Ce que l’uberisation révèle des peurs françaises

innovation, Crédits : Thomas Hawk, via Flickr ((CC BY-NC 2.0))

La France mène un combat d’arrière-garde. Le progrès technologique se fera, avec ou sans elle.

Par Philippe Silberzahn.

innovation, Crédits : Thomas Hawk,  via Flickr ((CC BY-NC 2.0))
innovation, Crédits : Thomas Hawk, via Flickr ((CC BY-NC 2.0))

Un spectre hante la France : le spectre de l’uberisation, transformation accélérée de secteurs entiers par la révolution technologique. La journée du 25 juin aura vu une profession entière, celle des taxis, prendre en otage un pays et un gouvernement, terrifiée qu’elle est par la perspective proche de la fin même de son existence. Cette peur de l’uberisation révèle, plus profondément, une peur bien française de l’avenir.

Trois peurs

La peur française de l’uberisation recouvre trois peurs bien distinctes.

Une première peur concerne la qualité de service : si n’importe qui peut devenir chauffeur de taxi, le client sera à la merci de conducteurs mal formés, et la qualité de la prestation ne pourra être garantie avec les risques que l’on imagine. Une telle crainte est évidemment risible concernant les taxis : la médiocrité de leurs prestations est légendaire en France et dans le monde. Mais cette crainte est également non justifiée pour d’autres professions. Que se passe-t-il si n’importe qui peut s’improviser coiffeur, sans formation ? Comme si la formation étant garante de qualité… une bonne formation n’empêche absolument pas des prestations de mauvaise qualité, chacun le constate tous les jours en sollicitant les services des artisans. Comme au Moyen Âge, la « qualité » est en fait l’argument utilisé de tous temps par les corporations pour défendre leurs privilèges, et réduire l’offre pour maintenir leurs prix élevés. Ce qui compte en fait, en termes de qualité, c’est la sanction du marché : un artisan qui fait du bon travail développera une bonne réputation, tandis que les autres auront de moins en moins de travail. Dit autrement, les bons artisans n’ont pas à avoir peur de la concurrence, bien au contraire, seuls les mauvais ont des raisons d’en avoir peur.

Une seconde peur concerne la perte d’emplois. Sur ce sujet, la crainte du progrès technique en France n’est pas nouvelle : en 1831, les canuts lyonnais se révoltent face aux machines à tisser qui menacent de leur prendre leur travail. Or cette crainte ignore le pendant du progrès technique, celui de la création d’emplois dans les secteurs nouveaux. Comme le rapporte Peter Drucker dans son remarquable article « The age of social transformation » , le deuxième plus grand groupe dans la population et de force de travail de tous les pays développés dans les années 1900 était celui… des domestiques. Pour étrange que cela paraisse aujourd’hui, les domestiques étaient considérés comme une loi de la nature tout autant que les agriculteurs. Le recensement de l’époque définissait d’ailleurs un ménage de la classe moyenne inférieure comme celui qui employait moins de trois domestiques. Trois domestiques ! Cette classe a pourtant totalement disparu en une cinquantaine d’années sans cataclysme ni révolution, absorbée par la croissance d’autres métiers créés par l’innovation. La peur de l’uberisation se focalise donc sur ce qu’on voit, la disparition de certains métiers, en ignorant ce qu’on ne voit pas, la création d’autres métiers. L’innovation n’est pas un jeu à somme nulle. En l’occurrence, beaucoup de ceux qui utilisent UberPop n’utilisent habituellement pas les taxis, trop chers et trop rarement disponibles, et il en va de même avec AirBnB et les hôtels ; comme souvent, les innovations de rupture mordent sur une population de « non-consommateurs » et contribuent donc à accroître la taille du gâteau plutôt qu’à prendre des parts du gâteau actuel. On voit combien la vision malthusienne d’un gâteau fixé pour toujours est fausse et combien elle est dommageable dans un pays comme la France qui a désespérément besoin de croissance, et donc de nouveaux marchés.

Une troisième peur, liée à la précédente, porte sur la précarisation : une économie uberisée correspondrait au développement d’un modèle d’emploi précaire, ou des petits jobs remplaceraient des emplois stables et bien rémunérés. Comme si la France était le pays du plein emploi ! Dans un pays qui compte officiellement plus de cinq millions de chômeurs (bien plus en vérité), ce raisonnement est assez stupéfiant. La vraie précarité, c’est le chômage, et empêcher l’émergence de nouvelles industries est le meilleur moyen de le faire perdurer. Là encore, une logique malthusienne conduit à une pénurie malthusienne : essayer de protéger une conception du salariat qui ne correspond de facto plus à la réalité, et, au nom de cette conception, empêcher de travailler des gens qui n’ont pas, eux, la chance d’y souscrire et qui en ont été exclus. En fait, l’uberisation est la chance des exclus du système français, et le clivage pour/contre Uber est celui des exclus contre les privilégiés de ce système malthusien.

Responsabilité de l’État

Dans le cas des taxis, l’État est particulièrement responsable : le problème des taxis est connu et parfaitement décrit depuis le rapport Rueff-Armand de 1960, depuis 55 ans donc ! Depuis 55 ans l’État sait qu’il y a un problème, que le système monopolistique créé une rente de situation pour quelques uns aux dépens de tous les autres, en quantité comme en qualité. Le système est conçu pour ne pas évoluer et produire une mauvaise qualité de service. Et depuis 55 ans l’État ne fait rien. Les taxis s’en sont bien arrangés, vivant sur un système d’enchères sur des licences qu’ils avaient obtenues gratuitement à l’origine, rappelons-le. Aujourd’hui, ce système de rente est rendu obsolète grâce à la technologie. C’est la technologie qui, enfin, force à remettre en cause un système malthusien qui crée artificiellement de la rareté et de la mauvaise qualité.

Cette révolution technologique qui permet aux individus de remettre en cause un monopole révèle aussi une peur, celle de l’élite française, devant une évolution qu’elle ne maîtrise pas et qui se fait sans elle. Cette peur explique les contradictions des différents gouvernements, et singulièrement celles du gouvernement actuel. Il ne se passe pas une semaine sans que celui-ci ne professe son amour des startups et de l’entrepreneuriat : un coup de FrenchTech par-ci, un discours de d’Emmanuel Macron par là, et une inauguration d’incubateur par François Hollande pour couronner le tout. Mais le même gouvernement décide d’interdire UberPop pour défendre le monopole des taxis. Au fond, le gouvernement est pour les startups, mais à condition qu’elles ne dérangent pas l’ordre établi. Qu’elles ne touchent pas aux libraires, pas aux taxis, pas aux magasins fermés le dimanche, pas aux journalistes, bref qu’elles restent bien sages et ne touchent à rien. Là encore, la peur que soient remis en cause les petits arrangements entre amis du capitalisme de connivence est telle que le gouvernement s’évertue à interdire ce qu’il ne peut pourtant empêcher, et déploie des moyens démesurés (200 policiers aux côtés d’inspecteurs de l’URSSAF) pour chasser le chauffeur UberPop ; c’est plus facile que traquer les trafiquants de drogue et ils doivent bien se marrer dans les quartiers nord de Marseille ; pendant ce temps-là ils sont tranquilles.

Que faire alors, me demandait récemment un journaliste ? Alléger les charges des taxis par exemple ? Je ne vois pas pourquoi. Cela fait 55 ans que les taxis tirent avantage d’un monopole. Comme d’autres acteurs économiques avant eux, ils sont confrontés à un environnement changeant qui les défavorise, et ce d’autant qu’ils ont largement abusé des protections dont ils ont bénéficié en dégradant leur service. Au nom de quoi faudrait-il désormais leur accorder des réductions de charges ? Qu’elles soient trop élevées en France c’est un fait, alors allégeons-les pour tout le monde, restaurants et plombiers inclus, ouvrons systématiquement les professions à la concurrence et laissons émerger ceux qui fournissent le meilleur service.

De toute façon, la question même « Que faire » trouvera seule sa réponse. Uber progresse et a mis en place une formidable machine de lobbying lui permettant de gagner ville après ville, sachant que le temps joue pour elle. Cette machine de lobbying choque les bonnes âmes qui voudraient sans doute que les entrepreneurs soient de sympathiques adolescents qui se laissent taper dessus par des taxis, et qui découvrent au contraire des « barbares » qui connaissent parfaitement le jeu politique dans lequel ils évoluent et n’ont rien à apprendre des grandes entreprises en la matière. Au-delà, penser que les entrepreneurs vont se laisser faire est faire montre d’une singulière inculture économique et historique. Message aux malthusiens : préparez vos machettes, les barbares, c’est du sérieux.

Au final, la France et son gouvernement pétrifiés devant un monde qu’ils ne veulent ou ne peuvent penser, comme souvent dans notre histoire, mènent un combat d’arrière garde, préparant ainsi une nouvelle défaite de la pensée, une de plus, et les mots de Léon Blum restent vrais : « Tandis que la règle du capitalisme américain est de permettre aux nouvelles entreprises de voir le jour, il semble que celle du capitalisme français soit de permettre aux vieilles entreprises de ne pas mourir. » Protéger ce qu’on peut perdre plutôt que permettre ce qu’on peut gagner.

En protégeant ainsi l’ancien monde, la France empêche le nouveau monde d’émerger et si elle y réussit, il y a hélas à parier que les futures grandes entreprises du XXIe siècle, et donc la croissance et l’emploi, se créeront ailleurs.

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