Le mythe social-démocrate d’une société en équilibre

funambule équilibre- dieuzaide -crédit photo : François Bazoge via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Le « juste milieu » entre le privé et le public est une vue de l’esprit.

Par Gabriel Lacoste

dieuzaide funambule équilibre-François Bazoge (CC BY-NC-ND 2.0)
funambule équilibre- dieuzaide -crédit photo : François Bazoge via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

L’esprit humain est constitué de figures de style séduisantes que nous confondons trop souvent avec la réalité. Lorsqu’il est question du pouvoir politique, les exemples abondent. Les taxes ne sont pas des saisies d’argent venant d’une bureaucratie lointaine, mais de contributions voulues démocratiquement par nous. L’éducation ne complexifie pas de façon obligatoire l’entrée payante sur les marchés du travail, mais égalise les chances de succès de tous dans la vie. Ces jeux de l’esprit s’immiscent subtilement dans notre langage. Combinés à quelques statistiques judicieusement choisies en vertu d’un biais de confirmation, ils ont alors l’air d’évidences factuelles.

Un de ces tours de passe-passe revient assez fréquemment : invoquer des pôles en équilibre. Pourquoi le libéralisme économique est une doctrine néfaste ? Un social-démocrate vous répondra souvent un énoncé ayant la forme « la société est composée de deux forces, le privé et le public ; elle doit son succès à une juste proportion des deux. Or, les libéraux menacent le rapport harmonieux en mettant trop l’accent sur le privé. C’est aussi néfaste que trop de poids sur le public. L’important, c’est le juste milieu. » La dichotomie gauche et droite mène à une variante du même raisonnement. Plusieurs diront que le centre est la meilleure option simplement parce qu’elle est à mi-chemin entre deux extrêmes, comme si la politique était une balance maintenant en suspension deux entités autour d’un point sur une ligne.

Une fois nommées, les limites de cette manière de penser sont faciles à démontrer.

Le présent n’est pas un équilibre

Premièrement, « l’équilibre » est trop facilement situé dans le présent ou dans un passé proche. Une opinion est dite « extrême » ou « déséquilibrée » simplement parce qu’elle diverge de ce qui se pratique depuis des décennies. Derrière cette réaction se cache une présomption selon laquelle nous vivons actuellement dans le meilleur des mondes possibles ou presque, étant miraculeusement placés à la fin de l’histoire.

Pourtant, une opinion jugée maintenant « extrême » sera peut-être perçue comme étant la norme d’équilibre plus tard. C’est alors notre société qui aura l’air d’un astre sorti de son orbite. Les libéraux « radicaux » d’aujourd’hui seront peut-être les visionnaires de demain lorsque l’idéal d’une société apolitique prospère organisée autour de la propriété privée deviendra réalité. De ce point de vue, nos États-Providences auront l’apparence d’églises archaïques, oppressantes et chaotiques supportées par des rituels païens, puis une caste de devins et non d’un « juste milieu » ordonné savamment.

L’équilibre et la non-violence

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Deuxièmement, la notion de milieu entre deux extrêmes est confondue avec l’absence d’agressivité. Dire d’une opinion qu’elle est « radicale » signifie 1- qu’elle préconise la violence ou 2- qu’elle diffère de ce que nous sommes habitués d’entendre. Ce double sens nous induit en erreur. Par exemple, en qualifiant le libéralisme « d’extrême », ses opposants insinuent que c’est un discours complaisant à la guerre de tous contre tous et donc au chaos. Or, le libéralisme n’est « extrême », « radical » ou « ultra » que dans le sens d’une divergence profonde avec l’état actuel des choses et non dans le sens d’un instinct de prédation ou d’un désir sadique de voir le fort pouvoir enfin écraser le faible.

Ce rapport ambigu entre l’équilibre et la non-violence est d’autant plus trompeur qu’à toutes les époques, ceux qui dénonçaient certaines pratiques apparemment normales comme étant violentes étaient qualifiés d’extrémistes menaçant l’harmonie de la société. Il en allait ainsi de l’esclavage, de l’aristocratie, du colonialisme, des crimes de la pensée et ainsi de suite. De façon insidieuse, celui qui osait nommer l’agression comme telle finissait par paraître vindicatif, par opposition à une masse paisible et obéissante.

Or, les libéraux prétendent jouer le rôle d’avant-garde morale contre la crédulité générale. Selon eux, la taxation et la réglementation des échanges, mêmes inspirées par des slogans hautement médiatisés, sont des formes d’agression et méritent d’être nommées comme telles. Oui, ce point de vue s’éloigne des normes actuelles et il est « radical ». Cependant, il ne s’agit pas d’une attitude tolérante à la violence, au contraire.

La définition des pôles est un produit de notre imagination

Troisièmement, nous situons le point d’équilibre d’une société où nous le voulons grâce à notre imagination.

C’est plutôt plaisant d’opposer le « public » au « privé », puis de les traiter comme deux forces gravitationnelles qui maintiennent la société autour d’un idéal. Or, ce n’est qu’une vision poétique.

Les sociaux-démocrates chérissent cette manière de voir. Sous le terme « public », ils insinuent que l’État est une sorte de scène visible et animée par tous, puis qu’elle est orientée vers la collectivité. Sous le terme « privé », ils présupposent que les échanges économiques entre individus sont discrets, cachés et visent à conserver des choses pour soi. Les sociétés modernes résultent alors d’une harmonie entre l’individu et le collectif (sorte de Ying et Yang version 2000), puis toutes les alternatives en brisent l’équilibre.

Pourtant, prétendre que les États modernes sont « publics » n’est qu’une vue arbitraire de l’esprit. Tous les fonctionnaires qui y travaillent prennent des décisions en fonction de leur salaire, de leur quête de plaisir ou de reconnaissance, de leurs préjugés, de leur agenda personnel ou de leur recherche d’avancement. Tout cela est très « privé » et inégalitaire. Ce qui s’y fait n’est quasiment jamais soumis à un exercice de votation ; ce qui résulte de nos décisions collectives est si flou que cela ne mérite pas d’être considéré comme l’expression d’une volonté solide. Toutes les institutions de l’État sont hors de notre contrôle. Nous sommes obligés d’y contribuer. Nous n’avons aucun moyen de savoir si cela en vaut la peine, puis d’en évaluer les conséquences. Nous y sommes liés par un acte de foi et rien de plus. Les fonctionnaires occupent un fief qui leur garantit un revenu tout en les dispensant de séduire une clientèle.

Au lieu de décrire notre société actuelle comme un équilibre entre le « public » et le « privé », nous pourrions plutôt dire qu’elle gravite autour d’institutions autoritaires, celles de l’État et d’institutions contractuelles, celles des marchés. De cette manière, il est plus difficile de présenter la situation actuelle comme un équilibre entre deux dimensions fondamentales de la vie, l’individu et le collectif. Le collectif n’existe pas dans l’État, mais dans les yeux de ceux qui y vouent un culte. Libérés de ces pétillants, il nous est plus facile de voir comment le prétendu « juste milieu » de notre société est en réalité une foi superstitieuse dans l’institution du contrôle. Nous y attribuons l’harmonie de façon rêveuse.