Le péché originel de l’euro

Pouvait-on imaginer l’évolution catastrophique de l’eurozone ?

Par Lars Christensen [*]
Traduction française : Thierry Lhôte

euro-finance-investissement (public domain)

Imaginez que l’euro n’ait jamais été mis en œuvre et qu’à la place, nous ayons eu des monnaies européennes flottant librement et que chaque pays ait été libre de choisir sa propre politique monétaire et fiscale. Certains pays s’en seraient bien tirés ; d’autres moins bien. Mais croyez-vous sérieusement que nous aurions eu une crise aussi profonde que celle à laquelle nous avons assisté ces sept dernières années en Europe ?

Pensez-vous que le PIB grec aurait chuté de 30% ?

Pensez-vous que la Finlande aurait vu une baisse cumulée du PIB plus grande que pendant la Grande Dépression et au cours de la crise bancaire des années 1990 ?

Pensez-vous que les contribuables européens auraient eu à verser des milliards d’euros dans le renflouement des États d’Europe du Sud et de l’Est ? Et des banques allemandes et françaises ?!

Pensez-vous que l’Europe aurait été aussi désunie que nous le constatons à présent ?

Pensez-vous que nous aurions été témoins de l’animosité que nous observons à présent entre les nations européennes ?

Pensez-vous que nous aurions assisté à la montée de partis politiques comme Aube Dorée et Syriza en Grèce, ou Podemos en Espagne ?

Pensez-vous que le sentiment anti-immigrés et les idées protectionnistes auraient été à ce point en hausse dans toute l’Europe ?

Pensez-vous que le secteur bancaire européen aurait été quasi paralysé pendant sept ans ?

Et surtout pensez-vous que nous aurions eu 23 millions de chômeurs européens ?

La réponse à toutes ces questions est non !

Nous aurions été beaucoup mieux sans l’euro. L’euro est un fiasco économique, financier, politique et social majeur. C’est écœurant, et je blâme pour cela les politiciens de l’Europe et les eurocrates ; et je blâme les économistes qui ont échoué à se prononcer contre les dangers de l’introduction de l’euro et ont donné à la place leur appui à un projet tellement insensé économiquement, qu’il ne pouvait être envisagé que par le type de personnes que l’historien britannique Paul Johnson a appelé « intellectuels » .

Et ne dites pas que vous n’étiez pas informés. Milton Friedman vous avait prévenu que l’intégration monétaire à marche forcée provoquerait la désunion politique et serait un désastre économique. Il avait bien sûr raison.

Bernard Connolly, qui a écrit le livre The Rotten Heart of Europe (Le cœur pourri de l’Europe), a mis en garde contre ce qui se déroule exactement en ce moment. Personne n’a voulu l’écouter. En fait, il a été limogé de la Commission européenne en 1995 pour avoir dit ce qu’il pensait. Ce limogeage désolant est révélateur du manque de débat sur ​​les questions de politique monétaire en Europe. Toute opposition au « Projet » est réduite au silence. Le « plus grand bien » ne connait pas de préséance.

Il n’y a eu de référendums sur l’adoption de l’euro que dans quelques pays : au Danemark et en Suède, les électeurs ont eu la sagesse de s’exprimer contre les « ordres » de l’establishment. En conséquence, ces deux pays s’en trouvent mieux aujourd’hui que si l’électorat avait suivi la volonté de l’élite et voté « oui » à l’adoption de l’euro.

Il est facile de comprendre la frustration des électeurs européens. On leur a menti. Hélas, le résultat aujourd’hui est que les électeurs à travers l’Europe se satisfont de voter pour des partis tels que le Front National, UKIP, Podemos et Syriza. Je vous le demande, à vous les enthousiastes de l’euro, est-ce bien ce que vous vouliez ?

Je ne peux que comprendre la colère de la population grecque pour ces sept années de difficultés économiques et sociales, et je peux aussi comprendre que les contribuables finlandais ne veulent pas encore payer pour un autre plan de sauvetage de la Grèce dénué de sens. Vous ne devriez pas vous blâmer les uns les autres. Vous devriez blâmer les politiciens européens qui vous ont amené dans la zone euro.

Blâmer les eurocrates qui n’ont jamais compris la maxime de Hayek dans son grand livre The Fatal Conceit (La présomption fatale) :

« La tâche curieuse de l’économie est de démontrer aux hommes à quel point ils connaissent vraiment mal ce qu’ils s’imaginent pouvoir planifier. »

L’euro est une présomption fatale.

[*] Lars Christensen est un économiste danois de renommée internationale spécialisé dans l’économie internationale, les marchés émergents et la politique monétaire.


Article original publié en anglais sur le blog de l’auteur. Traduction : Thierry Lhôte.

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