AREVA : une entreprise publique de rêve

Empty pockets (Crédits : Dan Moyle, licence CC BY 2.0)

Comment l’État finance-t-il la recapitalisation d’Areva ? Vous allez rire… jaune.

Par Jacques Garello.

Crise pauvreté faillite ruine
Empty pockets (Crédits : Dan Moyle, licence CC BY 2.0)

L’affaire Areva est une illustration de ce que l’État entrepreneur est capable de faire. La politique industrielle est réellement une belle invention. On sait qu’AREVA avait un actionnaire de choix : l’État y détenait, directement ou indirectement 87 % des actions. Nous avons évoqué ici même (NL n° du) les mésaventures de la prestigieuse entreprise publique, avec un solide déficitaire de 4,6 milliards d’euros. Mais le plus intéressant est la façon dont l’État, et ses plus hautes instances, ont résolu le problème : on va remettre Areva entre les mains d’une autre entreprise publique, EDF, et l’État recapitalisera la nouvelle structure. Avec quel argent ? Devinez : il y a de quoi rêver.

Une entreprise nucléaire ou une usine à gaz ?

Il faut d’abord se rappeler comment l’État avait conçu l’entreprise pour lui assurer un plein succès. On avait d’abord en 2000 (Fabius étant ministre du gouvernement Jospin) regroupé trois entités : Framatome, COGEMA et Technicatome. On avait donné la direction de ce « Kombinat » à Anne Lauvergeon, dont les principaux mérites avaient été d’avoir été collaboratrice de François Mitterrand (on la nommait « le sherpa du Président ») et nommée par DSK à la présidence de la COGEMA. L’organisation d’AREVA a été un modèle du genre, puisqu’on a loué les services d’une entreprise de naming pour désigner les divers BG d’Areva. Qu’est-ce que le naming ? C’est la recherche du nom le plus apte à motiver le personnel, attirer les investisseurs et cibler la fonction. Par exemple Areva est le nom d’un monastère espagnol dont l’architecture est ordonnée comme les BG que compte l’entreprise. Que sont les BG ? Les « business groups », et il y en a pas moins de 5, comprenant pas moins de 14 directions fonctionnelles. Ainsi donc, dès le début, les choses étaient prises très au sérieux. Les chiffres rassuraient le grand public : 45.000 salariés, une implantation de 35 sites dans 23 pays. Comme l’État est un actionnaire peu exigeant et fuyant la médiocre tentation de la rentabilité, les résultats financiers d’Areva n’ont pas été très brillants : des dettes supérieures aux capitaux dès 2008, des pertes incessantes depuis 2011, jusqu’à la catastrophe de 2014.

EDF va prendre le relais

Tout au long de ses quinze ans d’existence, Areva a fonctionné comme une grande multinationale cherchant monopole et ententes. Les initiatives financières et commerciales ont été privilégiées, c’est ce que Madame Lauvergeon appelait « les filières intégrées » ou « le Nespresso », machine capable d’accueillir tout montage nouveau. La Commission de Bruxelles n’a pas été dupe de ces atteintes à la concurrence et a condamné Areva à de lourdes peines – qui n’ont pas été honorées. Mais plusieurs voix s’étaient déjà élevées pour rapprocher la BG nucléaire d’Areva de celle d’EDF, qui a aussi une filière nucléaire. La guerre a été engagée avec Henri Proglio, nommé à la tête d’EDF en 2009. Aujourd’hui, c’est EDF qui « gagne » en prenant le contrôle de la branche nucléaire d’Areva, créant ainsi un nouveau « Kombinat ». La référence à l’URSS n’est pas fortuite puisque Monsieur Macron, ministre de l’Économie, a admis que la nouvelle structure évoquait celle que les Russes se sont donné, avec Rosatom. Donc EDF va racheter à Areva son département nucléaire, l’État finançant cette cession de parts grâce à une recapitalisation substantielle. De combien ? Interrogé par des journalistes sur ce point, Michel Sapin, ministre des Finances Publiques, a donné une réponse franche et rassurante : « Ce n’est pas un chiffre qu’on met sur la table au départ, c’est un chiffre que l’on discute et que l’on constate à la fin », a-t-il indiqué. Et il précise « Nous avons un compte qui nous permet de venir, sans aller chercher l’argent des contribuables, sans dépense budgétaire : on vend un peu d’un côté et on investit de l’autre. C’est exactement comme cela que nous ferons ». Il faut cependant rappeler que les finances d’EDF ne sont pas elles-mêmes en très bonne santé : on sait que la santé financière n’est pas une inquiétude pour une entreprise publique.

Une décision de « cohérence industrielle »

Ce qui prouve que c’est bien l’avenir du nucléaire et de l’énergie en France qui a inspiré ce nouveau montage, s’inscrivant ainsi dans une vision à long terme dont une société capitaliste ordinaire serait incapable, c’est que la décision a été prise très vite à l’Élysée. Les compétences regroupées autour du Président ont été mobilisées : Manuel Valls, Emmanuel Macron, Michel Sapin, Laurent Fabius. « Il fallait que le Président entre dans la technicité du dossier pour décider » a-t-on dit à l’Élysée (Les Échos). On a qualifié l’initiative de François Hollande de déterminante, il a su éviter toutes les discussions (avec les syndicats, ou les 500 managers du groupe) pour adopter la seule solution conforme « à la cohérence industrielle » : sauver l’EPR et les réacteurs de la troisième génération en faillite, exporter dans le monde entier, tenir la dragée haute aux nouveaux concurrents : les Chinois, les Indiens, voire les Africains. « L’effet de surprise » a été déterminant, de quoi nous réconforter. Évidemment, le contribuable ne sera pas sollicité, quitte à augmenter légèrement la dette publique. Et les clients d’EDF n’ont pas non plus à s’en faire, même si l’électricien a demandé la semaine dernière une hausse de 3 % des tarifs. On peut toujours rêver…

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