Que reste-t-il du rêve européen ?

Sergeklk-Europe(CC BY-NC-ND 2.0)

L’Union Européenne est à la croisée des chemins. Elle doit évoluer, mais comment ?

Par Vesselina Garello

europe-niccolo caranti- (CC BY-NC 2.0)
europe-niccolo caranti- (CC BY-NC 2.0)

Tout allait pour le mieux dans la meilleure des Unions il y a à peine quelques années de cela. Commissaires et députés européens vivaient au grand jour le mariage de raison parfait. Bien sûr, on entendait ici et là quelques voix eurosceptiques que personne ne prenait au sérieux, mais dans l’ensemble rien de très inquiétant. Le succès de la construction européenne en termes de paix et de prospérité jamais connus sur le continent était incontestable. Et puis la crise de la dette est passée par là et cela a marqué le début d’une spirale infernale qui entraîne dans une direction inconnue pour l’instant les peuples européens.

Crise de la dette, le début des problèmes

La Grèce et l’Irlande ont trébuché les premières sur les montagnes de dettes qu’elles accumulaient de façon insouciante depuis des années, suivies par d’autres pays, principalement du Sud de l’Europe, qui ont vu la situation de leur dette se dégrader très rapidement. En janvier 2012, l’agence de notation Standard&Poors dégrade ainsi la note de neuf pays européens dont la France.

Les taux d’endettement explosent, largement au-delà des limites de déficits et d’endettement fixés dans le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) signé par les États membres quelques années auparavant. Ainsi le ratio dette/PIB des 17 pays de la zone euro est passé d’une moyenne de 66.4% 2007 à 85.4% en 2010, soit une augmentation de près de 30% en seulement trois ans. En 2011, 12 des 17 pays membres de la zone euro ont dépassé déjà largement le seuil de 60% de dette/PIB.

Commence alors un jeu de négociations à outrance avec la Commission pour éviter les sanctions, qui aura comme seul résultat la perte totale de crédibilité de cette dernière en tant qu’institution de contrôle. Sur les 27 États-membres de l’Union en 2012, 24 font l’objet d’une procédure pour déficit excessif. Ainsi la France qui n’est plus dans les clous depuis 2002 concernant le niveau d’endettement et qui présente depuis 2007 des budgets déficitaires largement au-delà des 3% fixés par le PSC obtient dérogation sur dérogation, repoussant sans cesse le retour à la normale ; gardons à l’esprit que la « norme » dont on parle n’est pas l’équilibre des comptes publics mais la maîtrise des déficits au-dessous du seuil de 3% et un tel déficit est déjà énorme et difficilement soutenable sur le long terme.

Au jeu des bons et des méchants il n’y aura que des perdants

budget by backdoor survival(CC BY-NC 2.0)
budget by backdoor survival(CC BY-NC 2.0)

On dit souvent que les chiffres parlent d’eux-mêmes, mais ce qui est encore plus évocateur des conséquences désastreuses de la crise de la dette c’est une certaine évolution dans le langage utilisé par les médias. C’est à cette époque que la dénomination PIGS (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) ou PIIGS (si on inclut l’Italie) pour désigner les pays européens fortement endettés devient courante dans la presse anglo-saxonne. Signifiant littéralement « porc » en anglais, le terme est fortement péjoratif et présage d’ores et déjà des futures tensions autour de la dette entre les pays vertueux et les pays surendettés ; bien que personne ne soit vraiment très vertueux quand il s’agit d’endettement.

On connaît bien la suite, une cacophonie paneuropéenne inaudible sur les efforts à faire et les erreurs à éviter. Les arguments pour et contre l’austérité ne manquent pas et les débats là-dessus reposent de toute manière plus sur le plan idéologique qu’économique. On peut néanmoins affirmer aujourd’hui que se dégagent deux camps : d’abord ceux qui s’en sortent au prix de réformes douloureuses tels que l’Irlande, l’Espagne, le Portugal, et puis ceux qui comme la Grèce mais aussi hélas ! la France, font traîner les réformes et continuent à jouer avec le feu.

Au-delà du danger que représente l’attitude des dirigeants de ces pays pour leurs propres populations, c’est tout le projet européen qui est mis à mal et affaibli au point de remettre en cause un de ces principaux acquis : l’absence de tensions politiques entre les états-membres. On a assisté ainsi à une montée d’agressivité et d’accusations envers les pays qui ont tenu à ce que les règles du jeu initiales soient respectées, accusés de faire la sourde oreille aux souffrances des autres. Tout en finesse, les dirigeants grecs sont même allés jusqu’à rappeler aux Allemands les ardoises effacées à la fin de la seconde guerre mondiale !

Tout cela ne présage rien de bon et les sondages le confirment largement, les tensions économiques et financières nourrissent l’argumentaire des extrémistes de tout bord, ravis de trouver un nouveau cheval de bataille et gagnant du terrain auprès des électeurs.

Une vague migratoire vécue comme un échec politique

rené le honzec rêve européenEt comme si les problèmes d’ordre économique et financier ne suffisaient pas, l’Union Européenne s’est vue prise d’assaut par une cohorte inépuisable de migrants venus de territoires dévastés par la guerre ou par la pauvreté extrême. Un phénomène qui a certes toujours existé, mais qui a pris des proportions incontrôlables depuis la déstabilisation des pays du Maghreb et du Moyen Orient. Dire que certains États européens y étaient pour quelque chose ne serait pas exagéré, mais là n’est pas le problème. Le problème, le vrai, semble d’ailleurs échapper à tous les responsables politiques : il est impossible de réprimer à la source les mouvements migratoires (à moins de pacifier et rendre prospères les pays qui génèrent l’immigration). À chaque fois qu’un passeur sera sanctionné, un autre prendra sa place ; à chaque fois qu’un immigré sera renvoyé chez lui, dix autres prendront la mer.

Malheureusement, pas de solution miracle en vue. Une chose est sûre, néanmoins : c’est un sujet vécu très mal par la population européenne qui se sent déjà atteinte et attaquée dans son identité et qui fait, encore et toujours, le jeu des populistes. Les tensions entre les États concernés s’exacerbent, la France rejetant la faute sur la Grande-Bretagne, la Grande-Bretagne sur la France et l’Italie sur tout le monde. La réponse de Bruxelles qui consiste à dépoussiérer la vieille idée des quotas par pays est pour le moins irréaliste et témoigne d’une totale méconnaissance des flux migratoires qui se dirigent naturellement vers les destinations les plus « accueillantes » et non pas vers celles désignées par les bureaucrates. La situation à Calais en est une illustration parfaite.

Le grand retour du protectionnisme

À ce stade il est difficile d’imaginer comment on pourrait encore plus noircir le tableau. Pourtant, quelque chose de pire encore est en train de se produire dans l’indifférence totale : le retour en fanfare du protectionnisme économique. Ressuscité et copieusement nourri par la crise, celui-ci se résume à une philosophie bien simple : privilégier en toutes circonstances le produit local. C’est incontestablement le nouveau symbole du « bon sens » économique.

Le concept se décline aisément à tout domaine ayant trait au commerce, agriculture, bien évidemment, mais aussi le BTP, les services, etc. À l’occasion des manifestations des agriculteurs par exemple, les responsables de la très puissante Association des maires de France ont ainsi jugé qu’il serait judicieux de voter un changement de la législation des marchés publics afin de favoriser les entreprises locales. Bien qu’en opposition totale avec le principe de libre concurrence qui est au cœur de la construction du marché commun, cette proposition n’a semblé choquer absolument personne.

Pourquoi le consommer local est du bon sens qui induit en erreur

Il faut parfois se méfier du bon sens. Celui-ci nous suggère par exemple que le soleil tourne autour de la terre et pourtant c’est tout le contraire. Je pense qu’économie et bon sens ne font pas bon ménage et que les lois économiques les plus importantes sont complètement contre-intuitives.
Pour faire simple, la règle qui exige de choisir systématiquement le producteur local va à l’encontre de deux principes économiques fondamentaux : la division du travail et la concurrence.

La division du travail suppose la spécialisation de certains agents économiques, mais souvent aussi de territoires entiers, dans la production d’un bien ou d’un service pour lequel ils ont un avantage en termes de coûts de production. Cet avantage peut provenir de conditions physiques ou géographiques exceptionnelles (on est mieux placé pour produire des bananes en Équateur que dans le Morbihan) mais aussi du développement d’une compétence poussée dans tel ou tel domaine et parfois d’une concentration de compétences complémentaires simplement unique (la Silicon Valley).

Maintenant, on peut s’acharner à vouloir produire des bananes dans le Morbihan, mais ce sera sans surprise au détriment de la qualité ou du coût de production. Choisir un tel produit local n’a rien d’économiquement vertueux, dans la mesure où cela impliquera un coût supérieur à qualité égale ou une qualité inférieure à prix équivalent et donc, in fine, un gaspillage de ressources.
Mais ceci n’est pas une fatalité, objecteront à juste titre certains ; il peut exister des cas où malgré les circonstances a priori défavorables de l’environnement et une concurrence internationale féroce, notre producteur local arrive à proposer un produit de qualité supérieure et un coût maîtrisé défiant toute concurrence. Et là je dis bravo, ce sont des gens comme ça qui vont sauver la France. Mais ce genre de producteur là n’a nullement besoin de nos règles en faveur du produit local, car il aurait gagné le marché de toute manière au simple jeu de la concurrence. Pire, de telles règles en faveur des producteurs locaux vont l’empêcher de conquérir des marchés voisins qui autrement auraient été à sa portée.

Pour résumer, ceux qui profitent vraiment des règles protectionnistes sont les entreprises les moins performantes, celles qui auraient du mal à gagner au jeu de la concurrence grâce aux produits et services performants qu’elles apportent à leurs clients. Avons-nous vraiment envie d’aller sur cette voie-là ? La réponse, je crois, relève, elle, du bon sens.

Quo vadis ?

Essayons de résumer la situation :
– la crise de la dette publique met à mal la monnaie unique et crée des tensions entre les pays qui font des réformes et ceux qui ont choisi un modèle économique qui repose sur la dépense publique et donc, inévitablement, sur la dette.
– la décrédibilisation totale du pacte de stabilité et de croissance met à mal la confiance dans les institutions européennes
– la politique migratoire crée des tensions entre les pays et attise le nationalisme le plus primitif
– le protectionnisme met à mal le cœur même de l’idée européenne en revenant sur des principes de base comme la libre concurrence sur les marchés au sein de l’Union.

L’Europe a-t-elle été construite sur un malentendu ?

Sergeklk-Europe(CC BY-NC-ND 2.0)
Sergeklk-Europe(CC BY-NC-ND 2.0)

Finalement, ces tensions remettent en lumière deux visions très différentes de l’Europe. On retourne toujours vers ce point clé de la création de l’euro : pour les uns c’était une étape vers l’Europe politique que Jacques Delors désignait avec la formule floue et prudente de « fédération d’États-Nations ». Pour les autres, l’euro était une concession politique nécessaire au nom de la zone économique commune et l’espace économique ainsi créé était l’aboutissement du projet européen et non pas une simple étape. L’idée du fédéralisme européen semblait avoir gagné du terrain les dernières années mais l’impuissance de Bruxelles de mettre d’accord les États-membres sur un nombre de sujets de plus en plus large et finalement, de résoudre tout simplement les problèmes, devrait nous conduire à nous interroger sur la pertinence de l’idée d’une Europe politique.

Il faut que tout change pour que rien ne change

À cette croisée des chemins, quelles sont les solutions qui s’offrent à l’Union Européenne ? Le fait qu’elle devrait évoluer pour préserver les acquis qui sont les siens semble incontestable. Mais évoluer comment ?

Les voix qui se font le plus entendre aujourd’hui sont celles qui prônent une intégration politique et une harmonisation législative poussée, un gouvernement européen aux larges prérogatives et un effacement progressif des États-nations. Cependant, l’incapacité des hommes politiques de se mettre d’accord sur des sujets aussi clivants et l’hétérogénéité des différents pays semble condamner à l’échec ou repousser à un futur trop lointain, au vu de l’urgence des problèmes actuels, l’aboutissement du projet d’une Europe politique.

Heureusement, ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle. Plutôt que la fédération politique, une autre solution existe, qui consiste à revenir à l’idée qui était au cœur du projet initial : celle d’un territoire pacifique d’échanges commerciaux entre des acteurs économiques libres dans leur choix de production et d’installation. Remettre au premier plan les individus, plutôt que les États-nations et consolider ce qui a été fait en termes d’intégration économique, en essayant de redresser le cap et de sortir de la logique interventionniste. Renforcer cette conception de l’union européenne, battue en brèche par les événements des dernières années de crise est déjà un beau programme. La libre concurrence et le marché commun sont les idées qui ont forgé l’Union Européenne et qui jouent le rôle de fondation pour toute construction future. Il ne nous reste qu’à espérer que ces idées-là trouveront les défenseurs qu’elles méritent.