Comment l’État américain a inventé la surveillance

Vidéosurveillance (Crédits Paweł Zdziarski, licence CC-BY 2.5)

L’État de surveillance n’est pas une nouveauté.

Par Julien Josset.

Vidéosurveillance (Crédits Paweł Zdziarski, licence CC-BY 2.5)
Vidéosurveillance (Crédits Paweł Zdziarski, licence CC-BY 2.5)

Le 9 juin 1903, l’USS Neckar jetait l’ancre dans le port de Baltimore, après un long périple transatlantique depuis Brême. La plupart des passagers posaient le pied pour la première fois sur le sol américain. À leur arrivée, chacun devait remplir un formulaire composé des 20 questions suivantes :

  • Prénom / Nom
  • Âge
  • Sexe
  • Situation matrimoniale
  • Profession
  • Niveau d’instruction
  • Nationalité
  • Dernier lieu de résidence
  • Destination finale (disposez-vous du billet pour cette destination ?)
  • Nom de la personne qui a payé le voyage
  • Possédez-vous plus ou moins de 30 dollars ?
  • Est-ce votre premier séjour aux États-Unis ?
  • Devez-vous rejoindre une connaissance ou un membre de votre famille (si c’est le cas, le nom et l’adresse de cette personne) ?
  • Avez-vous déjà effectué des peines de prison ou bénéficié de l’aide d’organismes de bienfaisance ?
  • Êtes-vous polygame ?
  • Avez-vous un contrat de travail aux États-Unis
  • Êtes-vous en bonne condition physique (sinon, quel est votre handicap ?)

Josset

108 ans plus tard, le 6 juin 2013, le Washington Post publiait des documents révélant l’existence du programme PRISM, destiné à collecter les données des citoyens américains. Parmi les principales informations recueillies : adresse mail, discussions écrites ou orales via internet, vidéos, photos, données stockées, transferts de fichiers…

Ces deux exemples constituent des collectes de données pour le compte de l’État. Chacune illustre les moyens techniques mis en place par l’administration pour recueillir ces informations avec un maximum d’efficacité – qu’il s’agisse d’un simple questionnaire rempli par un employé de bureau ou à l’aide des moyens proposés par l’informatique moderne. Ces deux méthodes montrent également que l’État est tout à fait capable de conserver ces données, que ce soit par le biais d’archives papier ou d’une simple connexion internet. Cependant, durant ces 108 années, des progrès notables furent réalisés dans ce processus de collecte de données par l’État, sur la quantité comme sur la qualité.

De Baltimore à PRISM : un saut technologique

En ce qui concerne la quantité, les progrès sont évidents : en 1903, un immigré débarquant aux États-Unis ne fournissait qu’une simple ligne d’informations, répartie en 20 colonnes.

En 2013, le nombre d’informations disponibles sur un individu est immensément plus important. Dans le même temps, le progrès technique permet désormais de stocker cette quantité massive de données, bien plus que ce que le pauvre employé de bureau coincé sur le port de Baltimore n’aurait pu imaginer. En 1903, les données collectées visaient essentiellement les relations entre les migrants et l’administration, dans des moments définis à l’avance (demande de visa).

Aujourd’hui, non seulement les données sont collectées à l’insu de l’ensemble des citoyens, mais surtout elles peuvent être convoquées à n’importe quel moment. Enfin, la nature des informations sont passées de binaires (colonnes de réponses se résumant à oui/non) à hautement complexes.

Mais les avancées technologiques ne suffisent pas à expliquer pourquoi le processus de collecte de données a pris cette ampleur : il faut également y voir un choix de la part des gouvernements et disons-le clairement, le développement d’une certaine idéologie.

Le spectre du totalitarisme ?

En réaction à ces récentes révélations, les médias et intellectuels brandissent 1984, l’ouvrage d’Orwell, dénonçant le totalitarisme. Or, ils redécouvrent la lune puisque cette logique de surveillance accrue de la population a des origines bien plus lointaines.

Dès 2001, le Patriot Act, voté en hâte suite aux attentats du 11 septembre, a achevé la constitution d’une base de données des citoyens. Mais on oublie souvent de mentionner que cette base avait été entamée après la Guerre de Sécession, afin de maintenir l’équilibre démographique entre États, comme le voulait la Constitution.

Autre moment-clé : après la Grande Dépression, l’administration Roosevelt a développé des outils de mesures sociaux-économiques très précis sur les conditions de vie des chômeurs, en vue de mesurer l’efficacité de son programme phare, le New Deal.

Ainsi, initialement les programmes de surveillance sont indissociables des logiques d’assistance, voire de protection, du corps citoyen, loin de la vision paranoïaque souvent véhiculée. En route, la technologie semble avoir pervertie cette idée.

Internet, de l’utopie démocratique à la désillusion

Conçu pour donner un nouvel élan démocratique dans nos sociétés de plus en plus contrôlées, la propagation de l’informatique et d’Internet en particulier a été largement perçue comme synonyme d’un nouveau forum pour les idées politiques, un nouveau lieu de débat affranchi des règles de la société de consommation, voire même comme une plateforme de contre-pouvoir (en témoigne l’initiative WethePeople).

Cette utopie originale a fait long feu : Internet est non seulement perçu comme générateur d’un nivellement vers le bas de la population, étant de plus en plus considéré comme le lieu de dépendances multiples – achats en ligne, réseaux a-sociaux, jeux (de Candy Crush aux paris sportifs), pornographie – rétablissant la souveraineté de la société de consommation au sein du paysage numérique.

Ainsi, si la surveillance de l’État a changé de nature grâce à la technologie, elle n’est pas vraiment une nouveauté. Et s’il faut s’inquiéter de cette dérive, il reste qu’une dénonciation pure et simple, voire une désertion des espaces numériques, jugés corrompus, est improductive. Ne doit-on pas, au contraire, militer pour plus de transparence sur la collecte et l’usage de nos données ?