7 leçons de xyloglossie par Najat Vallaud-Belkacem

En vacances, on exerce sa langue de bois pour ne pas perdre les bons réflexes !

Par Vesselina Garello.

Contrepoints648 - Najat Vallaud Belkacem - Langue de bois - René Le Honzec

Je m’étais juré de ne jamais rien écrire sur Najat Vallaud-Belkacem, dans le souci de préserver mon capital de zénitude et mon équilibre psychologique, mais j’ai été tentée de lire un entretien accordé par ladite ministre à Libération ou elle revient sur ses projets de réformes et je ne peux m’empêcher de partager avec vous les leçons fabuleuses de langue de bois qu’on y découvre au fil des lignes.

Leçon n°1 : on soigne sa communication

Pour entrer en matière, Najat Vallaud-Belkacem a trouvé judicieux de nous expliquer que si les enseignants, les syndicats et les parents d’élèves (sans oublier les « pseudo-intellectuels ») se sont tous levés d’une voix contre ses réformes du collège et des programmes, c’est, voyez-vous, parce que les gens ne croient pas les institutions capables de se réformer. Cette nouvelle ligne de communication est certes moins brutale que la précédente qui consistait à traiter tous ses opposants d’abrutis et d’incompétents qui ne s’étaient même pas donné la peine de lire ses propositions. Il ne reste pas moins vrai que la jolie formule ne peut cacher le fait qu’elle persiste dans son entêtement et met un point d’honneur sur son incapacité totale de se remettre en question, ne serait-ce qu’un tout petit peu. Il est inconcevable que les critiques soient bien-fondées. La bonne parole a été donnée, circulez, il n’y a plus rien à voir.

Leçon n°2 : on insiste sur l’ampleur inédite du travail qui est en cours

Vous l’avez déjà entendue celle-là, mais peu importe, chaque réforme de l’Éducation nationale est censée être LA réforme, celle qui permettra au Mammouth de sortir de sa léthargie, qui remettra les choses en place au niveau des classements internationaux et qui ramènera dans le droit chemin les laissés-pour-compte qui sont recrachés chaque année par le système sans aucun diplôme. Bon, affirmer que « cela faisait longtemps en réalité qu’on n’avait pas réformé l’école de façon aussi claire et aussi nette » c’est dénigrer un peu le travail de ses prédécesseurs qui ont tous essayé désespérément d’inscrire leur nom dans l’histoire, y compris celui de son ami socialiste Vincent Peillon et sa « loi de refondation de l’école », mais c’est de bonne guerre. Et à la ministre de rajouter : « à défaut de réformer en profondeur, mes prédécesseurs avaient apporté des correctifs à la marge ». Et toc !

Leçon n°3 : agiter le spectre des inégalités sociales

Les choses deviennent plus subtiles lorsque le journaliste pose une question relative à la suppression des classes bilangues prévue dans le projet de réforme. La ministre explique alors (on l’imagine facilement la larme à l’œil) comment ce système était à l’origine d’une terrible injustice, puisqu’on consacrait de fait plus de moyens aux élèves inscrits dans ces classes bilangues qu’aux autres : « Comment voulez-vous avoir une égalité des opportunités de réussite ? Ce système confirme et conforte les inégalités scolaires qui sont souvent des inégalités sociales de fait.» Quid des moyens supplémentaires consacrés aux élèves en difficulté, qui bénéficient de plans d’accompagnement personnalisés ? Cela ne coûte-t-il pas plus cher ? Comment nier alors que l’objectif de l’Éducation nationale n’est pas d’accompagner chacun le plus loin possible dans la limite de ses capacités mais de couper les têtes qui dépassent au nom de l’égalité des résultats et non pas celle des chances. La suppression des classes bilangues revient à freiner ceux qui peuvent aller vite et loin, pour que les autres puissent les rattraper. N’est-ce pas un signal extraordinaire envoyé à nos enfants ?

Leçon n° 4 : faire appel au « vivre-ensemble »

Un peu comme l’égalité des chances, le « vivre ensemble » est un concept très cher à notre ministre, et pour cause : c’est pratique, on peut vraiment l’arranger à toutes les sauces ! À l’instar d’une série bien connue de livres pour enfant, on conjugue joyeusement le vivre-ensemble à la mer, le vivre-ensemble au zoo, le vivre-ensemble à la montagne… Mais Najat repousse encore les limites du concept et on apprend ébahis que la suppression des classes bilangues contribue… au vivre ensemble au collège et à l’affirmation auprès des jeunes des valeurs de la République ! Ce serait donc ça le vivre-ensemble : une version à peine voilée du vieux rêve égalitariste ! Un monde ou l’envie et la méchanceté n’existent pas, puisqu’on est tous égaux, comme c’est mignon ! J’espère que quelqu’un va quand même lui dire qu’au nom de cet idéal égalitariste ont été massacrées des dizaines de millions de personnes ne serait-ce qu’au XXème siècle.

Leçon n°5 : remettre une couche de mixité sociale

La mixité sociale est un des soucis premiers des ministres de l’Éducation nationale, d’abord et surtout parce qu’elle est de plus en plus compromise au gré des réformes. On peut parier d’ailleurs qu’elle s’en trouvera encore amoindrie par la suppression des classes bilangues, puisque comme la ministre le fait remarquer à juste titre, elles étaient faites pour « rassurer les familles inquiètes que leur enfant soit tiré vers le bas dans un collège public du quartier ». On peut parier que si elles en ont les moyens, ces mêmes familles soucieuses de l’épanouissement de leurs enfants s’empresseront de les diriger vers des établissements privés et le mirage de la mixité sociale ne fera que s’éloigner. À moins de « reprendre en main » la carte scolaire en passant par la loi, comme le lui suggèrent ingénieusement les journalistes de Libération. La ministre compte résoudre le problème en mettant en place des outils pour mesurer la mixité dans les établissements et appliquer des solutions sur mesure. La réponse a dû paraitre très claire aux journalistes, car ils ne jugent pas utile de l’interroger davantage là-dessus. Je rajouterai donc une leçon n° 5a : dire qu’on appliquera des solutions au cas par cas quand on ne sait pas quoi répondre.

Leçon n°6 : rappeler que c’est à l’école de faire de vos enfants de bons républicains

On s’en doutait, mais c’est confirmé, Najat Vallaud-Belkacem s’inscrit dans la droite lignée de la pensée de Vincent Peillon qui avait effrayé plus d’un parent en affirmant que « l’école a un rôle fondamental, puisque l’école doit dépouiller l’enfant de toutes ses attaches pré-républicaines pour l’élever jusqu’à devenir citoyen ». Même combat pour Najat et elle ne manque pas l’occasion de rappeler que c’est là pour elle un des premiers rôles de l’école de la république. Pourquoi ce n’est pas le rôle des parents et quel serait alors le rôle de ces derniers à part d’être simples géniteurs biologiques (au mieux) ?

Leçon n°7 : les effets de notre politique ne sont pas encore pleinement visibles sur le terrain

Tiens donc… mais on l’avait déjà entendu cet argument. C’était à propos de quoi déjà ? De la courbe du chômage ou du retour de la croissance ? Bien que ce soit en réalité un argument à priori recevable, les effets positifs d’une politique sont rarement immédiats, mais il est boiteux pour une raison simple : on n’est absolument pas obligé d’attendre que les résultats d’une politique ou d’une réforme se manifestent pour pouvoir juger de sa pertinence. Et j’ai envie de dire heureusement, car autrement on serait libre d’appliquer n’importe quelle ineptie au prétexte que tant que nous n‘avons pas testé nous ne pouvons pas juger. C’est un raisonnement non seulement faux, mais aussi dangereux, qui fait en ce moment le jeu de nombre de partis populistes partout en Europe. Sans vouloir refaire ici l’éternel débat entre le rationalisme et l’empirisme, il est inconcevable de mener une politique dont les conséquences logiques seraient néfastes et observer empiriquement des résultats positifs (où alors ce serait vraiment un coup de chance, de ceux dont Hollande rêve la nuit !).

Dès lors, ce qu’on attend des politiques c’est de convaincre d’abord sur le plan logique que leur idée est bonne, d’expliquer comment elle produira ses effets positifs escomptés, et non pas de refuser et de caricaturer tout débat et toute interrogation, en s’empressant d’appliquer à l’arrache leur réforme et de balancer au visage des citoyens inquiets la maigre consolation qu’il est encore trop tôt pour en juger.

Non, Madame le ministre, il n’est pas trop tôt pour s’apercevoir que le ramassis de mesures idéologiques que vous proposez ne produira rien de bon. Il n’est pas trop tôt pour comprendre que vous prenez les Français pour des imbéciles capables de gober n’importe quelle énormité dès lors qu’elle est estampillée du camp de la bien-pensance. Mais espérons surtout qu’il ne soit pas trop tard de revenir sur tout ça et de sauver l’école des réformes forcenées que vous entendez lui infliger.