Éleveurs et l’argent d’Uber

Face à la grogne des éleveurs, le gouvernement préfère les solutions d’urgence aux solutions durables.

Face à l’urgence, le gouvernement réagit. Mal.

Face à la colère – et à la détresse – des éleveurs, les Français se retrouvent une fois de plus pris en otages. Comme ils l’avaient été par les taxis quelques semaines plus tôt. S’il est difficile d’approuver le mode opératoire des éleveurs, et encore moins celui des chauffeurs de taxis, force est de constater que leur détresse est bien réelle. Alors que les conditions de marché se détériorent, ils ont du mal à boucler leurs fins de mois et honorer leurs dettes.

avenir de l'agriculture rené le honzecMais les Français, victimes de la gronde des taxis et des éleveurs, n’y sont pour rien. Le responsable, c’est l’État.

Dans le cas des taxis, c’est l’État qui leur impose la licence et qui ne fait rien pour éviter que les licences – délivrées gratuitement – se revendent à des prix exorbitants. Dans le cas des éleveurs, c’est l’État qui impose les normes qui écrasent les exploitants et distribue les aides qui empêchent la modernisation du secteur.

Car le problème des éleveurs n’est pas conjoncturel mais structurel, comme le montre cet article d’Alain Mathieu, paru dans les Enquêtes du Contribuable qui explique entre autres comment :

  • L’interventionnisme agricole a conduit à des normes absurdes, qui compliquent et alourdissent le travail des agriculteurs ;
  • Les aides agricoles sont mal distribuées et financent largement les grandes exploitations, l’administration et les syndicats agricoles ;
  • Les subventions et aides diverses sont un frein à la modernisation de l’agriculture.

Sur ce point, l’article cite les syndicats agricoles néo-zélandais :

« Les subventions restreignaient l’innovation, la diversification et la productivité en corrompant les signaux et nouvelles idées des marchés. Cela amena un gaspillage des ressources et un impact négatif sur l’environnement. Une grande part des agriculteurs de pâture avait une exploitation dans le seul but d’obtenir les subventions. L’arrêt des subventions a donné naissance à une économie rurale vivante, diversifiée et durable. Les agriculteurs néo-zélandais sont fiers de leur indépendance et sont décidés à ne jamais plus être soumis aux subventions gouvernementales. »

Sans aides agricoles, il y aurait moins d’agriculteurs. Mais il y aurait des agriculteurs rentables, indépendants, innovants, durables. Les moins rentables auraient certes dû se séparer de leur exploitation, mais la consolidation du secteur aurait permis sa modernisation et favorisé son dynamisme. Il est évidemment difficile pour un éleveur d’entendre qu’il devra se séparer de son exploitation. Il aurait été plus facile de l’entendre hier qu’aujourd’hui, et plus facile aujourd’hui que demain.

C’est un discours difficile, mais nécessaire. Malheureusement pour les éleveurs et les Français, le gouvernement préfère les solutions d’urgence aux solutions durables. Les agriculteurs ont raison quand ils affirment que le plan d’urgence du gouvernement ne suffira pas à sauver le secteur : rien ne pourra le sauver. Ni ce plan, ni aucun plan du même ordre ne permettra aux éleveurs de « vivre dignement » de leur activité.

Parce qu’il ne leur permettra pas de vivre de leur activité ; les éleveurs sont condamnés à vivre de la générosité de l’État, donc du contribuable. 30% des revenus des agriculteurs européens proviennent des subventions.

Et parce qu’il ne leur permettra pas de l’exercer dignement. Librement. L’État continuera d’exiger des contreparties, de réglementer la taille des concombres et de leur dire comment mener leur exploitation – tout en distordant le marché, les empêchant de prendre les bonnes décisions quand il ne les leur impose pas directement.

Incapable de se remettre en question, le gouvernement s’attaque à l’arbre qui cache la forêt. Il fait en sorte de maintenir un peu plus longtemps la situation structurellement intenable des éleveurs. Il cède à la pression des exploitants, encouragés par le précédent des taxis et par l’ode à l’irresponsabilité d’un gouvernement qui prône l’effacement des dettes et ne tient pas ses engagements (sur des sujets aussi cruciaux que le déficit public, la croissance et l’emploi).

Il devient coutumier en France de résoudre les urgences, pas les problèmes. Qu’on leur donne un micro et nos politiciens s’enflamment, cédant courageusement à la pression de la rue, annonçant avec conviction des mesures sans avenir. Si la France est bloquée, ce n’est pas tant par les taxis et les éleveurs que par sa classe politique.