractère géantes (ce qui je le précise est automatiquement corrigé lors de la publication) on obtienne un modèle de calcul équitable entre tous les livres, ce qui donne donc une valeur « page » universelle au sein d’Amazon, un mètre étalon qui servira de mesure au moment de la rémunération.

Mon KENPC à moi

Concernant le calcul du KENPC, on nage dans un flou artistique total et je prendrai l’exemple de mon roman puisque j’ai mon tableau de bord Amazon sous les yeux. Le roman en question est annoncé comme faisant 192 pages sur le site marchand, mais mon KENPC est de 371 pages. Il est fait de narration et de dialogues, certains lecteurs trouvent qu’il n’y en a pas assez, d’autres non. J’ai écrit ce qui me faisait plaisir en désirant évidemment faire plaisir aussi, pas en me questionnant sur la meilleure tactique à échafauder afin de plaire à tout le monde puisque, de toute façon, c’est impossible et d’ailleurs c’est heureux.

Amazon : Big Brother ? Bien obligé…

Dernier point : comment le géant d’outre Atlantique peut-il savoir ce que les abonnés KU ont lu ? C’est très simple (j’ai quand même téléphoné à Amazon afin d’en avoir le cœur net et vous fournir une information juste). Le lecteur KU emprunte un livre via le wifi si sa Kindle est connectée au réseau sans fil ou bien en la raccordant à son ordinateur puis s’en va faire son marché parmi les milliers d’ebooks offerts à sa gourmandise. En un clic il choisit un roman et entame sa lecture. Le clic n’est pas toujours magique, il peut être séduit par un résumé qui n’a pas grand-chose à voir avec le contenu qui s’affiche sous ses yeux et, plutôt que de balancer sa Kindle aux orties, il se sépare du roman décevant pour en commencer un autre. Mais il a quand même lu quelques pages du premier roman mal fichu à ses yeux. Ces pages lues sont donc comptées pour l’auteur. C’est ainsi que, petit à petit, je vois le nombre de pages lues augmenter sur mon graphique sans savoir si mon lecteur a terminé mon roman ou non. Après tout, on s’en moque un peu. S’il a été découragé par le prologue qui ne contient aucun dialogue (quelle infamie), je n’en prends pas ombrage, ma bibliothèque personnelle comporte un certain nombre d’ouvrages que je n’ai pas lus dans leur intégralité. Faute avouée…

Les abonnés KU dont la Kindle n’est pas reliée au wifi ne feront grimper le nombre de pages lues que lorsqu’ils se seront reconnectés afin d’emprunter un autre roman. Autant dire que mes pages lues d’aujourd’hui l’ont peut-être été il y a trois semaines. Vingt et un jours pendant lesquels mon lecteur sera allé se faire bronzer sur une plage de sable fin. Encore une fois, je ne lui jette pas la pierre, on ne va tout de même pas empêcher les abonnés de partir se dorer la pilule au prétexte qu’ils sont membres de KU !

Pour conclure, j’espère que cet article ne vous laisse pas KO ; Amazon n’est ni la jungle ni la zone, c’est un moyen comme un autre d’être lu, et pour un auteur, c’est la panacée. Un dernier mot aux frileux dont j’ai longtemps fait partie : auto-publiez-vous, vous ne risquez rien, parole d’une ancienne sceptique qui est ravie d’être lue en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, au Canada, aux USA, en Australie et depuis hier, en Italie.

Je remercie tous les auteurs, et ils sont nombreux, qui m’ont aidée et soutenue, en particulier Catherine Lang, une indé qui m’a « adoptée » et m’a fourni les informations qui me manquaient afin de rédiger cet article.