Dissoudre la volonté : créer une société de privilège

Little Red Riding Hood & The Wolf, credits Helena perez garcia via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

Un peuple ne peut pourvoir à sa survie et simultanément lutter contre les législations délétères : il en viendra à ne plus résister du tout.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

Little Red Riding Hood & The Wolf, credits  Helena perez garcia via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))
Little Red Riding Hood & The Wolf, credits Helena perez garcia via Flickr ((CC BY-NC-ND 2.0))

La volonté humaine n’est pas infinie : l’énergie que l’on peut dépenser à résoudre les divers problèmes de notre vie est restreinte, autant en amplitude qu’en durée. Une source réduite, sur laquelle nous puisons lors de chaque travail effectué et même si nous prenons du temps pour regarder un film ou lire un livre. La quantité disponible peut diverger d’un individu à l’autre, mais demeure toujours bornée par une limite ultime, infranchissable.

En dehors de la volonté, l’intérêt que nous portons aux choses diffère, selon les circonstances et notre caractère. Les divers biais de personnalité, les spécificités de l’éducation, de la culture ou même de l’expérience, forment un corpus de variations chez l’être, qui conduit à toute une gamme de réactions devant une même épreuve. L’esprit est une marque d’individualité et non l’essence d’un collectif : si nous respectons un certain nombre d’usages, propres à la nature de notre espèce, le reste demeure entièrement de notre fait.

Vivre en société

Ceux qui peuvent prendre en charge l’ensemble des emplois nécessaires à leur survie, puis disposer encore d’assez de temps pour préparer l’avenir sont rares. Le principe même de division du travail est lié à cette difficulté inhérente : temps comme volonté ne sont pas des variables illimitées.

Dès l’instant où un groupement épars s’unit afin de régler en commun les tâches nécessaires à la prospérité mutuelle, il se forme en une communauté : la cité. Elle devient une béquille, qui compense les limitations de l’individualité par l’organisation collective du travail et la répartition des responsabilités. Toutefois, l’être humain n’est pas un animal social, bien qu’il ait une affinité avec la vie familiale. Il est parfaitement apte à soutenir sa propre survie dans l’isolement : la société n’est pas nécessaire à sa subsistance quotidienne, contrairement aux termites, abeilles et fourmis, pour qui l’absence de collectif rend impossible la conservation de l’individu.

Cependant, en tant qu’animal doté d’un haut niveau de conscience, nous avons fabriqué notre caractère sociétal. Le droit dit « de nature », qui permet la subsistance en commun, n’est pas spécifique à l’être humain. Ce sont des règles tacites, qu’il convient de respecter pour qu’une espèce consciente, foncièrement individualiste, puisse établir une communauté. La vie sociale n’est pas gravée dans notre code génétique, contrairement aux cellules qui nous composent : la cité ne fait pas partie de notre nature, tout ce qui nous permet de vivre ensemble est un acquis de l’intelligence.

La tradition, fille de l’habitude, passe au travers du filtre de notre nature et conduit à la formation d’une collection de règles essentielles à l’établissement d’une confiance durable. Aussi, briser ces « lois » conduit à une dissolution inévitable de la cité, du fait que le crédit que chaque citoyen veut bien offrir à son semblable s’est tari1.

La cité, une création artificielle

Pour tout cela, nos sociétés souffrent d’un semblable défaut : ce sont des solutions de l’esprit humain, qui transcrivent l’imparfaite compréhension de notre nature propre en une structure sociétale, à même de concourir à la prospérité du groupe. C’est pourquoi les nations s’effondrent ou sombrent dans la tyrannie : puisque le caractère social n’est pas chez nous un trait inné, l’organisation est un produit artificiel2 où vont s’exprimer autant les qualités que les défauts intrinsèques de sa conception. La « perfection » en matière sociale est relative, puisqu’elle ne peut consister qu’en cette cité dont les fondations sont en adéquation optimale autant avec la nature que la culture de ses citoyens.

Comme n’importe quelle autre machine, elle n’est qu’un reflet des intentions de son concepteur et peut être à l’image d’un autocrate, représentant la vision qu’il a du monde ou se trouver au contraire tiraillée d’avis dissemblables quant à la droiture. La cité est non seulement une fabrication artificielle, mais s’avère aussi dépendante de l’état psychologique de ses citoyens. Dès lors qu’elle se fait destructrice de son but, la prospérité, la confiance se perd, conduisant à un effondrement fracassant en quelques générations. L’effet papillon s’applique aux sociétés civiles comme à n’importe quel autre système : la plus petite cause peut changer radicalement l’ensemble, rendant imprévisible et potentiellement catastrophique son évolution sur la durée.

La résistance de la population, face aux desseins du collectif, est d’autant plus importante que le crédit qui lui est concédé s’affaiblit. Que ce soit l’éducation, la corruption ou la force brute, ces solutions en elles-mêmes ne suffisent pas toujours à garantir la stabilité face aux aléas de la confiance. Même le peuple le plus docile est changeant, avançant assurément vers un moment où les plus petites frustrations se transformeront en une incontrôlable poussée de violence. Une société de privilège, qui s’établit sur l’envie, ne peut perdurer sans quantité de moyens efficaces à rétablir le statu quo.

Diviser pour mieux régner

Le glissement entre la cité de droit et celle de l’octroi est un instant crucial. Bien plus qu’un autre, c’est ce moment qui se fera décisif et doit être préparé par le pouvoir, avec attention. Quelle que soit sa structure politique, dès lors qu’un gouvernement fonctionne par l’intermédiaire du privilège échangeable, il doit réformer l’ancien système. Cette transformation n’est que rarement admise par l’ensemble de la population, alors même qu’une minorité suffit à paralyser la vie sociale.

Pour diminuer le risque, il suffit à l’autorité d’épuiser toute la volonté disponible. Car si l’énergie de l’Homme est limitée, une frappe continuelle permet de réduire sa détermination à néant. Le fait que chaque citoyen soit perpétuellement sollicité par le pouvoir rend la possibilité d’une réforme contre nature tout à fait réalisable. Un gouvernement peut métamorphoser une société en quelques générations : il ne lui est nécessaire, pour ce faire, que de multiplier les batailles épuisantes.

Si l’on cherche à faire passer la totalité du système agricole sous le contrôle du pouvoir exécutif, voter une loi ne suffit pas : la société civile s’unirait dans la rébellion. En conséquence, plutôt que de l’affronter de face, l’autorité tend à diviser son objectif : elle ne réforme pas l’ensemble d’un seul bloc, mais le fragmente, de manière à faire passer une législation nouvelle par jour.

La quantité outrancière de réformes effectuées à un rythme soutenu divise les citoyens quant aux priorités : il se fait bien trop d’intérêts particuliers lésés simultanément, pour que la population se mette d’accord à n’affronter qu’un seul adversaire. Nous tendons tous, par nature, à protéger notre propre condition en priorité, aussi le combat qui intéresse est celui qui nous touche le plus directement. Le reste passera au second plan.

Tout d’abord, les boulangers descendront dans la rue pour protéger leur emploi puis le lendemain, voilà le tour des charcutiers. Chaque jour, une classe se trouvera lésée par une nouvelle légalité, inondant la cité d’une surcharge d’informations qui suppose :

  1. Que certaines votations vont forcément passer inaperçues dans le lot.
  2. Que l’énergie dépensée aujourd’hui, pour lutter contre tel ou tel projet, ne pourra plus l’être le lendemain contre un autre.
  3. Que la multiplication des combats implique machinalement un accroissement des conflits, donc des antagonismes entre « partenaires de lutte » quant aux priorités.

Mener une guerre d’usure

Au final, il se fera toujours quelques arrêtés qui passeront entre les mains du pouvoir, sans que les citoyens n’aient opposé la moindre résistance : c’est le principe du « flood législatif3 ». L’autorité est capable de répéter l’opération aussi souvent que nécessaire, jusqu’à une totale prise de contrôle du domaine concerné. Pour peu que l’organisation politique soit suffisamment compétente, il lui suffit de ne choisir que des lois clivant les opinions pour que l’efficacité soit maximale4. L’éducation, qui affaiblit notre volonté et la corruption, qui renforce nos ressentiments, aident à stabiliser cette mutation.

Telle méthode n’a pas besoin d’être le fait d’un complot ourdi d’un commun d’accord par les divers partis en présence, pour fonctionner. Elle peut parfaitement émerger spontanément de la corruption du corps politique qui, à force de vouloir plaire à son électorat, est bien obligé de multiplier les offres. La quantité de communautés à satisfaire conduit nombre d’idées antagonistes devant l’assemblée, où quelques-unes passeront en force du fait de la lassitude, tant l’acharnement peut faire la différence.

Un peuple n’a pas suffisamment de volonté pour pourvoir à sa subsistance quotidienne, puis simultanément assurer une lutte perpétuelle contre toutes les législations délétères. Il en viendra à ne plus résister du tout : les quelques lois qui sortiront du lot par leur ignominie serviront de leurre, afin d’entretenir cet abrutissement de l’attention publique, tandis que les plus sournoises auront le champ libre pour se glisser entre les mailles du filet.

Bien choisir ses alliés

Cette frappe permanente a un effet catastrophique sur l’état général de l’opinion, qu’un corps politique perpétuellement divisé va seulement renforcer d’un sentiment de lassitude. Notamment puisqu’il suffit d’une divergence entre deux partis, sur un moindre détail, pour que leurs troupes occupent le devant de la scène durant des mois, permettant à nombre de législations de faire leur chemin jusqu’au pouvoir. Le conflit se résoudra souvent à l’amiable et conduira à ce qu’une caste tierce se trouve lésée en lieu et place. Auquel cas les citoyens, excédés par cette lutte épuisante, ne s’attarderont plus sur le sort de cette minorité malchanceuse.

En lui-même, le privilège n’est qu’un moyen dont le pouvoir dispose pour dissoudre la volonté, affamant la société civile entière et la retournant contre elle-même. Les cités démocratiques lui sont sensibles, puisqu’elles s’appuient sur l’opinion publique. Or, dans un pays divisé par les octrois, l’idée majoritaire est toujours le fait d’une petite minorité homogène, le reste de la population étant occupé à s’entretuer pour les quelques ressources disponibles.

Une majorité peut représenter un dixième de la totalité du peuple, tant que le reste ne consiste qu’en une cohorte disparate de groupes antagonistes. Par exemple, sur une population de dix mille personnes, si chaque association fait cent membres, celle qui se présente fort d’un millier est absolument majoritaire. En conséquence, elle remportera toutes les élections et pourra décider du futur de la cité : les corporations prennent avantage de cet état de fait, c’est même là leur acte de naissance.

Cette gérance perd peut-être en légitimé, mais l’harmonie régnant dans l’opposition n’est plus suffisante pour y répliquer. Le groupe dominant peut se débarrasser du besoin d’assurer sa propre subsistance : le marchandage du privilège lui est suffisamment profitable, désormais. Toutefois, s’il vient à s’en faire de multiples, chacun sous la bannière de son propre parti, alors les élections connaîtront de régulières alternances. La plus grande fédération en viendra à démarcher des communautés modestes, afin de peser plus lourdement lors du résultat final : le spectre de la république corporatiste hante désormais la vie civile, attendant l’arrivée de son heure de gloire.

S’il se fait tant d’associations discrètes qui se trouvent couvertes de privilèges, c’est qu’elles font pencher la balance dans un sens, en échange de quoi une rétribution est concédée. Un groupe désuni n’est pas utile, politiquement : il attire moins l’attention d’un fournisseur de privilèges, du fait que ses membres ne répondent pas aux recommandations de leur collectif. En France, par exemple, les entrepreneurs représentent une immense communauté hétéroclite, dont les intérêts divergent du fait qu’ils sont tous en concurrence pour les ressources. Un parti politique n’a aucune utilité à se montrer favorable à un type d’organisme aussi indécis. Alors qu’à l’inverse, un syndicat étudiant repose sur une certaine unité idéologique, c’est une force capable d’influencer le résultat d’une élection.

Chaque nouvel élu émerge d’un conflit épuisant, entre antagonistes cherchant à obtenir les meilleurs privilèges pour leurs ouailles. Les élections sont perpétuelles, mais bornées aux protagonistes des communautés les plus puissantes, venant ajouter les campagnes politiques au déferlement des lois. La population, enfermée dans une spirale infernale, ne peut rien faire d’autre qu’écouter passivement en laissant sa volonté s’éroder.

L’énergie est consumée par l’administration dans la gestion des réglementations, des taxes, de l’impôt, des inspections ; les divers problèmes du quotidien s’ajoutent aux nécessaires activités professionnelles : la puissance restante pour lutter est clairement inexistante. Dès lors, le champ est libre, car non seulement la cité est incapable de s’entendre sur un sujet à traiter en priorité, mais elle n’aurait de toute façon plus la force de le faire. La population, rendue docile par l’éducation, est éclatée entre minorités hostiles. Chacune aussi défavorisée que sa semblable, mais pourtant conduite à la délation, de crainte que les privilèges nécessaires à sa survie ne soient abolis en représailles de sa passivité.

La société du privilège, engluée dans cette sorte de guerre civile « courtoise », doit maintenant voter de la prochaine victime au parlement : Vae Victis.

  1. Comme il s’agit d’une règle dont l’observation est aisée, les anciens en tirèrent conclusion qu’ils se trouvaient en présence d’un cas de « punition divine ». C’est pourquoi les lois antiques portent une certaine ressemblance : le code de Hammurabi a de nombreux points communs avec les usages de la Chine antique, de l’Inde ou même les commandements plus « modernes » de la Torah hébraïque.
  2. La société est une construction humaine, une machine : il n’y a rien de semblable au concept de « société de nature ». Toutefois, pour illustrer la chose avec une image, nos maisons naissent peut-être de notre esprit, mais la pierre qui sert à en façonner la forme est bel et bien un produit du monde. La cité est un assemblage et non une création née du néant : elle est un produit des déductions de la conscience sur la nature humaine.
  3. Dans la langue de Molière, on utiliserait plus spécifiquement l’expression « inondation législative », cependant le mot « flood » est aujourd’hui plus parlant. Par ailleurs, ce principe est aussi valable en matière de publicité, où l’omniprésence de vecteurs réduit d’autant l’attention que le client potentiel peut porter à chaque option proposée. Ce pourquoi notre époque, qui a connu une fabuleuse croissance du support publicitaire, est aussi celle où il se trouve être le moins efficace.
  4. Une législation qui introduit une libéralisation des mœurs aura tendance à retourner les libéraux contre leurs alliés les plus conservateurs. Un arrêté pro-islamique et anti-chrétien d’un côté, proposé le même jour qu’un arrêté anti-islamique et pro-chrétien de l’autre, retournera les deux groupes l’un contre l’autre. Une loi hostile aux cheminots présentée la même semaine qu’une réforme de l’enseignement, peut séparer les deux groupes et les obliger à défiler à part. Il existe quantité de moyens pour faire d’une votation un sujet de discorde, à même d’éroder la plus solide détermination.